jeudi 30 mars 2017

Oser la proposition d’un gouvernement solidaire

Une élection générale, dans notre système politique actuelle, sert principalement à déterminer une chose : qui formera le prochain gouvernement. C’est sur cette base que la majorité de la population détermine son vote, peu importe les dynamiques locales. Des objectifs comme « avoir plus de votes » ou « faire élire plus de députés » peuvent avoir du sens pour un parti, mais pas pour l’électorat. Le Bloc québécois l’a appris à ses dépens en 2011, quand une bonne parte de sa base traditionnelle a décidé de voter NPD en vue de remplacer le gouvernement Harper par la meilleure des deux alternatives crédibles du moment.

Aussi, conclure un pacte tactique avec un autre parti dans le but de faire élire quelques députés de plus pour les deux organisations impliquées peut avoir l’air d’une modeste manœuvre visant à modifier quelque peu la composition de l’Assemblée nationale. On pourrait croire que c’est une proposition gagant-gagnant et la seule manière de faire progresser Québec solidaire à court terme. Mais dans les faits, un tel pacte peut faire la différence entre l’élection d’un gouvernement du parti A ou du parti B, ou entre un gouvernement minoritaire ou majoritaire. Il faut être disposés à assumer toutes les conséquences politiques et morales d’un tel geste avant de le poser.

Afin de déterminer quelle décision pendre entre les trois options présentées au prochain congrès de Québec solidaire, on doit donc poser la question du pouvoir et y donner une réponse claire, tant pour nous que pour l’ensemble de la population. Notre argument ici est que la seule proposition gouvernementale qui aura du sens en 2018 est celle d’un gouvernement solidaire et que le parti devrait concevoir sa plateforme et sa stratégie en conséquence. Plus nous nous serons préparés concrètement à l’éventualité d’une victoire, plus nous aurons de crédibilité en faisant cette proposition à la population, et plus nous aurons de chance de dépasser le vote d’estime et de protestation. Autrement dit, il faut d’abord nous convaincre nous même que nous sommes prêtes et prêts à cette éventualité avant de convaincre les autres.

Trois options

Les documents préparatoires au congrès des 19 au 22 mai présentent, en plus d’une proposition consensuelle de la direction du parti pour une démarche visant la fusion avec Option nationale, trois options pour le débat à propos de notre relation possible avec le PQ lors des prochaines élections générales.

L’option A, que nous appuyons, consiste en une très longue périphrase pour dire, au fond, que nous voulons un gouvernement solidaire. Les alliances qui sont envisagées le sont uniquement avec des organisations qui partageraient nos grands principes (solidarité avec les Premières nations, indépendance, écologie, féminisme, développement des programmes sociaux et des services publics, vision inclusive de la nation, etc.). Aucun parti politique, sauf peut-être Option nationale, ne correspond à l’ensemble de ces critères. Pour plusieurs des délégué-e-s qui avaient voté pour la résolution du CN en novembre, il s’agissait d’exclure une alliance ou un pacte avec le PQ sans le dire. En mai, il faut finir par dire ce qu’on pense vraiment de ce parti et continuer à expliquer pourquoi QS existe.

L’option B de son côté défend l’idée d’un pacte tactique à portée limitée avec le PQ en cherchant à donner l’impression que celui-ci n’aurait pas ou presque pas de contenu politique. Pourtant, le seul intérêt pour le PQ de négocier une telle entente avec QS serait de faciliter son retour au pouvoir. Le fait que le contenu politique d’un tel pacte ne serait pas explicite ou limité à deux ou trois sujets (comme la réforme du mode de scrutin) ne change rien à son contenu réel, qui sera celui de l’ensemble des politiques du gouvernement issu de cette élection. Ou bien nous sommes disposés à aider le PQ à prendre le pouvoir, avec tout ce que ça peut comporter de mal comme de bien, ou bien nous ne le sommes pas et alors tout pacte devrait être impensable.

De plus, comme nous l’avons mentionné dans un texte précédent, la députation de la CAQ, quatrième joueur incontournable dans cette équation, pourrait rendre pratiquement impossible un résultat donnant une véritable balance du pouvoir à QS, ce qui aurait permis en théorie de limiter les dégâts causés par un gouvernement Lisée.[i]

L’option C, de son côté, vise à reporter d’un autre six mois la conclusion d’un débat qui monopolise déjà les activités du parti depuis trop longtemps. On tente de donner à cette tergiversation une allure de noblesse en invoquant la démocratie interne au PQ à laquelle on devrait donner le temps de s’affirmer d’ici leur congrès d’octobre prochain. Mais ce faisant, on laisserait encore l’initiative à un autre parti et on laisserait planer jusqu’à moins d’un an des élections une ambivalence stratégique qui nous empêche de nous préparer convenablement pour la bataille la plus difficile et complexe de l’histoire du parti.

Ne pas sous-estimer le peuple

S’il y a une chose que la vague d’adhésions consécutive à l’entrée en scène de Gabriel Nadeau-Dubois devrait nous faire comprendre, c’est que le paysage politique québécois n’est pas immuable. Les gens savent penser par eux-mêmes et sont moins solidement attachés à des habitudes politiques que jamais. Certains hésitent entre nous et la CAQ, parce que nous avons en commun de rejeter les « vieux partis ». L’appui de 50% des répondants dans un sondage pour la phrase de GND sur la « trahison de la classe politique depuis 30 ans » devrait nous remplir d’optimisme.

D’autres hésitent entre nous et les Libéraux parce qu’ils sont contre le nationalisme identitaire et ont voté « stratégiquement » pour le PLQ en 2014 afin de battre le PQ de la Charte des valeurs. Ils et elles pourraient être avec nous cette fois-ci pour rejeter à la fois le copinage libéral avec les plus riches et le conservatisme identitaire du PQ et de la CAQ.

Enfin, une bonne partie de la base électorale péquiste pourrait se rallier à nous parce que l’argument de « l’unité des souverainiste » ne tient plus quand le PQ s’engage à gouverner dans le cadre provincial pour tout un mandat. Le succès de la proposition de fusion avec Option nationale pourrait être le catalyseur d’un ralliement significatif chez les indépendantistes. Aussi, « l’unité des progressiste » que Lisée tente de mettre de l’avant comme nouveau mot d’ordre est peu convaincante après le déficit zéro de Bouchard et les deux budgets Marceau de 2013 et 2014.

Bref, en 2018, nous ne serons pas du tout dans la même situation politique qu’en 2012 ou en 2014. La pire erreur stratégique à faire serait de tenter de gagner la mauvaise élection en basant toute notre réflexion sur le bilan des efforts précédents. La pression pour un vote stratégique en faveur du PQ sera présente, comme toujours, mais pas avec la même intensité qu’en pleine mobilisation populaire massive contre la loi répressive qui visait à casser le mouvement étudiant.

Bref, il appartient à Québec solidaire d’adapter sa stratégie à cette situation politique en pleine transition et de chercher à en tirer le maximum. Pour ce faire, il faut oser dire à la population que nous abordons la prochaine élection générale avec comme objectif de la gagner. C’est sur cette base que nous pourrons mobiliser au maximum les milliers de personnes qui viennent de nous rejoindre et que nous pourrons continuer à construire sur cette lancée. Nous ne voulons pas être la « conscience sociale du parlement » ou un rassemblement de gens bien intentionnés mais condamnés à un rôle d’éternelle opposition. Nous voulons battre les Libéraux, par nous-mêmes, sur la base de nos idées, de nos propositions, de nos candidatures. Un point c’est tout!

vendredi 17 mars 2017

Convergence, alliance, pacte… pour faire quoi avec qui ?

Les rapports entre partis politiques peuvent prendre toutes sortes de configurations et on remarque parfois de la confusion, ces temps-ci, lorsqu’on discute des relations possibles entre Québec solidaire et le Parti québécois. Voici quelques définitions et certaines hypothèses sur les résultats des propositions en discussion.

fusion

Tout le monde semble s’entendre sur le fait qu’on n’envisage pas unir le PQ et QS pour n’en faire qu’un seul parti. Tant les porte-parole du PQ que de QS sont clairs sur cette question. Par contre, pour ce qui est d’Option nationale, plusieurs à QS (dont la recrue dont on parle beaucoup ces temps-ci) sont intervenus en faveur d’une fusion, et la direction d’ON est ouverte à en discuter, tout en posant ses conditions pour une réussite. Ces discussions pourraient être complexes et difficiles pour les deux partis. Mais la possibilité est bien réelle. C’est une orientation que l’auteur de ces lignes a défendue l’automne dernier.[i]

coalition gouvernementale
Peu de gens envisagent une coalition entre QS et le PQ en vue de l’exercice du pouvoir, avec des ministres solidaires dans un gouvernement Lisée, par exemple. Un certain courant politique indépendantiste que j’ai qualifié de métapéquiste envisageait ce type de scénario.  À notre connaissance, il n’y a pas de courant significatif dans QS pour une telle éventualité. Il faudrait développer un programme commun substantiel, ce qui est loin d’être évident quand on compare la Proposition principale soumise par la direction du PQ en vue de leur congrès de l’automne et le programme de QS. Sur la plupart des sujets, Québec solidaire propose un virage significatif, voir une rupture avec les politiques des 30 dernières années, tandis que le PQ se propose d’étudier diverses questions et d’infléchir légèrement les orientations gouvernementales vers le centre.[ii]

Si un gouvernement péquiste minoritaire avait besoin du contingent de député-e-s QS pour se maintenir au pouvoir, nous croyons qu’il est préférable d’être en position de négocier notre appui un vote de confiance à la fois et de décider comment traiter les projets de lois gouvernementaux au cas par cas, même article par article. Participer au gouvernement nous mettrait dans une position trop fertile en compromissions.

Mais la possibilité d’un gouvernement péquiste minoritaire avec une balance du pouvoir entre les mains de QS est pour le moins distante. En effet, il ne faut pas oublier le quatrième joueur dans l’équation : la CAQ. Celle-ci dispose d’une dizaine de bastions à peu près imprenables, ce qui permettrait à Jean-François Lisée, devenu premier ministre, de faire tantôt alliance avec QS et tantôt avec la CAQ, selon la nature des projets de loi ou les aléas de la conjoncture. Ce qui serait une très mauvaise nouvelle pour les Québécoises et Québécois de confession musulmane et les membres d’autres minorités racisées qui seraient ciblées, directement ou indirectement, par une Charte 2.0.

La seule question sur laquelle le PQ, QS et la CAQ s’entendent est la réforme du mode de scrutin. Pour certains, il semble que ce point de convergence soit suffisant pour justifier une alliance électorale.[iii] Mais est-ce que le fait de gagner un avantage tactique pour QS face aux autres partis est une justification suffisante pour que nous soyons complices d’une régression sur le plan des droits humains pour des dizaines de milliers de nos concitoyennes et concitoyens ?

coalition électorale globale

Des militants indépendantistes, notamment Denis Monière (membre de la direction de ON) avaient suggéré que le PQ, QS et ON se partagent l’ensemble des 125 circonscriptions. La mécanique pour ce faire aurait pu passer par une série de primaires pour les investitures, ce qui aurait avantagé le PQ avec son nombre de membres sensiblement plus élevé (pour combien de temps?) et sa présence organisationnelle plus systématique à travers le territoire. Une autre formule aurait pu être de répartir le territoire en fonction des résultats aux élections précédentes ou de la moyenne des sondages sur une certaine période de temps.

Mais la victoire de Lisée et le report de toute consultation sur l’indépendance à après l’élection de 2022 est venue mettre une douche froide sur cette notion. Sans compter le fait qu’elle n’est pas en phase avec le mode actuel de financement des partis politiques, basé en grande partie sur le pourcentage de votes obtenus à l’échelle nationale. Renoncer à 80 candidatures pour QS ou même à 20 pour le PQ signifierait une perte financière significative.

On rappellera que l’UFP avait conclu une entente de ce type avec le Parti vert en 2003, mais que son application n’avait pas été une réussite complète, notamment en raison de l’autonomie des associations locales dans les deux partis.

Des désistements ciblés

Ce qui reste devant nous est la possibilité que QS et le PQ (peut-être aussi ON) se désistent de certaines circonscriptions en vue de favoriser la défaite de Libéraux et/ou de Caquistes. Ici aussi, un des enjeux complexes à résoudre serait la proportion des désistements selon les partis. On ne peut pas s’attendre à ce que le PQ abandonne autant de circonscriptions que QS. Mais est-ce que la proportion devrait être en fonction des sondages depuis 2014? (3 pou 1) Ou encore en fonction des résultats des élections de 2012? (plutôt 4 pou 1).

Puis, bien entendu, le choix des circonscriptions spécifiques pourrait être un casse-tête majeur. Combien de circonscriptions gagnables pour QS est-ce que le PQ serait disposé à laisser tomber? On ne devrait pas compter celles que nous allons remporter de toute façon, comme dans le cas loufoque du désistement dans Gouin pour la partielle! Et dans combien de comptés pensons-nous que le retrait de QS pourrait contribuer à une victoire péquiste contre le PLQ ou la CAQ? Il n’y en pas des tonnes. Surtout si on considère que les votes n’appartiennent pas aux partis et que les gens ne suivraient pas forcément le mot d’ordre venu d’en haut.

Si on se fie aux résultats des élections de 2014, on observe que dans 53 circonscriptions, les Libéraux ont obtenu des majorités considérables. On peut présumer que le PQ, après quatre ans de gouvernement libéral, devrait conserver les 30 comtés gagnés il y a trois ans, à l’exception de Hochelaga-Maisonneuve qui est à portée de main pour Québec solidaire. La CAQ, de son côté, semble solidement installée sur une dizaine de sièges, et les trois victoires de QS sont probablement irréversibles. Il ne reste donc que 29 circonscriptions où l’élection de 2018 devrait se jouer.

Des celles-ci, une quinzaine ont été remportées par les Libéraux et une douzaine par la CAQ. Dans plusieurs cas, les marges de victoire de la CAQ ont été très minces face au PQ ou dans une course à trois avec les Libéraux. Il se pourrait que le désistement de QS dans ces circonscriptions provoque des défaites pour la CAQ au dépend du PQ. Mais les marges de la CAQ sont si minces que le PQ pense probablement pouvoir l'emporter sans notre aide. Dans la plupart des circonscriptions libérales, même une alliance PQ-QS ferait face à un défi de taille.

Si, comme le mentionne Stéphane Lessard, en faisant référence à un sondage « 75% des électeurs-trices solidaires étaient prêt-e-s à voter pour un-e candidat-e unique issu-e des rangs de QS ou du PQ. Du côté péquiste, ce sont 80% des électeurs-trices qui feraient de même », alors il serait possible pour l’alliance PQ-QS de battre une douzaine de caquistes et quelques libéraux. Mais est-ce que nous sommes disposés à assumer les conséquences de ces victoires, surtout quand on examine le portrait d’ensemble qui en résulterait ?

Des pactes avec qui et pour faire quoi ? 

Comment décider s’il vaut la peine de discuter avec le PQ pour arriver à nous entendre sur ce type d’échange de bons procédés ? Que dirons-nous aux électeurs et aux électrices privé-e-s de la possibilité de voter QS par une telle entente ? Comment convaincre les associations locales concernées de respecter l’entente négociée au niveau national ? Si la perspective indépendantiste est vraiment une condition de toute alliance de la part de QS, comme l’affirme la résolution adoptée au dernier conseil national, alors pourquoi discutons-nous encore de la possibilité d’une entente quelconque avec le PQ de Lisée ?

D’abord, il faut être disposé à assumer les conséquences politiques et les implications morales d’un succès. Québec solidaire pourrait contribuer à l’élection d’un gouvernement péquiste. Est-ce qu’un tel gouvernement serait suffisamment « moins pire » que celui des Libéraux de Couillard pour justifier un tel pacte? Si on se fie uniquement à ce que la direction du parti propose de mettre dans son programme (le congrès en décidera en octobre), peut-être. On y exprime une volonté d’améliorer certaines politiques en comparaison avec le gouvernement actuel. Mais est-ce qu’on peut juger un parti qui a gagné cinq élections générales depuis 1976 sur la base de son seul programme ? Il faudrait aussi considérer sa pratique gouvernementale, notamment celle qui a prévalu à l’époque de Bouchard, Landry et Marois, et se demander si on peut se fier à ses engagements vaguement progressistes.

Pire encore, comme nous le mentionnions plus haut, nous pourrions contribuer à faire élire un gouvernement péquiste minoritaire qui ferait ensuite une alliance avec la CAQ. Ce parti pousserait le PQ vers la droite tant sur les enjeux socio-économiques que sur les questions de droit de la personne et d’identité.

Il reste peut-être une seule formule qui serait avantageuse pour QS, intéressante pour le PQ, et ne nous placerait pas dans le rôle de la sage-femme pour l’accouchement d’un tandem Lisée-Legault. Il s’agirait d’offrir au PQ de nous désister uniquement dans des circonscriptions où la bataille s’annonce serrée entre lui et la CAQ. Ainsi, pour chaque député péquiste supplémentaire que nous aurions contribué à faire élire, la CAQ en aurait un de moins. En échange, QS obtiendrait des coudées franches pour mener une lutte féroce contre certains libéraux et peut-être l’abandon d’une ou deux circonscriptions présentement péquistes, mais que QS aurait de bonnes chances d’arracher au PQ de toute façon (comme nous l’avons fait pour nos trois premières victoires). Si le PQ l’emportait quand-même au total, contre les Libéraux, ce serait par ses propres forces. Mais un scénario aussi subtil stratégiquement est peut-être trop difficile à justifier auprès de la base de chacun des deux partis. Il pourrait aussi donner des munitions à la CAQ indirectement en lui permettant de se positionner contre les Libéraux alors que le PQ et QS s’acharneraient bizarrement contre le 3e parti.

En fin de compte, le plus simple reste toujours de présenter des candidatures partout et de laisser l’électorat déterminer l’issue du scrutin et la composition de la prochaine assemblée nationale. Ayons confiance au peuple. Il nous le rendra bien!