mardi 9 mai 2017

Vers une grande alliance postcoloniale


Beaucoup de contributions au débat qui a cours présentement à Québec solidaire sur la question des alliances politiques tournent autour de la dynamique possible entre les partis, dans un paysage politique qu’on estime bloqué. Mais il n’y a pas que par les fusions et les coalitions entre forces politiques existantes qu’on peut trouver une issue à la situation actuelle. La coalition de forces sociales, de mouvements de contestation, de groupes d’intérêt et de courants d’idée constitue en fait des avenues beaucoup plus prometteuses que les tractations partisanes plus ou moins claires au niveau des principes et les calculs bassement électoraux. Parmi ces possibilités, celle d’une grande alliance postcoloniale entre le mouvement indépendantiste québécois, les lutte des Premières nations pour l’autonomie, et le combat antiraciste, constitue un axe à considérer sérieusement. Et seul Québec solidaire, dans le paysage politique québécois actuel, peut servir de point de ralliement pour cette autre convergence, à condition d’en faire une priorité.

La première perte qualitative subie par le mouvement indépendantiste lors de son rassemblement (pour l’essentiel) au sein du Parti québécois à la fin des années 1960, fut l’abandon des idées inspirées des combats de la décolonisation. Dans le but de gagner la neutralité, voir la bienveillance, du géant étasunien, et de faire disparaître tout soupçon de radicalité, la direction du PQ a laissé tomber les notions d’oppression et de libération nationales pour leur substituer l’idée en apparence inoffensive du transfert négocié de responsabilités d’une monarchie constitutionnelle d’inspiration britannique à une autre, d’Ottawa vers Québec.

En plus de transférer le cœur de la lutte indépendantiste du peuple vers ses représentants, en fait vers le bureau du Premier ministre provincial, cette concession à l’idéologie impérialiste canadienne a rendu moins probable une convergence d’intérêts avec les peuples autochtones, colonisés, bien plus brutalement, par les mêmes institutions. Au lieu d’une solidarité entre des nations dominées, on érigea en principe indiscutable l’idée de l’intégrité du territoire de la province de Québec (tel que défini par Londres en 1927), permettant alors aux autorités canadiennes de jouer la bonne vieille rengaine « diviser pour mieux régner ».  

L’abandon de la perspective anticoloniale, qui était bien présente chez les indépendantistes des années 1960 (même de droite !), a aussi rendue plus difficile l’identification des personnes appartenant à des minorités culturelles à la cause indépendantiste. Pourtant, l’expérience de la lutte pour l’indépendance nationale face aux empires coloniaux fait partie du bagage politique de nombreuses communautés présentes au Québec. C’est le cas des communautés haïtienne et des Caraïbes, des populations originaires de divers pays latino-américains, de l’Afrique, etc.

Aussi, le rassemblement autour du rejet du colonialisme a un énorme potentiel quand il s’agit de trouver des alliés dans le reste du Canada. Une grande partie de la classe ouvrière canadienne est elle-même originaire de nombreux pays ayant été colonisés par la Grande-Bretagne, comme la Jamaïque, le Pakistan, l’Inde, et plusieurs états du Moyen-Orient et de l’Afrique, sans oublier l’Irlande, la toute première colonie britannique. D’ailleurs, la solidarité avec la lutte des républicains d’Irlande du Nord allait de soi pour les indépendantistes de gauche des années 1970.

Si on ajoute à cette grande coalition l’appui de la gauche anticoloniale de canadienne-anglaise, qui exprime déjà sa solidarité avec les Premières nations et son rejet des formes contemporaines ou anciennes du racisme, on pourrait constituer une force majoritaire au Québec et significative au Canada anglais. Une telle solidarité internationale dans l’État canadien lui-même est essentielle si on veut briser la résistance institutionnelle et financière qui ne manquera pas de se mobiliser contre nos aspirations à une réelle autodétermination.

Mais ici encore, l’héritage du Parti québécois est difficile à surmonter. Son alignement sur des positions politiques néolibérales, extractivistes et néocoloniales, ont encouragé la gauche du reste du Canada à ignorer notre lutte nationale, vue comme l’aspiration de la part d’une élite à créer une autre petite puissance impérialiste à côté de celle qui nous domine présentement.

Pour ce qui est des populations racisées, bien entendu, le tournant « identitaire » opéré par le PQ depuis 2007 et culminant dans l’épisode de la Charte des valeurs n’a fait que les braquer contre le mouvement indépendantiste québécois, vu comme un danger plutôt qu’un allié potentiel.

Est-il trop tard pour que le mouvement indépendantiste québécois renoue avec ses racines anticoloniales et bâtisse cette vaste alliance avec d’autres populations ayant subi diverses formes de colonisation, de racisme et de domination impérialiste ? Souhaitons que non. Mais chose certaine, ce n’est pas en ouvrant la porte à des tractations avec le PQ - le parti qui aspire à faire du Québec un mini-Canada tout aussi impérialiste mais qui parle français et légifère sur les habitudes vestimentaires des femmes musulmanes – que nous allons avancer dans cette direction. En fait, chaque fois que les personnes qui représentent Québec solidaire laissent entendre que le PQ serait moins pire que les Libéraux et un allié potentiel pour nous, on fait un pas en arrière de plus et on rend le travail de réparation des pots cassés encore plus difficile.

C’est du côté des travailleuses et des travailleurs de diverses origines, avec leurs aspirations à plus de justice économique et sociale, à plus de démocratie, à de meilleurs services publics, à des opportunités d’étude et d’emploi, que nous pourrons trouver une base élargie pour Québec solidaire d’ici 2018 et au-delà. Un grand nombre de ces personnes ont voté Libéral en 2014 pour se débarrasser du PQ. Comment les blâmer ! De l’autre côté de l’équation, la plupart du million de personnes qui ont été capables de voter pour le PQ après le désastre du gouvernement Marois vont probablement rester fidèles à ce parti jusqu’à la fin de leurs jours.

Il est temps d’en finir avec le long détour en forme de cul de sac qu’a représenté la trajectoire du Parti québécois. Une opportunité sans précédent s’offre à nous de donner un nouveau sens, radicalement démocratique et résolument antiraciste et anticolonial à la lutte indépendantiste. La manquer serait impardonnable.





mardi 2 mai 2017

Cinq tracts à la Place des fêtes


Le dimanche 30 avril, à mi-chemin entre les deux tours de l’élection présidentielle française, ma conjointe et moi sommes allés faire notre marché à la Place des fêtes, dans le 19e arrondissement. Durant notre périple à travers les kiosques des marchands de légumes, de fromage et d’accessoires en solde, nous avons croisé cinq opérations de diffusion de tracts : la campagne Macron (En Marche !), le Parti socialiste, le Parti communiste, la France insoumise et le Nouveau parti anticapitaliste (NPA). Personne ne diffusait pour Le Pen et le Front national dans ce quartier qui a placé Mélenchon en tête au premier tour avec 30% des voix, laissant un maigre 5,78% à la candidate d’extrême-droite.

L’instrument de campagne de l’ancien ministre « socialiste » et ancien banquier se présentant comme « de droite et de gauche à la fois » est un tissu de banalités du genre « lorsqu’il parle d’économie, lui, il sait de quoi il parle ; il a travaillé dans une entreprise… », ou encore « il veut faire entrer la France dans le 21e siècle ». Les sondages indiquent que les personnes ayant l’intention de voter pour lui le 7 avril le font pour les deux tiers uniquement afin de battre « l’autre » et non par adhésion. En fait, on se demande à quoi ils et elles pourraient adhérer ! Il semble s’en contenter, tout en cherchant à construire un nouveau parti autour de sa personne en absorbant la droite du PS et les éléments les plus modérés de la droite traditionnelle. Le tout autour d’un engagement ferme en faveur de l’Union européenne et d’un statu quo néolibéral à peine remanié.

Le tract du Parti socialiste est remarquable par le fait qu’il est entièrement dédié aux attaques contre le FN. Aucune critique de Macron à l’horizon. Se pourrait-il que la direction du PS se prépare à gouverner avec Macron, dans une grande coalition centriste ? On ne peut qu’approuver ses attaques contre le FN qui voudrait « trier les Français en les obligeant à prouver leur « francité ». Mais on ne peut qu’être mal à l’aise devant l’idée qu’un gouvernement FN constituerait une « vassalisation de la France à la Russie de Monsieur Poutine ». On trouve ici un écho de l’approbation sans nuances du « socialiste frondeur » Benoit Hamon pour le bombardement de la Syrie.

Le petit groupe communiste (PCF) avait un tout autre message. Leur feuille soulignait comment les 19% de Mélenchon au premier tour étaient un gage d’espoir pour la reconstruction d’une gauche combattive, pour ensuite appeler à « faire barrage au Front national » en votant pour Macron au second tour. À noter, cette notion du barrage a donné naissance à l’appellation de « castors » pour décrire l’électorat de gauche votant pour Macron. Puis, on explique que ce vote n’est pas un appui pour le programme de Macron et que les élections législatives seront une occasion de le démontrer en votant pour des candidatures de la France insoumise, du PCF ou d’autres organisations ayant appuyé Mélenchon.

Le document de la France insoumise (FI), l’organisation mise sur pied par Mélenchon pour rassembler largement autour de sa candidature et d’un programme diffusé largement et élaboré collectivement, ne disait pratiquement rien sur le second tour. Le contenu était axé sur la célébration du chemin accompli en pointant vers les législatives de juin comme prochain défi collectif. Étrange quand on sait que c’est le débat entre les « castors » et les « ni, ni » qui occupait alors toute la place à gauche. Mais leur choix stratégique, tel que Mélenchon lui-même l’a expliqué en entrevue, est de maintenir l’unité du camp des Insoumis au-delà du débat tactique sur le vote du 7 mai, le tout en vue d’une bataille majeure lors des législative. Les sondages indiquent qu’environ la moitié des personnes qui ont voté Mélenchon au premier tour ont l’intention de voter Macon au second, tandis que le tiers annulera ou s’abstiendra et qu’une personne sur six voterait… Le Pen ! On peut être troublé par un tel report des votes. Mais il y a effectivement entre la candidate du FN te celui de FI des points communs au moins en surface comme la critique de l’Union européenne et de la mondialisation. Un des points forts de la campagne de Mélenchon était justement de donner un débouché de gauche à des insatisfactions et des colères qui autrement peuvent être récupérées par la démagogie du FN.

Enfin, le NPA a diffusé un tract d’une page en noir et blanc indicateur d’un manque de moyens en comparaison avec les autres organisations avec leur papier glacé bleu, blanc et rouge… Leur message pour le 7 mai est clairement du côté du « ni, ni » d’une bonne partie de la gauche radicale qui ne digère tout simplement pas l’idée de voter pour un des inspirateurs des politiques anti-ouvrières de l’administration Hollande. On peut le comprendre. Mais on ne peut que déplorer comment les camarades du NPA sous-estiment et dénigrent la campagne remarquable de Mélenchon. Ils affirment que la crise des partis traditionnels de gouvernement (Républicains et PS) « ne profite malheureusement pas à une gauche plus combative ». Vraiment ? Et les 7 millions de personnes qui ont voté Mélenchon seraient des sociaux-libéraux finis ? Ils résument leur argumentation contre la campagne des insoumis à un rejet de leur utilisation du drapeau tricolore et du slogan « Vive la France ! ».  Ce nationalisme minimaliste serait-il assez condamnable pour effacer tout ce que le programme des Insoumises et des Insoumis propose ? Comme la transition écologique, le retrait de l’OTAN, la gratuité complète de l’éducation et de la santé l’accueil des réfugié-e-s et le retrait de toutes les attaques néolibérales contre les droits du travail ?

Pour conclure, ajoutons un autre tract qui n’était pas à la Place des fêtes ce matin-là mais que nous avons obtenu via un militant local, soit celui du collectif Ensemble du département de Seine-St-Denis. Leur slogan : « Pas un vote pour le Pen, pas de répit pour Macron » allait dans le même sens que celui du PCF. Puis, lors de la manifestation du 1er mai, le contingent de Ensemble diffusait des autocollants avec comme slogan « Le 7 mai, battre Le Pen; Le 8 mai, résister à Macron ». Cet organisation issue de la convergence entre divers groupes incluant des dissidents du PCF et d’anciens du NPA qui avaient appuyé Mélenchon en 2012 est majoritairement du côté des castors, quoique certains de ses membres penchent aussi pour le Ni-Ni.

De mon côté, après avoir lu diverses contributions à ce débat difficile, mon vote irait aux castors, même si je peux respecter et comprendre l’attitude des abstentionnistes. Si jamais Le Pen l’emportait, il faudra d’abord faire porter le blâme sur les gens qui auront voté pour elle ! Puis, on fera ressortir la responsabilité accablante des leaders politiques de droite comme de gauche qui ont repris et banalisé en leur donnant un emballage différent les idées racistes du FN. La part des abstentionnistes de la gauche radicale sera minime dans cette catastrophe. D’ailleurs, on peut spéculer que si les sondages mettaient Le Pen trop près d’une victoire, beaucoup de ni-nis se transformeraient rapidement en castors apportant leur brindille au barrage à reculons !