mardi 20 juin 2017

Observations autour des élections françaises de 2017

La France a souvent été le lieu d’expérimentations politiques ayant par la suite été généralisées ou adaptées dans d’autres contextes. C’est à elle notamment qu’on doit les expression « gauche » et « droite » pour décrire le spectre des options politiques. Dans le cas du cycle électoral du printemps 2017, cette vieille polarisation, sans disparaître, laisse place à une majorité s’affirmant au-delà de cette division, en même temps qu’à un éclatement du paysage politique. Bien des phénomènes qu’on peut y observer pourraient être annonciateurs de ce qui guette d’autres démocraties parlementaires au cours des prochaines années.

Désengagement et mobilisation

En cette saison électorale, le taux d’abstentions et de votes blancs ou nuls a été sans précédent depuis la fondation de la Ve république en 1958. Même au second tour des présidentielles, lorsque le choix était plutôt contrasté et que chaque vote comptait, le tiers de l’électorat a décidé de ne pas voter du tout ou d’annuler son vote. Quant au second tour des législatives, quand les choix étaient souvent limités entre deux partis assez proches politiquement (le parti de Macron vs la droite traditionnelle, par exemple), 57,4% des inscrits ne se sont pas présentés aux urnes. Parmi les votants, près de 10% ont annulé leur bulletin. Si bien que 440 député-e-s sur 577 n’ont pas obtenu l’appui de 25% ou plus de leur électorat potentiel.

Face à ce niveau de désengagement, les appels de la France insoumise pour une refondation des institutions politiques, une sixième république issue d’une assemblée constituante, prennent toute leur pertinence. Aussi, la légitimité du nouveau pouvoir pour mener des réformes significatives sera confrontée à cette autre légitimité, celle de la rue, comme l’ont fait ressortir les porte-parole de la nouvelle gauche combative, dont Jean-Luc Mélenchon, qui a obtenu une belle victoire à Marseille avec 60% des voix. La capacité à « faire sortir le vote », en mobilisant sa base et en osant générer de l’enthousiasme sont des facteurs plus déterminants que jamais dans ce climat dominé par l’indifférence. L’échec des Démocrates sur ce plan, dans quelques États clés, expliquent aussi en bonne partie la victoire de Trump.

Crise des vieux partis et renouveau

L’effondrement du Parti socialiste (PS) est d’une brutalité à couper le souffle. Cinq ans après avoir remporté la présidence et la majorité des sièges, son candidat (Benoit Hamon) est arrivé cinquième au premier tour de la présidentielle et son groupe parlementaire est réduit à 30 députés plus une dizaine d’alliés. De plus, parmi les élu-e-s, il s’en trouvera probablement quelques-uns, qualifiés de « macron-compatibles » pour voter la confiance au gouvernement. Pas étonnant quand on constate qu’une bonne partie de l’appareil politique de la République en marche (REM), le parti du président, est issue du PS. Macron lui-même a été conseiller puis ministre dans le gouvernement Hollande. Ce qui reste du PS pourrait éclater en petites chapelles politiques ayant chacune leur approche bien distincte sur la question des rapports à entretenir avec, sur leur droite, le nouveau gouvernement, et sur leur gauche, les contingents de la France insoumise et du PCF.

Quant à la droite traditionnelle, sa défaite n’est pas aussi cinglante avec 130 députés. Mais sa division est tout aussi profonde. Plusieurs têtes d’affiche du parti Les Républicains sont au gouvernement, dont le premier ministre Gérard Philippe. Une bonne partie du groupe parlementaire, qu’on désigne comme les « constructifs », sont tout aussi macron-compatibles que la droite du PS. D’autres, plus conservateurs sur les questions sociales, l’immigration ou la sécurité, pourraient converger avec les « divers droites » et même avec le Front national. Entre les deux, pas beaucoup d’espace pour une droite dont le programme sera en bonne partie mis en œuvre t par le gouvernement. S’opposer pour s’opposer ne fera pas une politique.

La nouvelle Assemblée nationale comptera 434 nouveaux visages, soit 75% du total. Au total, 38,6% seront des femmes, un niveau jamais vu en France et près de 12 points de plus qu’à l’élection de 2012. L’assemblée rajeunit aussi avec une moyenne d’âge de 48,6 ans au lieu de 54 ans dans l’ancienne législature. Ce rajeunissement et cette féminisation sont dus principalement aux efforts des tout nouveaux partis que sont la République en marche (REM) du président Macron et la France insoumise (FI) menée par Jean-Luc Mélenchon. Aucun de ces deux partis n’existait il y a à peine deux ans. Le Front national (FN) et le Parti communiste (PCF) comptent de leur côté le de moins de femmes et de jeunes dans leur députation.

Pour le PCF, dont le lent déclin se poursuit depuis les heures de gloire de l’Union de la Gauche avec le PS de Mitterrand dans les années 1970, il va falloir choisir entre un isolement potentiellement fatal et une collaboration avec la France insoumise qui détient deux fois plus de députés, dont plusieurs ont été élus dans de vieux bastions communistes comme le département de Seine-Saint-Denis. Une recomposition d’ensemble de la gauche incluant la tendance Hamon du PS, aux accents altermondialistes, la FI de Mélenchon, le PCF et divers députés de gauche sans affiliation (dont plusieurs dans les départements d’outre-mer) pourrait permettre de constituer une opposition forte et de faire émerger une alternative de gauche face au consensus d’extrême-centre de Macron. Mais les questions de l’Europe et de la politique étrangère seront des obstacles importants sur cette voie, Hamon et son groupe étant farouchement attachés à l’Union européenne et à l’OTAN, tandis que la FI et le PCF sont issus de la campagne du Non au traité européen en 2005 et peuvent être qualifiés d’eurosceptiques.

Polarisation et ralliement au centre

Au bout du compte, cette remise en question complète du paysage politique est le résultat d’un phénomène contradictoire. D’une part, on remarque une polarisation avec le renforcement tant de l’extrême-droite du Front national (avec 10 millions de voix et 33% au second tour de la présidentielle) que de la nouvelle gauche qui s’est coalisée autour de la candidature de Mélenchon (arrivé 4e avec 19% au premier tour). Le FN a subi un revers avec la contre-performance de Marine Le Pen entre les deux tours de la présidentielle et un résultat décevant aux législatives, avec seulement 8 députés. De son côté, le vote FI s’est tassé considérablement entre les 7 millions pour Mélenchon le 23 avril et les 2,5 millions de voix au premier tour des législatives. Une vague de ralliement de l’électorat de gauche autour de sa candidature, perçue comme la seule de son camp à pouvoir aspirer au second tour, a compté largement dans le succès du 23 avril. Mais la tendance lourde est tout de même au renforcement des deux extrêmes.

Face à cette double menace, le ralliement très large autour d’Emmanuel Macron a toutes les apparences d’une unification des forces politiques de la routine habituelle. Son gouvernement et son parti vont chercher des têtes d’affiches (incluant des ministres) tant du côté du mouvement écologiste que de la droite traditionnelle, des gros morceaux du PS et la majorité des « centristes », notamment chez le Mouvement démocratique (Modem) de François Bayrou. Leur crédo ? Un mélange de libéralisme social (droits LGBTQ, parité des candidatures et des ministres, antiracisme officiel), d’attachement sans nuance à l’Europe, et de technocratie économique fondée sur l’orthodoxie néolibérale. Les parallèles avec le gouvernement Trudeau sont frappant à cet égard. Ça rappelle aussi le Parti démocrate étasunien de Clinton ou Obama.

Si cette expérimentation politique devait mener à un échec, ce qui sera mesuré principalement par le taux de chômage (chroniquement élevé) et la croissance économique (presque nulle), on peut parier sur le fait que les deux grands courants d’opposition à ce consensus libéral, le FN d’un côté et la FI de l’autre, vont en sortir renforcés. Aussi, le capitalisme nous a habitués depuis près de 200 ans à des crises cycliques aux 8 à 12 ans environ. Une récession devrait donc frapper durant le quinquennat de Macron. On peut donc se consoler de la victoire facile de Macron et de son parti en constatant que la possibilité d’une recomposition à gauche semble plus probable, surtout si les luttes sociales sont au rendez-vous, que l’élargissement des appuis de l’extrême-droite.

L’original plutôt que la copie

Il semble bien que ce soit une règle générale que l'électorat préfère l'original à la copie. En France, le Parti socialiste a gouverné comme un parti de centre-droite et donné raison aux technocrates du néolibéralisme à l'européenne pendant plusieurs années. Résultat, il est maintenant décimé au profit d'une nouvelle grande coalition de centre-droite dirigée par un de ses anciens ministres. En même temps, à force de donner raison au Front national et de tomber dans le piège de la lepénisation des esprits, la droite ordinaire et la gauche modérée ont donné une crédibilité au Front national, ce qui lui a donné 10 millions de voix au second tour. Même si ce vote s’est considérablement tassé par la suite, avec 3 millions au premier tour des législative, la « normalisation » du FN est presque un fait accompli. En fait foi, notamment, la force du courant favorable à l’annulation ou à l’abstention à gauche lors du second tour des présidentielles.

Chez nous, en choisissant Lisée comme chef, avec la mise en veilleuse de la souveraineté, le PQ a donné raison à la CAQ qui a toujours affirmé que le nationalisme québécois devait mettre de côté l'indépendance et se replier sur un protectionnisme économique (Québec inc.) et des mesures dites identitaires sur la langue et l'immigration. Résultat, le PQ descend tranquillement dans les sondages et la CAQ monte au point de s'imposer comme le principal adversaire des Libéraux. Au fédéral, le NPD avait tenté de se présenter comme un meilleur parti libéral que les Libéraux, choisissant même un ancien ministre libéral provincial comme chef. On connait la suite.

À l'opposé, les gens apprécient la sincérité et la fidélité aux principes. En font foi la campagne fantastique de Bernie Sanders face à la machine des Démocrates, le succès de Jeremy Corbyn contre les bonzes du New Labour, la vague d'appuis qui a presque poussé Mélenchon devant Le Pen au premier tour de la présidentielle. Il semble donc que l'avenir appartienne à ceux et celles qui tiennent bon et affirment haut et fort leurs idéaux.


mardi 9 mai 2017

Vers une grande alliance postcoloniale


Beaucoup de contributions au débat qui a cours présentement à Québec solidaire sur la question des alliances politiques tournent autour de la dynamique possible entre les partis, dans un paysage politique qu’on estime bloqué. Mais il n’y a pas que par les fusions et les coalitions entre forces politiques existantes qu’on peut trouver une issue à la situation actuelle. La coalition de forces sociales, de mouvements de contestation, de groupes d’intérêt et de courants d’idée constitue en fait des avenues beaucoup plus prometteuses que les tractations partisanes plus ou moins claires au niveau des principes et les calculs bassement électoraux. Parmi ces possibilités, celle d’une grande alliance postcoloniale entre le mouvement indépendantiste québécois, les lutte des Premières nations pour l’autonomie, et le combat antiraciste, constitue un axe à considérer sérieusement. Et seul Québec solidaire, dans le paysage politique québécois actuel, peut servir de point de ralliement pour cette autre convergence, à condition d’en faire une priorité.

La première perte qualitative subie par le mouvement indépendantiste lors de son rassemblement (pour l’essentiel) au sein du Parti québécois à la fin des années 1960, fut l’abandon des idées inspirées des combats de la décolonisation. Dans le but de gagner la neutralité, voir la bienveillance, du géant étasunien, et de faire disparaître tout soupçon de radicalité, la direction du PQ a laissé tomber les notions d’oppression et de libération nationales pour leur substituer l’idée en apparence inoffensive du transfert négocié de responsabilités d’une monarchie constitutionnelle d’inspiration britannique à une autre, d’Ottawa vers Québec.

En plus de transférer le cœur de la lutte indépendantiste du peuple vers ses représentants, en fait vers le bureau du Premier ministre provincial, cette concession à l’idéologie impérialiste canadienne a rendu moins probable une convergence d’intérêts avec les peuples autochtones, colonisés, bien plus brutalement, par les mêmes institutions. Au lieu d’une solidarité entre des nations dominées, on érigea en principe indiscutable l’idée de l’intégrité du territoire de la province de Québec (tel que défini par Londres en 1927), permettant alors aux autorités canadiennes de jouer la bonne vieille rengaine « diviser pour mieux régner ».  

L’abandon de la perspective anticoloniale, qui était bien présente chez les indépendantistes des années 1960 (même de droite !), a aussi rendue plus difficile l’identification des personnes appartenant à des minorités culturelles à la cause indépendantiste. Pourtant, l’expérience de la lutte pour l’indépendance nationale face aux empires coloniaux fait partie du bagage politique de nombreuses communautés présentes au Québec. C’est le cas des communautés haïtienne et des Caraïbes, des populations originaires de divers pays latino-américains, de l’Afrique, etc.

Aussi, le rassemblement autour du rejet du colonialisme a un énorme potentiel quand il s’agit de trouver des alliés dans le reste du Canada. Une grande partie de la classe ouvrière canadienne est elle-même originaire de nombreux pays ayant été colonisés par la Grande-Bretagne, comme la Jamaïque, le Pakistan, l’Inde, et plusieurs états du Moyen-Orient et de l’Afrique, sans oublier l’Irlande, la toute première colonie britannique. D’ailleurs, la solidarité avec la lutte des républicains d’Irlande du Nord allait de soi pour les indépendantistes de gauche des années 1970.

Si on ajoute à cette grande coalition l’appui de la gauche anticoloniale de canadienne-anglaise, qui exprime déjà sa solidarité avec les Premières nations et son rejet des formes contemporaines ou anciennes du racisme, on pourrait constituer une force majoritaire au Québec et significative au Canada anglais. Une telle solidarité internationale dans l’État canadien lui-même est essentielle si on veut briser la résistance institutionnelle et financière qui ne manquera pas de se mobiliser contre nos aspirations à une réelle autodétermination.

Mais ici encore, l’héritage du Parti québécois est difficile à surmonter. Son alignement sur des positions politiques néolibérales, extractivistes et néocoloniales, ont encouragé la gauche du reste du Canada à ignorer notre lutte nationale, vue comme l’aspiration de la part d’une élite à créer une autre petite puissance impérialiste à côté de celle qui nous domine présentement.

Pour ce qui est des populations racisées, bien entendu, le tournant « identitaire » opéré par le PQ depuis 2007 et culminant dans l’épisode de la Charte des valeurs n’a fait que les braquer contre le mouvement indépendantiste québécois, vu comme un danger plutôt qu’un allié potentiel.

Est-il trop tard pour que le mouvement indépendantiste québécois renoue avec ses racines anticoloniales et bâtisse cette vaste alliance avec d’autres populations ayant subi diverses formes de colonisation, de racisme et de domination impérialiste ? Souhaitons que non. Mais chose certaine, ce n’est pas en ouvrant la porte à des tractations avec le PQ - le parti qui aspire à faire du Québec un mini-Canada tout aussi impérialiste mais qui parle français et légifère sur les habitudes vestimentaires des femmes musulmanes – que nous allons avancer dans cette direction. En fait, chaque fois que les personnes qui représentent Québec solidaire laissent entendre que le PQ serait moins pire que les Libéraux et un allié potentiel pour nous, on fait un pas en arrière de plus et on rend le travail de réparation des pots cassés encore plus difficile.

C’est du côté des travailleuses et des travailleurs de diverses origines, avec leurs aspirations à plus de justice économique et sociale, à plus de démocratie, à de meilleurs services publics, à des opportunités d’étude et d’emploi, que nous pourrons trouver une base élargie pour Québec solidaire d’ici 2018 et au-delà. Un grand nombre de ces personnes ont voté Libéral en 2014 pour se débarrasser du PQ. Comment les blâmer ! De l’autre côté de l’équation, la plupart du million de personnes qui ont été capables de voter pour le PQ après le désastre du gouvernement Marois vont probablement rester fidèles à ce parti jusqu’à la fin de leurs jours.

Il est temps d’en finir avec le long détour en forme de cul de sac qu’a représenté la trajectoire du Parti québécois. Une opportunité sans précédent s’offre à nous de donner un nouveau sens, radicalement démocratique et résolument antiraciste et anticolonial à la lutte indépendantiste. La manquer serait impardonnable.





mardi 2 mai 2017

Cinq tracts à la Place des fêtes


Le dimanche 30 avril, à mi-chemin entre les deux tours de l’élection présidentielle française, ma conjointe et moi sommes allés faire notre marché à la Place des fêtes, dans le 19e arrondissement. Durant notre périple à travers les kiosques des marchands de légumes, de fromage et d’accessoires en solde, nous avons croisé cinq opérations de diffusion de tracts : la campagne Macron (En Marche !), le Parti socialiste, le Parti communiste, la France insoumise et le Nouveau parti anticapitaliste (NPA). Personne ne diffusait pour Le Pen et le Front national dans ce quartier qui a placé Mélenchon en tête au premier tour avec 30% des voix, laissant un maigre 5,78% à la candidate d’extrême-droite.

L’instrument de campagne de l’ancien ministre « socialiste » et ancien banquier se présentant comme « de droite et de gauche à la fois » est un tissu de banalités du genre « lorsqu’il parle d’économie, lui, il sait de quoi il parle ; il a travaillé dans une entreprise… », ou encore « il veut faire entrer la France dans le 21e siècle ». Les sondages indiquent que les personnes ayant l’intention de voter pour lui le 7 avril le font pour les deux tiers uniquement afin de battre « l’autre » et non par adhésion. En fait, on se demande à quoi ils et elles pourraient adhérer ! Il semble s’en contenter, tout en cherchant à construire un nouveau parti autour de sa personne en absorbant la droite du PS et les éléments les plus modérés de la droite traditionnelle. Le tout autour d’un engagement ferme en faveur de l’Union européenne et d’un statu quo néolibéral à peine remanié.

Le tract du Parti socialiste est remarquable par le fait qu’il est entièrement dédié aux attaques contre le FN. Aucune critique de Macron à l’horizon. Se pourrait-il que la direction du PS se prépare à gouverner avec Macron, dans une grande coalition centriste ? On ne peut qu’approuver ses attaques contre le FN qui voudrait « trier les Français en les obligeant à prouver leur « francité ». Mais on ne peut qu’être mal à l’aise devant l’idée qu’un gouvernement FN constituerait une « vassalisation de la France à la Russie de Monsieur Poutine ». On trouve ici un écho de l’approbation sans nuances du « socialiste frondeur » Benoit Hamon pour le bombardement de la Syrie.

Le petit groupe communiste (PCF) avait un tout autre message. Leur feuille soulignait comment les 19% de Mélenchon au premier tour étaient un gage d’espoir pour la reconstruction d’une gauche combattive, pour ensuite appeler à « faire barrage au Front national » en votant pour Macron au second tour. À noter, cette notion du barrage a donné naissance à l’appellation de « castors » pour décrire l’électorat de gauche votant pour Macron. Puis, on explique que ce vote n’est pas un appui pour le programme de Macron et que les élections législatives seront une occasion de le démontrer en votant pour des candidatures de la France insoumise, du PCF ou d’autres organisations ayant appuyé Mélenchon.

Le document de la France insoumise (FI), l’organisation mise sur pied par Mélenchon pour rassembler largement autour de sa candidature et d’un programme diffusé largement et élaboré collectivement, ne disait pratiquement rien sur le second tour. Le contenu était axé sur la célébration du chemin accompli en pointant vers les législatives de juin comme prochain défi collectif. Étrange quand on sait que c’est le débat entre les « castors » et les « ni, ni » qui occupait alors toute la place à gauche. Mais leur choix stratégique, tel que Mélenchon lui-même l’a expliqué en entrevue, est de maintenir l’unité du camp des Insoumis au-delà du débat tactique sur le vote du 7 mai, le tout en vue d’une bataille majeure lors des législative. Les sondages indiquent qu’environ la moitié des personnes qui ont voté Mélenchon au premier tour ont l’intention de voter Macon au second, tandis que le tiers annulera ou s’abstiendra et qu’une personne sur six voterait… Le Pen ! On peut être troublé par un tel report des votes. Mais il y a effectivement entre la candidate du FN te celui de FI des points communs au moins en surface comme la critique de l’Union européenne et de la mondialisation. Un des points forts de la campagne de Mélenchon était justement de donner un débouché de gauche à des insatisfactions et des colères qui autrement peuvent être récupérées par la démagogie du FN.

Enfin, le NPA a diffusé un tract d’une page en noir et blanc indicateur d’un manque de moyens en comparaison avec les autres organisations avec leur papier glacé bleu, blanc et rouge… Leur message pour le 7 mai est clairement du côté du « ni, ni » d’une bonne partie de la gauche radicale qui ne digère tout simplement pas l’idée de voter pour un des inspirateurs des politiques anti-ouvrières de l’administration Hollande. On peut le comprendre. Mais on ne peut que déplorer comment les camarades du NPA sous-estiment et dénigrent la campagne remarquable de Mélenchon. Ils affirment que la crise des partis traditionnels de gouvernement (Républicains et PS) « ne profite malheureusement pas à une gauche plus combative ». Vraiment ? Et les 7 millions de personnes qui ont voté Mélenchon seraient des sociaux-libéraux finis ? Ils résument leur argumentation contre la campagne des insoumis à un rejet de leur utilisation du drapeau tricolore et du slogan « Vive la France ! ».  Ce nationalisme minimaliste serait-il assez condamnable pour effacer tout ce que le programme des Insoumises et des Insoumis propose ? Comme la transition écologique, le retrait de l’OTAN, la gratuité complète de l’éducation et de la santé l’accueil des réfugié-e-s et le retrait de toutes les attaques néolibérales contre les droits du travail ?

Pour conclure, ajoutons un autre tract qui n’était pas à la Place des fêtes ce matin-là mais que nous avons obtenu via un militant local, soit celui du collectif Ensemble du département de Seine-St-Denis. Leur slogan : « Pas un vote pour le Pen, pas de répit pour Macron » allait dans le même sens que celui du PCF. Puis, lors de la manifestation du 1er mai, le contingent de Ensemble diffusait des autocollants avec comme slogan « Le 7 mai, battre Le Pen; Le 8 mai, résister à Macron ». Cet organisation issue de la convergence entre divers groupes incluant des dissidents du PCF et d’anciens du NPA qui avaient appuyé Mélenchon en 2012 est majoritairement du côté des castors, quoique certains de ses membres penchent aussi pour le Ni-Ni.

De mon côté, après avoir lu diverses contributions à ce débat difficile, mon vote irait aux castors, même si je peux respecter et comprendre l’attitude des abstentionnistes. Si jamais Le Pen l’emportait, il faudra d’abord faire porter le blâme sur les gens qui auront voté pour elle ! Puis, on fera ressortir la responsabilité accablante des leaders politiques de droite comme de gauche qui ont repris et banalisé en leur donnant un emballage différent les idées racistes du FN. La part des abstentionnistes de la gauche radicale sera minime dans cette catastrophe. D’ailleurs, on peut spéculer que si les sondages mettaient Le Pen trop près d’une victoire, beaucoup de ni-nis se transformeraient rapidement en castors apportant leur brindille au barrage à reculons !


jeudi 30 mars 2017

Oser la proposition d’un gouvernement solidaire

Une élection générale, dans notre système politique actuelle, sert principalement à déterminer une chose : qui formera le prochain gouvernement. C’est sur cette base que la majorité de la population détermine son vote, peu importe les dynamiques locales. Des objectifs comme « avoir plus de votes » ou « faire élire plus de députés » peuvent avoir du sens pour un parti, mais pas pour l’électorat. Le Bloc québécois l’a appris à ses dépens en 2011, quand une bonne parte de sa base traditionnelle a décidé de voter NPD en vue de remplacer le gouvernement Harper par la meilleure des deux alternatives crédibles du moment.

Aussi, conclure un pacte tactique avec un autre parti dans le but de faire élire quelques députés de plus pour les deux organisations impliquées peut avoir l’air d’une modeste manœuvre visant à modifier quelque peu la composition de l’Assemblée nationale. On pourrait croire que c’est une proposition gagant-gagnant et la seule manière de faire progresser Québec solidaire à court terme. Mais dans les faits, un tel pacte peut faire la différence entre l’élection d’un gouvernement du parti A ou du parti B, ou entre un gouvernement minoritaire ou majoritaire. Il faut être disposés à assumer toutes les conséquences politiques et morales d’un tel geste avant de le poser.

Afin de déterminer quelle décision pendre entre les trois options présentées au prochain congrès de Québec solidaire, on doit donc poser la question du pouvoir et y donner une réponse claire, tant pour nous que pour l’ensemble de la population. Notre argument ici est que la seule proposition gouvernementale qui aura du sens en 2018 est celle d’un gouvernement solidaire et que le parti devrait concevoir sa plateforme et sa stratégie en conséquence. Plus nous nous serons préparés concrètement à l’éventualité d’une victoire, plus nous aurons de crédibilité en faisant cette proposition à la population, et plus nous aurons de chance de dépasser le vote d’estime et de protestation. Autrement dit, il faut d’abord nous convaincre nous même que nous sommes prêtes et prêts à cette éventualité avant de convaincre les autres.

Trois options

Les documents préparatoires au congrès des 19 au 22 mai présentent, en plus d’une proposition consensuelle de la direction du parti pour une démarche visant la fusion avec Option nationale, trois options pour le débat à propos de notre relation possible avec le PQ lors des prochaines élections générales.

L’option A, que nous appuyons, consiste en une très longue périphrase pour dire, au fond, que nous voulons un gouvernement solidaire. Les alliances qui sont envisagées le sont uniquement avec des organisations qui partageraient nos grands principes (solidarité avec les Premières nations, indépendance, écologie, féminisme, développement des programmes sociaux et des services publics, vision inclusive de la nation, etc.). Aucun parti politique, sauf peut-être Option nationale, ne correspond à l’ensemble de ces critères. Pour plusieurs des délégué-e-s qui avaient voté pour la résolution du CN en novembre, il s’agissait d’exclure une alliance ou un pacte avec le PQ sans le dire. En mai, il faut finir par dire ce qu’on pense vraiment de ce parti et continuer à expliquer pourquoi QS existe.

L’option B de son côté défend l’idée d’un pacte tactique à portée limitée avec le PQ en cherchant à donner l’impression que celui-ci n’aurait pas ou presque pas de contenu politique. Pourtant, le seul intérêt pour le PQ de négocier une telle entente avec QS serait de faciliter son retour au pouvoir. Le fait que le contenu politique d’un tel pacte ne serait pas explicite ou limité à deux ou trois sujets (comme la réforme du mode de scrutin) ne change rien à son contenu réel, qui sera celui de l’ensemble des politiques du gouvernement issu de cette élection. Ou bien nous sommes disposés à aider le PQ à prendre le pouvoir, avec tout ce que ça peut comporter de mal comme de bien, ou bien nous ne le sommes pas et alors tout pacte devrait être impensable.

De plus, comme nous l’avons mentionné dans un texte précédent, la députation de la CAQ, quatrième joueur incontournable dans cette équation, pourrait rendre pratiquement impossible un résultat donnant une véritable balance du pouvoir à QS, ce qui aurait permis en théorie de limiter les dégâts causés par un gouvernement Lisée.[i]

L’option C, de son côté, vise à reporter d’un autre six mois la conclusion d’un débat qui monopolise déjà les activités du parti depuis trop longtemps. On tente de donner à cette tergiversation une allure de noblesse en invoquant la démocratie interne au PQ à laquelle on devrait donner le temps de s’affirmer d’ici leur congrès d’octobre prochain. Mais ce faisant, on laisserait encore l’initiative à un autre parti et on laisserait planer jusqu’à moins d’un an des élections une ambivalence stratégique qui nous empêche de nous préparer convenablement pour la bataille la plus difficile et complexe de l’histoire du parti.

Ne pas sous-estimer le peuple

S’il y a une chose que la vague d’adhésions consécutive à l’entrée en scène de Gabriel Nadeau-Dubois devrait nous faire comprendre, c’est que le paysage politique québécois n’est pas immuable. Les gens savent penser par eux-mêmes et sont moins solidement attachés à des habitudes politiques que jamais. Certains hésitent entre nous et la CAQ, parce que nous avons en commun de rejeter les « vieux partis ». L’appui de 50% des répondants dans un sondage pour la phrase de GND sur la « trahison de la classe politique depuis 30 ans » devrait nous remplir d’optimisme.

D’autres hésitent entre nous et les Libéraux parce qu’ils sont contre le nationalisme identitaire et ont voté « stratégiquement » pour le PLQ en 2014 afin de battre le PQ de la Charte des valeurs. Ils et elles pourraient être avec nous cette fois-ci pour rejeter à la fois le copinage libéral avec les plus riches et le conservatisme identitaire du PQ et de la CAQ.

Enfin, une bonne partie de la base électorale péquiste pourrait se rallier à nous parce que l’argument de « l’unité des souverainiste » ne tient plus quand le PQ s’engage à gouverner dans le cadre provincial pour tout un mandat. Le succès de la proposition de fusion avec Option nationale pourrait être le catalyseur d’un ralliement significatif chez les indépendantistes. Aussi, « l’unité des progressiste » que Lisée tente de mettre de l’avant comme nouveau mot d’ordre est peu convaincante après le déficit zéro de Bouchard et les deux budgets Marceau de 2013 et 2014.

Bref, en 2018, nous ne serons pas du tout dans la même situation politique qu’en 2012 ou en 2014. La pire erreur stratégique à faire serait de tenter de gagner la mauvaise élection en basant toute notre réflexion sur le bilan des efforts précédents. La pression pour un vote stratégique en faveur du PQ sera présente, comme toujours, mais pas avec la même intensité qu’en pleine mobilisation populaire massive contre la loi répressive qui visait à casser le mouvement étudiant.

Bref, il appartient à Québec solidaire d’adapter sa stratégie à cette situation politique en pleine transition et de chercher à en tirer le maximum. Pour ce faire, il faut oser dire à la population que nous abordons la prochaine élection générale avec comme objectif de la gagner. C’est sur cette base que nous pourrons mobiliser au maximum les milliers de personnes qui viennent de nous rejoindre et que nous pourrons continuer à construire sur cette lancée. Nous ne voulons pas être la « conscience sociale du parlement » ou un rassemblement de gens bien intentionnés mais condamnés à un rôle d’éternelle opposition. Nous voulons battre les Libéraux, par nous-mêmes, sur la base de nos idées, de nos propositions, de nos candidatures. Un point c’est tout!

vendredi 17 mars 2017

Convergence, alliance, pacte… pour faire quoi avec qui ?

Les rapports entre partis politiques peuvent prendre toutes sortes de configurations et on remarque parfois de la confusion, ces temps-ci, lorsqu’on discute des relations possibles entre Québec solidaire et le Parti québécois. Voici quelques définitions et certaines hypothèses sur les résultats des propositions en discussion.

fusion

Tout le monde semble s’entendre sur le fait qu’on n’envisage pas unir le PQ et QS pour n’en faire qu’un seul parti. Tant les porte-parole du PQ que de QS sont clairs sur cette question. Par contre, pour ce qui est d’Option nationale, plusieurs à QS (dont la recrue dont on parle beaucoup ces temps-ci) sont intervenus en faveur d’une fusion, et la direction d’ON est ouverte à en discuter, tout en posant ses conditions pour une réussite. Ces discussions pourraient être complexes et difficiles pour les deux partis. Mais la possibilité est bien réelle. C’est une orientation que l’auteur de ces lignes a défendue l’automne dernier.[i]

coalition gouvernementale
Peu de gens envisagent une coalition entre QS et le PQ en vue de l’exercice du pouvoir, avec des ministres solidaires dans un gouvernement Lisée, par exemple. Un certain courant politique indépendantiste que j’ai qualifié de métapéquiste envisageait ce type de scénario.  À notre connaissance, il n’y a pas de courant significatif dans QS pour une telle éventualité. Il faudrait développer un programme commun substantiel, ce qui est loin d’être évident quand on compare la Proposition principale soumise par la direction du PQ en vue de leur congrès de l’automne et le programme de QS. Sur la plupart des sujets, Québec solidaire propose un virage significatif, voir une rupture avec les politiques des 30 dernières années, tandis que le PQ se propose d’étudier diverses questions et d’infléchir légèrement les orientations gouvernementales vers le centre.[ii]

Si un gouvernement péquiste minoritaire avait besoin du contingent de député-e-s QS pour se maintenir au pouvoir, nous croyons qu’il est préférable d’être en position de négocier notre appui un vote de confiance à la fois et de décider comment traiter les projets de lois gouvernementaux au cas par cas, même article par article. Participer au gouvernement nous mettrait dans une position trop fertile en compromissions.

Mais la possibilité d’un gouvernement péquiste minoritaire avec une balance du pouvoir entre les mains de QS est pour le moins distante. En effet, il ne faut pas oublier le quatrième joueur dans l’équation : la CAQ. Celle-ci dispose d’une dizaine de bastions à peu près imprenables, ce qui permettrait à Jean-François Lisée, devenu premier ministre, de faire tantôt alliance avec QS et tantôt avec la CAQ, selon la nature des projets de loi ou les aléas de la conjoncture. Ce qui serait une très mauvaise nouvelle pour les Québécoises et Québécois de confession musulmane et les membres d’autres minorités racisées qui seraient ciblées, directement ou indirectement, par une Charte 2.0.

La seule question sur laquelle le PQ, QS et la CAQ s’entendent est la réforme du mode de scrutin. Pour certains, il semble que ce point de convergence soit suffisant pour justifier une alliance électorale.[iii] Mais est-ce que le fait de gagner un avantage tactique pour QS face aux autres partis est une justification suffisante pour que nous soyons complices d’une régression sur le plan des droits humains pour des dizaines de milliers de nos concitoyennes et concitoyens ?

coalition électorale globale

Des militants indépendantistes, notamment Denis Monière (membre de la direction de ON) avaient suggéré que le PQ, QS et ON se partagent l’ensemble des 125 circonscriptions. La mécanique pour ce faire aurait pu passer par une série de primaires pour les investitures, ce qui aurait avantagé le PQ avec son nombre de membres sensiblement plus élevé (pour combien de temps?) et sa présence organisationnelle plus systématique à travers le territoire. Une autre formule aurait pu être de répartir le territoire en fonction des résultats aux élections précédentes ou de la moyenne des sondages sur une certaine période de temps.

Mais la victoire de Lisée et le report de toute consultation sur l’indépendance à après l’élection de 2022 est venue mettre une douche froide sur cette notion. Sans compter le fait qu’elle n’est pas en phase avec le mode actuel de financement des partis politiques, basé en grande partie sur le pourcentage de votes obtenus à l’échelle nationale. Renoncer à 80 candidatures pour QS ou même à 20 pour le PQ signifierait une perte financière significative.

On rappellera que l’UFP avait conclu une entente de ce type avec le Parti vert en 2003, mais que son application n’avait pas été une réussite complète, notamment en raison de l’autonomie des associations locales dans les deux partis.

Des désistements ciblés

Ce qui reste devant nous est la possibilité que QS et le PQ (peut-être aussi ON) se désistent de certaines circonscriptions en vue de favoriser la défaite de Libéraux et/ou de Caquistes. Ici aussi, un des enjeux complexes à résoudre serait la proportion des désistements selon les partis. On ne peut pas s’attendre à ce que le PQ abandonne autant de circonscriptions que QS. Mais est-ce que la proportion devrait être en fonction des sondages depuis 2014? (3 pou 1) Ou encore en fonction des résultats des élections de 2012? (plutôt 4 pou 1).

Puis, bien entendu, le choix des circonscriptions spécifiques pourrait être un casse-tête majeur. Combien de circonscriptions gagnables pour QS est-ce que le PQ serait disposé à laisser tomber? On ne devrait pas compter celles que nous allons remporter de toute façon, comme dans le cas loufoque du désistement dans Gouin pour la partielle! Et dans combien de comptés pensons-nous que le retrait de QS pourrait contribuer à une victoire péquiste contre le PLQ ou la CAQ? Il n’y en pas des tonnes. Surtout si on considère que les votes n’appartiennent pas aux partis et que les gens ne suivraient pas forcément le mot d’ordre venu d’en haut.

Si on se fie aux résultats des élections de 2014, on observe que dans 53 circonscriptions, les Libéraux ont obtenu des majorités considérables. On peut présumer que le PQ, après quatre ans de gouvernement libéral, devrait conserver les 30 comtés gagnés il y a trois ans, à l’exception de Hochelaga-Maisonneuve qui est à portée de main pour Québec solidaire. La CAQ, de son côté, semble solidement installée sur une dizaine de sièges, et les trois victoires de QS sont probablement irréversibles. Il ne reste donc que 29 circonscriptions où l’élection de 2018 devrait se jouer.

Des celles-ci, une quinzaine ont été remportées par les Libéraux et une douzaine par la CAQ. Dans plusieurs cas, les marges de victoire de la CAQ ont été très minces face au PQ ou dans une course à trois avec les Libéraux. Il se pourrait que le désistement de QS dans ces circonscriptions provoque des défaites pour la CAQ au dépend du PQ. Mais les marges de la CAQ sont si minces que le PQ pense probablement pouvoir l'emporter sans notre aide. Dans la plupart des circonscriptions libérales, même une alliance PQ-QS ferait face à un défi de taille.

Si, comme le mentionne Stéphane Lessard, en faisant référence à un sondage « 75% des électeurs-trices solidaires étaient prêt-e-s à voter pour un-e candidat-e unique issu-e des rangs de QS ou du PQ. Du côté péquiste, ce sont 80% des électeurs-trices qui feraient de même », alors il serait possible pour l’alliance PQ-QS de battre une douzaine de caquistes et quelques libéraux. Mais est-ce que nous sommes disposés à assumer les conséquences de ces victoires, surtout quand on examine le portrait d’ensemble qui en résulterait ?

Des pactes avec qui et pour faire quoi ? 

Comment décider s’il vaut la peine de discuter avec le PQ pour arriver à nous entendre sur ce type d’échange de bons procédés ? Que dirons-nous aux électeurs et aux électrices privé-e-s de la possibilité de voter QS par une telle entente ? Comment convaincre les associations locales concernées de respecter l’entente négociée au niveau national ? Si la perspective indépendantiste est vraiment une condition de toute alliance de la part de QS, comme l’affirme la résolution adoptée au dernier conseil national, alors pourquoi discutons-nous encore de la possibilité d’une entente quelconque avec le PQ de Lisée ?

D’abord, il faut être disposé à assumer les conséquences politiques et les implications morales d’un succès. Québec solidaire pourrait contribuer à l’élection d’un gouvernement péquiste. Est-ce qu’un tel gouvernement serait suffisamment « moins pire » que celui des Libéraux de Couillard pour justifier un tel pacte? Si on se fie uniquement à ce que la direction du parti propose de mettre dans son programme (le congrès en décidera en octobre), peut-être. On y exprime une volonté d’améliorer certaines politiques en comparaison avec le gouvernement actuel. Mais est-ce qu’on peut juger un parti qui a gagné cinq élections générales depuis 1976 sur la base de son seul programme ? Il faudrait aussi considérer sa pratique gouvernementale, notamment celle qui a prévalu à l’époque de Bouchard, Landry et Marois, et se demander si on peut se fier à ses engagements vaguement progressistes.

Pire encore, comme nous le mentionnions plus haut, nous pourrions contribuer à faire élire un gouvernement péquiste minoritaire qui ferait ensuite une alliance avec la CAQ. Ce parti pousserait le PQ vers la droite tant sur les enjeux socio-économiques que sur les questions de droit de la personne et d’identité.

Il reste peut-être une seule formule qui serait avantageuse pour QS, intéressante pour le PQ, et ne nous placerait pas dans le rôle de la sage-femme pour l’accouchement d’un tandem Lisée-Legault. Il s’agirait d’offrir au PQ de nous désister uniquement dans des circonscriptions où la bataille s’annonce serrée entre lui et la CAQ. Ainsi, pour chaque député péquiste supplémentaire que nous aurions contribué à faire élire, la CAQ en aurait un de moins. En échange, QS obtiendrait des coudées franches pour mener une lutte féroce contre certains libéraux et peut-être l’abandon d’une ou deux circonscriptions présentement péquistes, mais que QS aurait de bonnes chances d’arracher au PQ de toute façon (comme nous l’avons fait pour nos trois premières victoires). Si le PQ l’emportait quand-même au total, contre les Libéraux, ce serait par ses propres forces. Mais un scénario aussi subtil stratégiquement est peut-être trop difficile à justifier auprès de la base de chacun des deux partis. Il pourrait aussi donner des munitions à la CAQ indirectement en lui permettant de se positionner contre les Libéraux alors que le PQ et QS s’acharneraient bizarrement contre le 3e parti.

En fin de compte, le plus simple reste toujours de présenter des candidatures partout et de laisser l’électorat déterminer l’issue du scrutin et la composition de la prochaine assemblée nationale. Ayons confiance au peuple. Il nous le rendra bien!

mercredi 15 février 2017

Québec solidaire doit prendre position contre la liste de prohibitions de Bouchard-Taylor


La volonté exprimée par le gouvernement libéral de faire adopter son projet de loi 62 sur la neutralité de l’État remet à l’ordre du jour politique la question épineuse des « signes religieux ». Comment Québec solidaire devrait-il se positionner dans cette nouvelle phase du débat ? Voici un argumentaire contre la prohibition des signes religieux pour les professions « coercitives » issue du rapport Bouchard-Taylor. Gérard Bouchard la défend toujours, mais Charles Taylor vient de s’exprimer en faveur de son abandon. Les membres de Québec solidaire sont divisés sur la question. Jusqu’à maintenant, l’aile parlementaire s’est exprimée en faveur de cette recommandation du fameux rapport, mais nous croyons qu’il est possible et souhaitable de changer cette position.

Parce que ce n’est pas notre programme

La section du programme portant sur les signes religieux a été adoptée en 2009, bien après la sortie du rapport de la commission. Si nous avions voulu reprendre cette notion d’une liste de professions « incarnant l’autorité de l’État », nous aurions certainement pu le faire. D’autant plus que cette idée était dans notre propre mémoire à la commission !

En fait, cette option n’était même pas dans le cahier synthèse du congrès. Les trois options débattues ont été : 1) aucune restriction particulière pour les signes religieux, 2) l’interdiction mur à mur, et 3) celle qui a été adoptée et que le CN de novembre 2015 a décidé de ne pas remettre sur le métier.
Rappelons le texte exact de cet élément du programme :

« Port de signes religieux par les agent-e-s de l’État
C’est l’État qui est laïque, pas les individus. Le port de signes religieux est accepté pour les usagers et les usagères des services offerts par l’État. En ce qui concerne les agents et les agentes de l’État, ces derniers peuvent en porter pourvu qu’ils ne servent pas d’instrument de prosélytisme et que le fait de les porter ne constitue pas en soi une rupture avec leur devoir de réserve. Le port de signes religieux peut également être restreint s’ils entravent l’exercice de la fonction ou contreviennent à des normes de sécurité. »

Nous avons donc rejeté l’option d’une interdiction totale pour certaines professions et celle de l’interdiction de certains accessoires ou vêtements pour tout le secteur public. À la place, nous avons décidé de permettre le port de ces « signes » d’appartenance religieuse comme règle générale, et avons dressé une liste de quatre critères pouvant justifier des exceptions.

Une manière de résumer l’approche retenue est que le simple fait qu’un vêtement ou accessoire permette d’identifier la religion de la personne ne devrait pas être un motif suffisant pour l’interdire. L’État, ou les institutions publiques qui en dépendent, doivent justifier une restriction par un autre motif. Autrement dit, nous avons rejeté la notion, fondamentale pour la laïcité pratiquée en France depuis quelques années, du « droit de ne pas connaître la religion » d’une autre personne.

Il y a bien entendu une marge d’interprétation de ces divers critères qui peut aller du très restrictif au très permissif. C’est le but ! Une loi fondée sur de tels critères permettrait à la société québécoise et à ses institutions d’évoluer avec les mentalités et la culture commune de la société civile. On peut même interpréter le critère mentionnant le devoir de réserve comme justifiant l’appui à la liste de Bouchard-Taylor. C’était en quelque sorte le cas avec le projet de loi d’octobre 2013, dont les orientations n’ont jamais été ratifiées par le congrès ou le CN. Mais c’est une interprétation contestable (et contestée !) et qui peut changer avec l’évolution du paysage politique et idéologique et les débats au sein du parti.  Et il s’en est passé des choses depuis septembre 2013…

Parce que c’est un mauvais positionnement présentement

Reprendre la liste de Bouchard-Taylor, peu importe comment on interprète le programme, pouvait avoir du sens d’un point de vue strictement tactique à l’automne 2013, quand Bernard Drainville préparait son projet de loi 60 et que le gouvernement Marois jouait cyniquement la carte de l’intransigeance et de la polarisation. Il s’agissait de démasquer cette partisannerie, cet électoralisme éhonté et dangereux, en mettant de l’avant une position qui aurait pu, en théorie, rallier trois des quatre partis à l’AN (probablement pas le PLQ), dans un contexte de gouvernement minoritaire.

La situation actuelle est radicalement différente. Les Libéraux sont majoritaires et ont catégoriquement et souvent répété leur objection au principe de la liste de professions interdites de visibilité religieuse. Nous estimons qu’ils ont raison sur le fond à ce sujet. Rien ne justifierait, par exemple, qu’on interdise à une femme policière de porter un hijab ou à un juge Sikh de porter un turban, etc. Une telle loi serait contestée avec succès devant les tribunaux. Le droit québécois et le droit canadien ne reconnaissent pas ce « droit de ne pas connaître la religion des autres » et lui préfère la liberté d’afficher son identité religieuse. Présumer qu’une personne qui porte un symbole permettant d’identifier son appartenance religieuse ne peut pas exercer sa profession de manière impartiale n’est rien d’autre qu’un préjugé, un « malaise » qu’il faut surmonter pour vivre dans une société pluraliste. Le devoir de réserve concerne l’expression d’idées politiques, ainsi que l’impartialité dans les décisions et les actions. Simplement dire (par un signe ou en parole) : « Je suis Juif. » ou « Je suis chrétien. » n’est pas en soi une atteinte à ce devoir.

De l’autre côté, le PQ et la CAQ ont exprimé à plusieurs reprises que la liste de Bouchard-Taylor n’est pas suffisamment restrictive à leurs yeux. Ils ont aussi eu recours, plus ou moins délibérément ou consciemment, à des arguments xénophobes ou islamophobes pour justifier leurs positionnements sur ces questions. L’épisode récent du « burkini » avec les sorties de la CAQ et de Lisée ne sont que les derniers épisode d’un film qui joue en boucle depuis la « crise des accommodements » de 2007.

Bref, personne ne veut de ce compromis hypothétique sur le long terme. Alors pourquoi s’acharner à le défendre, alors que ce n’est même pas notre position programmatique ? Le seul résultat prévisible d’un tel positionnement serait de faire paraître Québec solidaire comme le parti qui veut négocier un compromis parmi les député-e-s, dont la très grande majorité est issue de la majorité, en vue de restreindre les droits de certaines minorités. Est-ce que c’est le message qu’on veut lancer aux communautés minoritaires ciblées par ce débat ? Ne serait-il pas préférable de présenter Québec solidaire comme un parti qui est à la fois pour la laïcité des institutions et pour la défense des droits de la personne ?

Parce que la stratégie de l’apaisement ne fonctionnera pas

Le dernier argument en faveur de cette approche de recherche du compromis autour des recommandations de Bouchard-Taylor est de croire qu’elle pourrait mettre fin à ce type de débat et écarter du paysage politique toute demande subséquente pour d’autres interdictions.

On n’a qu’à examiner ce qui s’est passé en France depuis l’adoption de la loi interdisant le hijab dans les écoles publiques en 2005 pour conclure qu’une telle stratégie est illusoire. « Après cette première interdiction, visant les adolescentes dans les lycées, on a voulu interdire le port du foulard dans les entreprises privées, pour les mères participant aux sorties scolaires, etc. On s’est mis à mesurer la longueur des jupes des lycéennes, car les trop longues sont considérées « ostentatoires » ! On a ajouté l’interdiction des vêtements couvrant le visage dans les transports publics. Et au bout du compte, le Front national est le premier parti au pays et les attentats commis par des jeunes musulmans nés en France ont horrifié le monde entier. »[i]

Au contraire, interdire aux femmes musulmanes portant le hijab d’exercer les professions en question donnerait raison aux vrais islamophobes et xénophobes qui ne font tout simplement pas confiance aux Musulmans en général ou aux immigré-e-s en général et pratiquent la discrimination au quotidien. Il faut plutôt créer des contre-exemples en intégrant ces femmes dans toutes les sphères de la société québécoise … incluant des candidatures aux élections !

Après avoir fait adopter une motion unanime à l’Assemblée nationale contre l’islamophobie, la question stratégique qui se pose – si on veut aller plus loin que les vœux pieux – est comment combattre cette islamophobie.

Cette stratégie devrait reposer sur certains axes fondamentaux :
1. Ne pas sous-entendre qu’il y a un problème réel quand il s’agit uniquement de perceptions et de préjugés. Si on le fait, on renforce ces perceptions et ces préjugée au lieu d’en appeler à la raison et de favoriser le vivre-ensemble.
2. Toujours se mettre à la place des personnes qui ont le moins de pouvoir dans la société et se demander ce qui pourrait les aider à prendre leur place, à accéder à une égale citoyenneté dans une société démocratique. Autrement dit, il faut éviter les débats au sein de la majorité ou parmi les personnes en position de pouvoir sur quels droits on peut se permettre de brimer ou jusqu’où on peut pratiquer de la discrimination. 
3. Donner de la place et de la visibilité aux personnes directement concernées. Ça permet d’éviter les généralisations, la déshumanisation des « autres », ou de parler au nom de personnes et de groupes qui ont le droit et devraient avoir le pouvoir de défendre leur propre cause. 

Bref, il faut sortir de l’approche libérale consistant à chercher une sorte de juste milieu entre les opinions réactionnaires et les préjugés d’un côté et la défense des droits et la lutte contre l’oppression de l’autre. Il ne peut pas y avoir d’équilibre entre ces deux pôles, seulement un combat.
Espérons Québec solidaire sera un allié fiable dans ce combat comme dans bien d’autres qui ne sont pas toujours immédiatement populaires dans notre société.