samedi 12 août 2017

40 ans depuis Un Québec impossible de Pierre Vallières

Peu de personnes ont marqué l’évolution de la gauche québécoise autant que Pierre Vallières. Issu d’un milieu ouvrier, il a participé au cours des années 1960 à des publications influentes telles Cité libre et Parti pris. Devenu résolument indépendantiste et socialiste, il fut un des inspirateurs du Front de libération du Québec. Après la crise d’octobre 1970, il publie un essai (L’urgence de choisir) appelant toute la gauche indépendantiste à se joindre au très jeune Parti québécois.

C’est en 1977 qu’il publie Un Québec impossible, l’essai qui marque la fin de son appui pour le Parti québécois. Pour lui, il est déjà évident, quelques mois après la victoire surprise du 15 novembre 1976, que le PQ n’a aucunement l’intention ou la capacité de mener une lutte déterminée pour l’indépendance. En fait, le contenu de son projet, de plus en plus aligné sur le consensus nord-américain, n’a plus rien d’indépendantiste. Il revient à quémander une meilleure place pour l’État colonisé québécois dans les ensembles canadien et continental. Alors qu’il devrait s’inscrire dans une lutte anti-impérialiste et anticoloniale, notamment en solidarité avec les luttes des Autochtones.

Pour Vallières, cette capitulation tient à plusieurs facteurs. D’une part, la masse de la population est attachée au niveau de consommation que lui permet son intégration économique avec le reste du continent. Le fait que cette consommation soit superficielle dans son contenu et incompatible avec les équilibres écologiques devrait, selon lui, nous amener à la remettre en question. Mais un projet cherchant à changer la vie plutôt qu’à consommer toujours plus se fait toujours attendre. En parallèle, le modèle de développement économique privilégié par les élites québécoises, qu’elles soient fédéralistes ou souveranistes, est également axée sur une dépendance de plus en plus grande envers les milieux financiers de Wall Street et la capacité à exporter vers les États-Unis. Il dénonce l’entente de la Baie James comme une fuite en avant dans un néocolonialisme (opprimant les Cris et les Inuits) au service de l’économie étasunienne  (toujours avide d’énergie à bon marché).  

En termes de stratégie politique, cette dépendance économique continentale se traduit chez le gouvernement Lévesque par la recherche de compromis avec l’État canadien (« nouvelle entente », « souveraineté-association »), des efforts en vue de rassurer Washington et Wall Street, et le mythe de l’indépendance « rentable », n’impliquant aucun risque, aucun sacrifice pour les classes moyennes américanisées. Pour Vallières, il n’y a pas d’indépendance possible sans une révolution populaire, laquelle doit être animée par un projet écologiste et socialiste. À la détermination des adversaires - milieux d’affaire, État canadien, gouvernement américain - à faire échouer tout projet d’autodétermination, doit répondre une détermination encore plus grande du côté du peuple québécois à conquérir une véritable indépendance.

Ce qui est frappant à la relecture de ce texte que j’avais découvert une dizaine d’années après sa parution, est son actualité parfois presque prophétique. Il prévoyait, notamment, deux ans avant le congrès qui allait en décider, que le PQ allait abandonner son engagement à retirer un Québec indépendant de l’OTAN et de NORAD. Bien entendu, certains éléments d’analyse ou de vocabulaire sont nettement datés (la notion du Canada colonie des États-Unis, par exemple, emprunté au nationalisme canadien de gauche très populaire à l’époque). Mais au total, on ne peut qu’être frappé par la lucidité parfois brutale de l’analyse.

En voici quelques extraits :

« Le premier gouvernement indépendantiste de l’histoire du Québec prit aussitôt les apparences d’un conseil d’administration de compagnie. […] Au mouvement de libération qui, depuis 1960, agitait les esprits, on opposa « la nécessité de la concertation ». […] Tout cela, pour rassurer les adversaires […] au risque de démobiliser dramatiquement ses alliés. » p. 14

« On voyage ainsi, depuis près de 150 ans, de la peur de l’assimilation à la peur de la liberté. » p. 25

« Mais qu’en est-il de la majorité des séparatistes québécois ? Sont-ils des colonisés trop bien nourris pour avoir le courage d’imaginer et de vouloir autre chose qu’une souveraineté délayée dans un marché commun de la croissance indéfinie, dût-elle n’être plus qu’une folle croissance de la camelote et des détritus ? » p. 32

« Il ne sert à rien de rechercher l’indépendance si l’on refuse à priori de raisonner et d’agir en dehors et contre les limites, les inégalités et les injustices de la société nord-américaine ; en dehors et contre les ambitions meurtrières du capitalisme, de l’impérialisme et du militarisme. » p. 33

« Au lieu de vouloir à tout prix remplacer les libéraux aux commandes d’un État fantoche et lourdement hypothéqué, le Parti québécois aurait dû plutôt privilégier la politisation des masses. Il a préféré l’électoralisme à court terme et la démagogie trompeuse. » p. 45

« D’après l’opinion que Lévesque s’est formée de la population québécoise, il semble bien que, dans son esprit, le peuple n’est pas « politisable », mais seulement perméable au « marketing », à la mise en boîte des politiques, quelles qu’elles soient. » p. 52

« Mais le marketing péquiste rejette comme inexistante la réalité de la lutte des classes au Québec et déradicalise l’option indépendantiste dans l’ambiguïté du « souverainisme associé ». p. 76

« Privé d’une alternative progressiste au Parti québécois, le Québec s’apprête à choisir entre l’indépendance si nécessaire mais par nécessairement l’indépendance et le fédéralisme si nécessaire mais par nécessairement le fédéralisme tel qu’il a été vécu jusqu’à maintenant. En somme, le Québec s’apprête à choisir entre deux formes d’ambigüité. » p. 80

« L’histoire récente de l’Hydro-Québec démontre qu’un nationalisme privé de volonté socialiste de libération ne conduit nulle part, si ce n’est à un renforcement de la dépendance. » p. 96

« Jamais l’indépendance du Québec ne se réalisera si elle ne procède pas d’une action socialiste, anti-impérialiste, autogestionnaire et écologique. » p. 97

« Face aux contradictions qui caractérisent les démarches syndicales, les travailleurs québécois affichent un désabusement qui n’a d’égal que leur mépris pour les politiciens de profession. Ils subissent le syndicalisme d’affaire avec le même fatalisme qu’ils endurent l’État technocratique. » p.109

« Il existe une différence fondamentale entre gagner plus et vivre autrement. Les syndicats ne l’ont encore ni comprise ni exprimée. » p. 111

« Les questions qui intéressent les jeunes sont celles que posent les écologistes et que refusent d’entendre les mandarins de la gestion technocratique. » p. 115

« Tout en usant de la rhétorique engendrée par le mouvement écologiste, « la classe politique » refuse obstinément de reconnaître qu’il n’y a aucun moyen de sortir de la crise contemporaine si l’on ne change d’abord le type de développement. » p. 117

« Devons-nous attendre l’échec du PQ pour bâtir autre chose ? […] Sans les écologistes, les jeunes, les femmes, les marginaux, il n’y a pas moyen de donner une assise politique à un nouveau projet, à une alternative réelle. » p 121

« Il n’y a pas moyen de changer la vie sans casser l’ensemble du système. Il n’y a pas moyen de casser l’ensemble du système en prenant pour acquis, comme le fait le PQ, qu’il est sacré ou encore qu’il est, par nature, irréversible. » p. 123

« Il est à prévoir que la question formulée par le gouvernement Lévesque [pour le référendum] mettra surtout l’accent sur « l’association », qu’elle visera à faire entrevoir la souveraineté à travers l’union des deux « peuples fondateurs » et que, finalement, elle confondra l’indépendance avec l’interdépendance. » p. 153



mercredi 2 août 2017

DÉCOLONISER: Arguments pour un renouveau indépendantiste

NB: Le texte qui suit constitue une tentative de résumé de l'argumentation qui sera développée en détail dans l'essai sur lequel je travaille depuis quelques mois. J'espère qu'il sera publié cet automne. Vos commentaires et suggestions sont les bienvenus. Le titre du billet serait celui du livre, jusqu'à ce que je trouve quelque chose de mieux...

Dans le mouvement indépendantiste québécois des années 1960 et 1970, le thème de la décolonisation était omniprésent. Ce qui s’explique par le contexte des mouvements de décolonisation du Tiers-Monde. Les indépendantistes s’identifiaient alors aux luttes menées du Viet Nam à Cuba en passant par l’Algérie. C’était aussi l’époque de la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains et du American Indian Movement (AIM) : des luttes anticoloniales de l’intérieur tout près de chez nous. Dans ce climat de mobilisation et de remise en question des structures de pouvoir, le Québec vivait des transformations profondes qui s’exprimaient – outre dans le mouvement indépendantiste – dans un syndicalisme combatif, des luttes étudiantes incessantes et un mouvement féministe revendicateur. Pour plusieurs, c’était l’époque du slogan « indépendance et socialisme ».
Puis, la domination du Parti québécois sur le mouvement indépendantiste a conduit progressivement à l’abandon de la perspective anticoloniale jugée trop radicale, susceptible de faire peur à certains segments de la population (en particulier le patronat) et aux puissances étrangères dont on espérait obtenir l’appui ou la neutralité (États-Unis, France). En même temps, le mouvement de décolonisation faisait graduellement place à un néocolonialisme, moins violent mais tout aussi efficace. Les mobilisations intenses des années 1960 et 1970 n’ayant pas abouti à des victoires décisives, les forces sociales conservatrices ont repris l’offensive et imposé le néolibéralisme et la mondialisation.

En se ralliant à l’ordre politique et économique mondial, au sein duquel il ne cherchait plus qu’à obtenir une meilleure place pour le Québec, le mouvement souverainiste a perdu ses arguments les plus forts, autant historiques que démocratiques, ainsi qu’une bonne partie de sa capacité de mobilisation populaire et de rassemblement. Il n’en restait plus que l’ambition des élites provinciales (Québec inc., la haute fonction publique, les leaders politiques) à obtenir plus de pouvoirs pour appliquer le même programme néolibéral que le gouvernement du Canada… en français !

Ce vide a éventuellement été comblé par le virage dit identitaire opéré par le PQ sous le leadership de Pauline Marois à la suite de sa troisième place aux élections de 2007. Le retour au nationalisme ethnique, en continuité avec les courants politiques conservateurs dans l’histoire du Québec, s’est combiné avec l’imitation de la laïcité conservatrice développée par les élites politiques françaises pour donner la Charte des valeurs. Au nom de la laïcité, un principe politique développé pour assurer l’égalité de toutes et tous indépendamment des croyances, on a mis de l’avant des mesures discriminatoires ciblant des minorités et nourri tous les pires préjugés. Cette stratégie identitaire n’a conduit qu’à la division et à la démobilisation, en plus de discréditer le mouvement.

Aux racines du colonialisme

Le colonialisme est un produit de l’impérialisme, c’est-à-dire la compétition entre les États dans un monde à la fois unifié et divisé par le capitalisme. Ces deux aspects de l’organisation du monde à notre époque sont également inséparables du militarisme qui n’est au fond qu’une forme extrême de compétition. Une idéologie est toujours nécessaire pour justifier les ambitions impérialistes, les crimes de guerre et les politiques coloniales. Durant la Guerre froide, le communisme et l’anticommunisme ont occupé le devant de la scène. Depuis, on est revenu aux vieilles méthodes datant des débuts du colonialisme avec une recrudescence du racisme sous différentes formes. Celui-ci n’a rien à voir avec « les races » qui sont des constructions de l’esprit. Il peut très bien opérer sur la base de différences culturelles, notamment religieuses, et diviser des personnes en apparence fort semblables.

Le néocolonialisme est un ensemble de politiques permettant d’arriver aux mêmes objectifs que le colonialisme des siècles précédents mais en faisant l’économie d’occupations militaires hasardeuses ou d’une administration étrangère directe des territoires dominés. On se contentera d’utiliser une situation de dépendance économique pour intimider et corrompre. Résister à ce type de domination demande non seulement l’indépendance politique formelle, mais une capacité à résister aux pressions par des politiques économiques audacieuses, la mobilisation populaire et la solidarité internationale. Le cas de la Grèce, mise en tutelle par les institutions européenne qu’elle avait contribué à fonder, illustre avec force les défis d’une véritable indépendance dans un monde dominé par les marchés financiers et les grandes puissances.

Une bonne partie de l’opinion publique occidentale tombe dans le piège de l’islamophobie et attribue à la religion musulmane en général la responsabilité pour le développement récent de courants politiques ultra-conservateurs s’en réclamant. Cette interprétation idéaliste et mécaniste du fondamentalisme religieux (les mauvaises actions viennent directement des mauvaises idées) doit être critiquée à partir d’une approche historique et matérialiste (les mauvaises idées servent des intérêts et sont construites par des forces sociales).

Les phénomènes de la montée du fondamentalisme religieux et des idéologies autoritaires est loin d’être exclusif au monde musulman et affecte presque toutes les sociétés. Il s’agit de réponses réactionnaires à la crise de légitimité du capitalisme mondialisé dont les conséquences désastreuses (dérèglement climatique, guerres, famines, épidémies) sont de plus en plus évidentes. Plutôt que de remettre en question les intérêts économiques et les rapports de pouvoir en cause, les idéologies réactionnaires rejettent la faute sur des minorités (xénophobie) ou sur la décadence morale de la majorité (conservatisme). Dans le paysage idéologique et politique actuel, l’islamophobie joue un rôle clé pour justifier les politiques colonialistes et répressives, les crimes de guerre et les actes ou discours xénophobes. Il s’agit de la forme la plus sournoise du chauvinisme blanc, d’une idéologie aux racines séculaires en même temps que branchée sur l’actualité.

Une lutte pour ici et maintenant

Notre époque est également marquée par un retour de la pensée anticoloniale, sous de nouvelles formes. Le néocolonialisme et la mondialisation ont généré de nouvelles résistances, remarquables à partir du tournant du siècle, dont le mouvement altermondialiste et des révolutions démocratiques (Venezuela, Bolivie, Tunisie…). L’offensive impérialiste et colonialiste qui se cache derrière la rhétorique de la « guerre contre le terrorisme » provoque aussi des résistances dont certaines prennent des formes rétrogrades et brutales (Al Qaeda, Daesh). Tandis que d’autres sont inspirantes et transforment le paysage politique par des mobilisation massives (mouvement contre la guerre en Irak).

En Amérique du Nord, la persistance du racisme institutionnalisé malgré l’obtention d’une égalité formelle des droits, en plus des politiques cruelles envers les migrants, ont été aussi l’occasion de développer de nouvelles formes de luttes (grèves des sans papiers, Black Lives Matter…). Du côté des peuples autochtones, la résistance séculaire aux politiques d’assimilation (et parfois d’extermination) et les luttes contre les projets économiques touristiques ou extractivistes (Standing Rock, Sun Peaks) et pour la justice élémentaire (pensionnats, femmes tuées et disparues…) ont fait ressortir la persistance de la domination coloniale malgré le discours officiel affirmant l’égalité et prônant la réconciliation. 

Le Canada, passé depuis longtemps de succursale de l’empire britannique à puissance impérialiste secondaire mais autonome, le néocolonialisme constitue un des fondements du régime économique et politique. Donnons comme exemples la procrastination infinie dans les négociations avec les peuples Autochtones, la complicité avec les industries extractivistes ici comme à l’étranger et le rejet catégorique de toute réouverture du débat constitutionnel sur la base des demandes du Québec. L’unité des mouvements progressiste et des luttes sociales dans l’État canadien ne peut se réaliser que contre les fondements de cet État colonial, et non dans un effort futile pour le réformer.

Pour un mouvement indépendantiste anticolonial

Au Québec, l’émergence d’une nouvelle force politique (Québec solidaire) participe de ces mouvements contemporains de résistance au colonialisme et à ses partenaires l’impérialisme, le militarisme et le racisme. La crise stratégique que vit le mouvement indépendantiste constitue une occasion de renouveler l’argumentaire et de relancer la mobilisation pour une décolonisation du Québec, en solidarité avec les luttes des Autochtones ainsi qu’avec la lutte des minorités racisées contre la discrimination et la montée de l’extrême-droite.

Il n’y aura pas d’avenir pour le mouvement indépendantiste québécois en dehors d’une lutte acharnée contre toutes les formes de colonialisme, pas seulement celui du Canada envers le Québec, mais aussi celui du Canada et du Québec envers les Premières nations, celui de la société blanche contre les populations racisées, celui des peuples du Sud contre les entreprises coloniales et néocoloniales basées au Québec et au Canada. Dans cette lutte, une démocratie participative et une laïcité égalitaire seront essentielles. C’est à cette grande alliance pour la décolonisation et une révolution démocratique que cet ouvrage nous invite.