jeudi 14 avril 2016

Pour un conseil national permanent et autonome (Débat sur les statuts de Québec solidaire au congrès de mai 2016)

Un des problèmes identifiés dans la révision des statuts de Québec solidaire qui se conclura au congrès de la fin mai est l’incapacité du conseil national (CN) à jouer pleinement son rôle d’instance intermédiaire dans le fonctionnement du parti. En théorie (voir ses mandats à l’article 11.1), cette instance doit superviser d’assez près les activités du comité de coordination national, de l’aile parlementaire, de la commission politique et de tous les divers groupes de travail nationaux du parti. En fait, elle n’y arrive pas en raison de ses rencontres trop peu fréquentes (une fois par année, au plus) et mal situées dans le calendrier : en novembre, quand il est trop tard pour influer sur les priorités de travail politique et trop tôt pour prendre des décisions budgétaires et administratives.

En conséquence, le comité de coordination national (CCN), composé d’une douzaine de personnes élues en congrès, se trouve à prendre des décisions qui devraient en principe être prises par une instance plus large et représentative. Cette centralisation du pouvoir au CCN est sans doute une des sources de la frustration ou des interrogations exprimées parfois par des militantes et militants de QS à propos du mystérieux « national ». Si le CN était capable de jouer le rôle qu’on lui avait assigné à la fondation, le « national », ce serait cette instance intermédiaire composée de délégations de toutes les associations du parti.

Une autre problématique qu’une réforme du CN pourrait adresser est celle de la communication interne dans le parti. Présentement, l’accès des différentes associations à l’information sur ce qui se fait au niveau national est très inégal en raison des réseaux informels dont peuvent bénéficier certaines personnes impliquées dans les associations. Autrement dit, tout le monde n’est pas équitablement « dans le coup » en ce qui concerne l’évolution des débats au CCN, à la commission politique, au comité de stratégie, etc.

Des propositions pertinentes

Un comité de révision des statuts a envoyé une série de propositions aux associations au début mars. Certaines de ces propositions concernent le CN et vont dans la bonne direction. Par exemple, on confirme que le CN doit superviser le travail de l’aile parlementaire et on y inclue jusqu’à quatre membres de la députation. On affirme aussi que le CN devrait « normalement » se réunir deux fois par année. Mais on indique immédiatement que ce minimum ne s’appliquera pas les années de congrès (il y en a eu un par année depuis la fondation…). C’est par la pratique que des progrès pourront se faire sur ce plan.

De plus, le comité recommande d’inclure dans les statuts des normes de convocation précises pour un CN ordinaire (30 jours) ou extraordinaire (10 jours). Ces détails peuvent paraître anodins, mais en comparaison avec la pratique développée depuis quelques années de préparer les CN comme de mini-congrès (avec de longs délais de convocation, l’envoie d’amendements à l’avance par les associations, un travail de synthèse, etc.), il s’agit d’un pas important en direction d’un CN véritablement « intermédiaire » entre le CCN et le congrès. On sous-entend avec ces délais de convocation que le CN peut être convoqué simplement sur la base d’un ordre du jour et d’une série de propositions du CCN et que les amendements et nouvelles propositions des associations pourront être présentées et débattues sur place.

Une pièce manquante au casse-tête

Une modification supplémentaire qui pourrait faire toute une différence serait de concevoir le CN non pas comme une réunion ponctuelle, avec des délégations éphémères, mais comme une instance à l’existence permanente, comme les instances que le CN est chargé de superviser, mais qui se réunit moins souvent. Entre les réunions, les membres du CN disposeraient d’un forum de discussion privé leur permettant d’échanger constamment sur ce qui se fait au parti, tant au niveau national que dans les circonscriptions et les régions. Ce serait le lieu par excellence de la communication horizontale entre les associations. Au lieu de devoir toujours passer par « le national » pour faire passer des idées, ou par des réseaux informels de connaissances, un outil officiel serait mis en place pour favoriser ces échanges. Le brassage d’idées qui en découlerait serait précieux pour la préparation des rencontres du CN et probablement pour celles du CCN également (dont tous les membres sont aussi membres du CN).

Aussi, le fait de désigner les délégations au CN pour des mandats prolongés (six mois, un an, deux ans, comme le voudront les associations) rend ces délégations bien plus solidement redevables aux associations. On s’attendra à ce que ces personnes fassent rapport aux associations sur les décisions prises à chaque rencontre du CN et sur le contenu des échanges informels entre les rencontres. Il sera aussi plus facile d’assurer un suivi des mandats d’une réunion d’instance nationale à une autre.

L’autre avantage de taille de cette idée est de faciliter grandement l’auto-convocation du CN. En ce moment, les statuts prévoient qu’un CN doit être convoqué à la demande du tiers des associations reconnues. C’est beau en théorie, mais s’il n’y a pas de mécanisme pour permettre aux associations de communiquer facilement entre elles, cette clause est purement cosmétique. La constitution du CN comme instance permanente et la mise sur pied de son outil de communication sont essentielles pour rendre le CN autonome par rapport au comité de coordination national et donc lui donner tout le pouvoir qui devrait être le sien dans la structure du parti. 

Notre amendement

En terminant, voici l’amendement qui a été adopté par l’assemblée générale de QS-Hull et qui devrait figurer au cahier synthèse.
Dans la section 11.3, ajouter le texte suivant :
« Les personnes déléguées au CN sont considérées comme membres du CN jusqu’à ce que l’instance qui les délègue décide de modifier la composition de sa délégation. Le groupe ainsi constitué en permanence devra disposer d’au moins un outil de communication lui permettant d’échanger entre les rencontres du CN, mais sans prendre de décisions, sauf s’il s’agit de se convoquer lui-même tel que le prévoit l’article 11.3.2. »

Dans l’ensemble, il s’agit de concevoir le CN différemment et d’oser innover dans nos modes de fonctionnement. Un CN permanent et autonome constituerait un instrument précieux pour la cohésion d’ensemble du parti, pour la communication efficace entre le centre (CCN, CP, CNF, aile parlementaire…) et la périphérie (associations locales, régionales, de campus…) ainsi que les échanges horizontaux entre les associations. Ce mécanisme permettrait de réduire les tensions, d’apprendre plus rapidement les uns des autres, de rendre les différents secteurs du parti plus transparents et redevables. Bref, nous aurions un parti plus démocratique et plus solidement enraciné.



jeudi 7 avril 2016

Une nouvelle option (et six autres !) sur le mandat de l’assemblée constituante

Le document préparatoire au congrès de mai présente trois options à propos du mandat de l’assemblée constituante (AC) en lien avec l’indépendance du Québec, ce qui sera probablement le débat le plus intense de la fin de semaine.

La première option, qui n’est pas numérotée, consiste à conserver la formulation actuelle du programme, soit de confier à l’assemblée constituante elle-même le soin de déterminer le contenu de sa ou ses propositions en lien avec le statut politique du Québec. Elle peut soumettre à la population plus d’un projet de constitution, ceux-ci peuvent tous être basés sur un Québec indépendant ou être tous fédéralistes ou une combinaison des deux. Ce principe de la souveraineté de l’assemblée constituante est important étant donné le caractère fondateur et radicalement démocratique de l’AC.[i]
Par contre, ce flou quant au mandat de l’AC est embêtant du point de vue de la communication politique, surtout en période électorale et en direction des indépendantistes. En effet, la formulation actuelle ne permet pas de promettre fermement (sur la base du seul programme) qu’à la suite du processus de l’AC, un référendum portera sur l’indépendance du Québec. Il pourrait porter sur autre chose, si l’AC en décide ainsi.

C’est la raison derrière la 2e option (appelée A dans le cahier du congrès), celle présentée par QS Hochelaga-Maisonneuve pour donner à l’AC le mandat de développer un seul projet de constitution en vue de la fondation d’un Québec indépendant. 

Mais cette position, si elle gagne en clarté sur la question nationale, abandonne en bonne partie le principe de l’autonomie de l’AC et soumet sa démarche à la volonté indépendantiste exprimée par l’Assemblée nationale. Certains craignent que son potentiel rassembleur, au-delà des rangs des indépendantistes convaincus, soit émoussé considérablement par un mandat restrictif.[ii]

Une troisième option (B dans le cahier) propose de mandater l’AC pour qu’elle développe au moins deux projets de constitution dont un pour un Québec indépendant, et un autre pour un Québec qui resterait dans le Canada. Les avantages de cette formule sont que le Québec serait certain de sortir du processus avec une constitution, il n’y aurait pas de possibilité de maintien du statu quo; aussi, les fédéralistes n’auraient pas d’excuse pour ne pas participer au processus et attendre au référendum; la vertu pédagogique de la comparaison entre les deux projets pourrait aussi être à l’avantage des indépendantistes. Une variante de cette proposition (appelons la B- vu qu’elle est plus restrictive) limiterait le mandat à deux projets de constitution : une provinciale et une nationale.[iii]  

Le problème avec cette option est qu’elle accorde trop d’importance à la perspective fédéraliste (même fortement autonomiste) alors que le processus constituant, de par son caractère radicalement démocratique et fondateur, se combine difficilement avec un projet politique de réforme mineure et d’acceptation du cadre légal canadien. C’est élégant en théorie, mais dans la pratique, l’élection d’un gouvernement solidaire devrait aller de pair avec de fortes mobilisations sociales et une volonté collective claire d’indépendance.[iv]

Nouvelles options

Lors de l’assemblée générale du Réseau écosocialiste, Pierre Mouterde et Bernard Rioux ont proposé des amendements à l’option A en vue de clarifier la dynamique sociale et politique devant mener (selon le programme de QS) à une assemblée constituante clairement indépendantiste.[v] Nous appellerons cette option A+ vu qu’elle ajoute quelque chose à l’option A.

De plus, dans sa réplique à Roméo Bouchard, Jonathan Durant Folco énonce une autre option possible, soit celle d’un référendum portant sur un seul projet de constitution, mais avec deux questions (appelons-la A+2), une sur l’adoption du texte et une autre sur le statut politique du Québec.[vi] Folco insiste pour un texte constitutionnel unique afin d’assurer que l’AC constitue un seul grand forum de débat sur l’ensemble des sujets, et ne se divise pas en deux camps : un préparant un projet indépendantiste et un autre un projet fédéraliste. Le texte constitutionnel unique devrait indiquer quels articles ne s’appliqueraient pas advenant un Non à la seconde question.

Nous apportons ici une septième option qui nous semble concilier les trois grands objectifs énoncés dans ce débat, soit l’autonomie de l’AC, la clarté du positionnement de QS pour l’indépendance et l’inclusion des indécis, des autonomistes et des fédéralistes dans la démarche.

Cette option manquante (que nous appellerons 2009 + A) consiste à exiger de l’AC qu’au moins un des textes constitutionnels qu’elle mettra de l’avant soit conçu pour un Québec indépendant, tout en conservant son droit d’en proposer plus d’un. Alors, elle peut se limiter à cette seule proposition, elle peut en proposer deux (ou plusieurs) dont une autonomiste/fédéraliste (options B- et B), mais elle ne peut pas ne pas proposer de constitution pour Québec indépendant.

Sur cette base, dans ses communications, Québec solidaire pourra affirmer sans réserve qu’il s’engage à lancer une démarche menant à un référendum sur l’indépendance du Québec, et à faire élire une assemblée constituante. Mais il pourra aussi affirmer que l’assemblée constituante sera autonome par rapport à l’assemblée nationale et que tous les courants d’opinion sur la question nationale y seront les bienvenus.

Tableau des sept options (synthétisées)
Programme actuel (2009)
Option A
Option B
L’AC détermine elle-même combien de projets de constitution elle va développer et quelles options sur le statut politique du Québec seront incluse dans le ou les projets en question. Elle détermine la ou les questions du référendum.
L’AC développe un projet de constitution pour un Québec indépendant.
Le référendum consiste à dire Oui ou Non à ce projet avec tout ce qu’il implique.
L’AC doit proposer au moins deux projets de constitution :  un fédéraliste, un indépendantiste. Le référendum consiste à choisir parmi ces options.
2009 + A (nouvelle option)
Option A+
Option B-
L’AC est libre de déterminer combien de projets de constitution elle met de l’avant et avec quel profil sur le statut politique Québec. Mais elle doit proposer au moins un projet de constitution pour un pays indépendant.
En plus de l’option A, on en précise les raisons, soit la rupture radicale que représente une AC avec les institutions en place et la nécessité, pour y arriver, d’une mobilisation sociale forte et de l’élection d’un gouvernement solidaire.
L’AC ne développe que deux projets : un indépendantiste, un fédéraliste. La population choisit un ou l’autre lors du référendum.
Option A+2
Un seul projet de constitution est développé par l’AC. Il comprend tout le contenu nécessaire à un Québec indépendant. Les articles qui ne s’appliqueraient pas dans le contexte canadien sont identifiés.
Lors du référendum, on pose deux questions, une sur la constitution, l’autre sur le statut politique du Québec.




[i] Pour une élaboration de cette vision de l’AC, voir un texte récent de Roméo Bouchard https://www.facebook.com/notes/rom%C3%A9o-bouchard/constituante-citoyenne-libre-ou-constituante-politique-partisane/10155001870298849
[ii] Pour ce point de vue, voir un texte collectif publié par des membres de QS sur Presse-toi-à-gauche! http://www.pressegauche.org/spip.php?article25866
[iii] Cette perspective était avancée dans un de mes textes http://leblogueursolidaire.blogspot.ca/2014/06/pour-un-referendum-avec-deux-oui.html  et est reprise par Roméo Bouchard (op. cit).
[iv] Pour une critique de ces options, voir les deux textes récents de Jonathan Durant Folco sur son blogue http://ekopolitica.blogspot.ca/ C’est aussi le point de vue développé par Bernard Rioux sur PTAG! notamment ici : http://www.pressegauche.org/spip.php?article23931
[v] Voir le blogue du Réseau http://ecosocialisme.ca/blogue/
[vi] 1. « Voulez-vous que l’État du Québec adopte cette constitution ? » 2. « Voulez-vous que cet État soit indépendant ? » http://ekopolitica.blogspot.ca/2016/04/reponse-romeo-bouchard.html

mercredi 6 avril 2016

(Les prochains 10 ans de Québec solidaire) Faciliter l’alternance ou bâtir une alternative?

Dans les pays où on retrouve des partis de gauche issus des mobilisations récentes, ces nouvelles formations (Podemos, Bloc de gauche, Front de gauche, RISE…) finissent par se retrouver devant le même dilemme : participer à une forme ou une autre d’alliance avec la « vieille gauche » (ou des « nationalistes progressistes ») en vue de battre la droite (ou les fédéralistes) tout de suite ou garder son indépendance en vue d’une éventuelle et incertaine prise de pouvoir sur ses propres bases. Québec solidaire se retrouve maintenant devant une situation similaire. Est-ce que l’objectif consistant à « battre les libéraux » - dont on peut comprendre la logique après tous les dommages causés par le gouvernement Couillard - permettrait de justifier un certain degré de complicité de la part de Québec solidaire dans l’avènement d’un gouvernement péquiste? Nous croyons que non pour une foule de raisons déjà explicitées dans un texte précédent.[i] Mais la question de comment répondre aux pressions grandissantes en faveur d’une alliance stratégique (ou l’acceptation de la logique du « vote stratégique » par QS) n’est pas simple pour autant.


Un PQ au bord du gouffre

D’abord, si cette question se pose plus concrètement que jamais, c’est parce que le PQ n’arrive pas à mobiliser par ses propres moyens la base électorale nécessaire pour prendre le pouvoir. La mince victoire de 2012 et la cuisante défaite de 2014 en sont les indications les plus frappantes, en plus de la déroute du Bloc et de la persistance des mauvais sondages. L’élection de PKP comme chef a eu un effet positif très limité et de courte durée, si bien que la direction du PQ tente maintenant de jouer un double jeu, se présentant comme la seule option crédible pour l’alternance tout en faisant pression sur Québec solidaire pour une sorte d’alliance aux objectifs et au contenu pour le moins indéfinis. S’ils ne peuvent pas gagner sans nous, c’est donc que nous avons une réelle importance! Le retour de la gauche dans la marginalité est l’objectif inavouable de toutes leurs manœuvres. L’éclatement du PQ sous la pression de ses propres contradictions, en même temps que la persistance et l’enracinement de QS, est le scénario que PKP et son entourage cherchent à éviter.

Pour Québec solidaire, cette ouverture au dialogue avec le parti de Péladeau constitue un piège dont il est difficile de se déprendre. Si on refuse de discuter, on prête le flanc à des accusations de sectarisme, de partisannerie étroite, de complicité de fait avec les libéraux, etc. Si on accepte, on aide le PQ à se donner un vernis progressiste qu’il ne mérite certainement pas et on sous-entend que l’élection d’un gouvernement péquiste serait une amélioration par rapport aux libéraux, alors que nous savons bien qu’il n’en est rien. Seulement en remontant aux 18 mois du gouvernement Marois, on peut mentionner l’exploitation pétrolière sur Anticosti, la panique face à « l’angoisse fiscale » des riches et la Charte des valeurs pour illustrer que sur plusieurs points, le PQ est équivalent ou pire que les Libéraux.[ii]

Et l’indépendance ?

Les attaques les plus virulentes contre Québec solidaire proviennent généralement des milieux nationalistes qui nous accusent de « diviser le vote souverainiste ». Mais le fait est que PKP ne s’est engagé à rien sur ce plan lors de la course à la direction et que son bras droit, Drainville, était déjà prêt à remettre un éventuel référendum à un deuxième mandat. La décision sur la place de la question nationale dans la plateforme du PQ pour l’élection d’octobre 2018 devrait être annoncée… au printemps 2018! Et on voudrait que QS passe les deux prochaines années à partager amicalement des tribunes avec les dirigeants du PQ et à entretenir l’espoir d’une grande alliance indépendantiste incluant aussi Option nationale! Nous savons déjà comment se terminerait un tel scénario. PKP n’aura qu’à constater que les sondages sont toujours nettement défavorables à l’option souverainiste (ce qui est essentiellement de leur faute) pour justifier le report de l’échéance aux calendes grecques et nous demander de céder la place dans une série de circonscription chaudement disputées afin de l’aider à « battre les Libéraux ».

Mais même si l’élection de 2018 portait, pour le PQ, sur un mandat de se lancer dans une troisième bataille référendaire, QS devrait rester à l’écart pour le bien de la cause. Premièrement, le projet politique derrière un éventuel 3e référendum serait encore plus vide de tout contenu social ou démocratique progressiste que celui de 1995. On nous demanderait de signer un chèque en blanc à PKP pour décider du contenu du projet de constitution, ce qui est le contraire d’une démarche d’autodétermination collective pour le peuple Québécois. Si les dirigeants péquistes ajoutent un nouveau contenu à leur projet pour donner du sens à la rupture institutionnelle ce sera probablement un contenu nationaliste ethnique réactionnaire et xénophobe. Alors que viendrait faire Québec solidaire dans une telle galère? Ce projet politique, en plus d’être voué à l’échec peu importe la nature de notre implication, ne mériterait pas qu’on l’appuie.

Pour une convergence populaire

Le projet indépendantiste ne peut reprendre de l’élan et gagner l’appui de la majorité de la population que s’il se donne un contenu politique correspondant aux aspirations, aux valeurs et aux intérêts de cette majorité. L’indépendance sans contenu n’est attirante que pour ceux et celles qui placent l’indépendance au sommet de leur système de valeurs politiques ou pour ceux et celles qui considèrent qu’elle serait une bonne chose en soi, même si rien d’autre ne changeait, et malgré les efforts que cette rupture demande. Il n’y a qu’une minorité de l’opinion publique québécoise qui entre dans ces deux catégories, et aucune campagne visant à convertir les sceptiques ne permettra de changer cette réalité à court terme. C’est cette minorité nationaliste qui « perd un compté par année » en raison de l’immigration, comme le disait PKP récemment.

Ce dont le mouvement a besoin, c’est d’un projet susceptible de rallier aussi les personnes qui voient dans l’indépendance un moyen de réaliser d’autres objectifs (démocratiques, écologiques, sociaux, etc.) et même une partie des « fédéralistes mous » qui préféreraient continuer à faire partie du Canada mais seraient convaincus de faire ce sacrifice pour obtenir des gains significatifs sur d’autres plans. Autrement dit, pour rallier une majorité autour du projet de pays, il faut chercher à rallier tout le monde sauf les inconditionnels de l’unité canadienne.

Pour ce faire, l’étape d’une assemblée constituante débattant publiquement et démocratiquement du contenu de l’éventuelle constitution québécoise est incontournable. Aussi, il faut que la dynamique sociale soit favorable à une prise en mains de ses propres affaires par le peuple et mette le patronat (massivement fédéraliste) sur la défensive. La combativité des mouvements sociaux, en commençant par le mouvement syndical avec son million de membres, n’est pas qu’un souhait de la part d’un parti de gauche, c’est une nécessité stratégique si on veut gagner la bataille pour l’indépendance. Entre autre, une telle mobilisation pourrait nous gagner la sympathie des classes populaires du Canada anglais et briser leur propre « union sacrée » nationaliste.

Il est donc logique que les dirigeants syndicaux qui ont mis le frein à la mobilisation en décembre puis signé une entente médiocre qui abandonne à leur sort les bas salariés (en la faisant passer pour une victoire) se préparent à nous inviter à un vote « stratégique » pour le PQ en 2018. Ils et elles n’ont pas voulu mener une bataille pour battre Couillard en 2015. Il ne leur reste qu’un électoralisme à courte vue comme perspective politique. Cette tendance concertationiste et défaitiste dans le mouvement syndical constitue une branche parmi d’autres de ce « métapéquisme » que nous avons déjà identifié[iii] et qui regroupe ceux et celles qui cherchent à reconstituer le mythique PQ des belles années en dehors du PQ, malgré lui et, paradoxalement, en incluant ce qui en reste.

Trois tactiques

Il demeure que la question du comment QS devrait répondre aux avances ambigües du PQ et à l’insistance des nationalistes est un terrain semé d’embuches. Trois approches tactiques nous semblent envisageables et imparfaites : l’explication négative, le défi immédiat et la démonstration par étapes.

L’explication négative consiste simplement à rappeler tout ce que nous avons à reprocher au PQ (et à PKP, mais ce n’est pas l’essentiel). Cette approche a le mérite de la transparence, mais sa vertu éducative et sa portée médiatique sont très limitées. On l’a vu quand les porte-parole nationaux ont donné des raisons de la difficulté d’un rapprochement avec un parti dirigé par PKP. Le contenu négatif de cette option passe difficilement dans l’opinion publique qui n’aime pas les dénonciations et auprès des médias qui ont la mémoire très courte.

Le défi immédiat correspond à ce que je proposais dans un texte précédent[iv]. Cette approche consiste à inverser les termes de la première et à s’orienter vers un avenir positif hypothétique plutôt qu’un passé désolant. Au lieu de dire pourquoi on ne peut pas s’allier au PQ, on peut énoncer les conditions (très théoriques) à partir desquelles un rapprochement serait envisageable. Par exemple, au lieu de dire qu’on ne peut pas s’associer au PQ à cause de la Charte des valeurs, on peut poser comme condition que le PQ s’engage à ne pas proposer quelque chose de semblable dans un prochain mandat. Mais il faudrait que toutes les conditions y soient énoncées immédiatement et clairement afin d’éviter toute ambiguïté. Le problème ici est qu’on sous-entend, même avec bien des réserves, que le rapprochement est possible. Aussi, on s’abstient de mettre le PQ devant son bilan. Ce qui rend service au PQ dans sa stratégie de longue discussion vague vers une alliance sans principes. Même si QS met cartes sur table tout de suite, le PQ peut prendre son temps avant de répondre à chacune de nos propositions.

La démonstration par étapes correspond à la sortie des porte-parole du parti en mars.[v] En posant une seule condition préalable à la discussion (la clarification des propositions du PQ quant à la démarche menant à la souveraineté), cette tactique permet de maximiser la portée de chaque intervention. Le PQ ne peut pas se défiler en prétextant la longueur de la liste de conditions ou répondre à côté de la question. Par contre, la population peut en conclure que la condition énoncée est la seule nécessaire pour nous et donc que le PQ n’aurait rien d’autre à faire que d’y répondre favorablement pour gagner note complicité contre les libéraux.

Toutes ces approches ont des défauts. Mais la pire tactique, celle qui nous préparerait des lendemains qui déchantent, consisterait à jouer le jeu des « longues fiançailles », sans poser de préconditions, et en évitant d’attaquer soit le chef, soit le parti, à partir de leurs bilans. Une telle approche reviendrait à cautionner la thèse voulant que la fondation de Québec solidaire, il y a dix ans, était un grand malentendu, une séparation temporaire dans la « famille souverainiste » qu’il s’agirait maintenant de réconcilier.

Peu importe ce que le parti décide de faire d’ici à 2018 et au-delà, dans ses rapports avec le PQ, ON et les milieux indépendantistes, il faudra que ce soit sur la base d’une réaffirmation de la nécessité de notre projet politique, tant pour la justice sociale et la démocratie populaire que pour l’émancipation nationale. Nous voulons exercer le pouvoir pour le transformer et pour changer le Québec. Nous n’allons laisser personne nous détourner de ce projet pour accepter à sa place un rôle de figuration et des parcelles d’influence éphémère.