samedi 31 octobre 2015

Sifflets à chien, portes ouvertes et autres mauvaises odeurs (réflexions autour de la campagne fédérale)

Le paysage idéologique est un domaine gazeux, fait de toutes sortes de substances, parfois vivifiantes, parfois étouffantes. C’est tout ce qui flotte dans l’air du temps. Parmi tous les courants atmosphériques de notre époque, il y en a un qui marque durement les esprits et est si présent qu’on en oublie souvent la mauvaise odeur: l’islamophobie. Nourrie par des siècles de colonialisme et d’orientalisme accumulés, extraite du sous-sol historique par un renouveau impérialiste et guerrier depuis septembre 2001, elle se répand dans tous les racoins de la pensée (et de la non pensée) occidentale et se mêle à tout, des grandes thèses universitaires aux sautes d’humeur dans les médias sociaux en passant par les stratégies politiques et la course aux sensations des médias.

En bref, l’islamophobie se caractérise par un ensemble informe de préjugés, de thèses fumeuses, de théories de la conspiration et de racisme ordinaire ciblant un ensemble indéfini de personnes associées à tort ou à raison à l’Islam. Le point commun à tous ces courants d’opinion est de servir de justification morale (parfois moralisatrice) pour des injustices de toutes sortes, allant de la discrimination ordinaire sur le marché du travail aux crimes de guerre de masse (invasion de l’Irak, bombardement de Gaza…).

Ne laisser intact aucune porte ouverte

Souvent, quand une crise médiatique ou politique survient, chez nous, autour de la gestion de la diversité religieuse, c’est autour d’un faux débat, d’une séance d’enfonçage de portes ouvertes complètement dénué de raison. C’est le cas du mouvement « contre le vote voilé » qui a été marginal en 2011 mais a pris énormément de place lors de la récente campagne fédérale (le sac de patates!). Le fait est que rien dans la loi n’oblige une personne à montrer son visage pour voter. On peut même le faire par correspondance! Il n’y a rien non plus qui empêche de se voiler le visage lors d’une cérémonie de citoyenneté. (Les conservateurs avaient eu neuf ans pour changer cette loi…) En même temps, les lois existantes sur la citoyenneté ou les élections demandent qu’on prouve l’identité de la personne, ce qui implique qu’elle se dévoile à une étape ou une autre du processus. Et personne ne s’y objecte. Il n’y a rien de grave, objectivement, avec le fait que quelques femmes, après avoir été dument identifiées et avoir passé leur examen de citoyenneté, puissent participer à une cérémonie habillées comme bon leur semble.

Le simple fait qu’on fasse tout un drame politique et social avec ce genre de cas envoie un message que comprennent très bien les membres des communautés vaguement ciblées : « Vous n’êtes pas des nôtres et vous n’êtes pas les bienvenus ici. » Il en était de même de tous ces cas identifiés à tort comme des « accommodements raisonnable» en 2007 et 2008. La charte de Hérouxville était un exemple extrême de cette politique de l’enfonçage de portes ouvertes. Non seulement n’y avait-il pas du tout de Musulmans dans ce village, mais il n’y en avait aucun dans tout le Québec qui revendiquait le droit de lapider les femmes adultères, par exemple. On pourrait se dire que comme on veut interdire quelque chose qui n’existe pas, il suffirait de laisser braire et de passer à autre chose. Mais ces attaques contre des épouvantails voilés servent à quelque chose de bien précis, et c’est à empoisonner notre atmosphère idéologique avec plus de préjugés et d’intolérance.

Le monde anglophone a une expression pour décrire ce type de politique dont le message essentiel est implicite, et souvent opposé au message énoncé ouvertement. C’est ce qu’on appelle la politique du sifflet à chien (dog whistle). Le sifflet à chien est cet instrument qui produit des sons si aigus que seuls les chiens peuvent les entendre. En politique, il s’agit d’émettre un message explicite acceptable ou simplement ambigu, mais qui sera compris par les racistes et les intolérants comme une approbation de leurs préjugés. D’ailleurs, l’expert australien consulté par les Conservateurs durant la dernière campagne est un spécialiste de ce genre de manœuvre. Cette fois, en plus des deux ou trois semaines de campagne « contre le niqab », on a eu droit, du côté de l’équipe Harper, à l’expression « Old stock Canadian » utilisée par le chef lors d’un débat (l’équivalent de Canadien se souche), puis à l’annonce d’une ligne téléphonique pour la dénonciation des « pratiques culturelles barbares ». Ceci faisant suite à un projet de loi du même nom, déposé juste avant l’ajournement de la Chambre. Le sous-entendu étant qu’au Canada, on ferait face à une crise sociale causée par une épidémie d’actions déjà illégales par ailleurs (enfonçage de portes ouvertes) en fait très rares, comme la polygamie ou les crimes d’honneur.

L’islamophobe malgré lui

À sa façon, le gouvernement Couillard se fait aussi la courroie de transmission de ce type de politique avec les projets de loi 59 et 62. Dans ce cas, rien n’indique qu’il s’agisse d’une stratégie politique délibérée. C’est simplement que les membres de ce gouvernement respirent le même air vicié que tout le monde et ne se rendent plus compte des sous-entendus et des conséquences idéologiques et sociales de leurs propres gestes. En cherchant à réagir aux controverses médiatiques récentes (autour de la famille Shafia, sur les quelques cas de femmes portant le niqab, sur les prêches ultra-conservatrices de certains imams, etc.), le gouvernement a pondu un salmigondis de mesures baptisées pompeusement Politique de prévention de la radicalisation. De cette Politique sont issues quelques mesures législatives décousues ramassées dans le PL59. Ce dernier a subi tant de critiques en commission parlementaires (en particulier contre son idée d’une liste noire publique de contrevenants pour crime de discours haineux) qu’il est en réécriture complète.

Quant au PL62, c’est la résurrection d’un projet de loi mort au feuilleton à la fin du régime Charest (le PL94 à l’époque), dont un des objectifs est d’interdire la prestation et l’accès aux services publics « à visage couvert ». On se prend à souhaiter que nos syndicats prennent l’exemple sur leurs homologues de la fonction publique fédérale dans leur réponse à cette proposition. En effet, lorsque Harper, en pleine campagne électorale, a considéré s’inspirer du projet de loi libéral québécois pour une éventuelle législation fédérale, les dirigeantes et dirigeants de tous les syndicats de fonctionnaires fédéraux ont simplement demandé aux Conservateurs de leur présenter un seul cas d’une travailleuse fédérale portant un niqab… Encore ces portes ouvertes qui n’en finissent plus de se faire enfoncer pour faire du bruit et stimuler les oreilles des xénophobes.

Certains diront que l’adoption d’une loi comme le projet 62, en s’appuyant sur un quasi-consensus en faveur de l’interdiction des « visages couverts », permettrait de calmer la situation, de satisfaire tant les segments plus xénophobes de l’opinion publique que les progressistes répressifs qui veulent libérer les gens à coup de contraintes. À cela, je pourrais répondre en un seul mot : la France! On aurait pu croire, après quinze ans de débats publics sur les foulards, que la loi de 2004 interdisant le hijab aux élèves dans les écoles publiques mettrait fin au processus de redéfinition de la laïcité à la française. Le contraire s’est produit. Une fois que la logique répressive et l’idée que ces vêtements constituaient un problème pour l’intégrité de la République ont été acceptées, la dérive a continué sans fin. On en est venu à interdire le foulard dans certains secteurs de l’économie privée, à exclure les mères qui le portent des sorties scolaires, et même à considérer des jupes trop longues comme des « signes ostentatoires »! Au bout du compte, le paysage politique a été transformé par ce qu’on appelle la « lepénisation des esprits », et c’est le Front national qui rafle la mise.

Et Québec solidaire, dans cette galère?

Comble de l’empoisonnement idéologique, même les députés de Québec solidaire ont voté pour une motion péquiste, en pleine campagne électorale fédérale, demandant l’interdiction du vote « à visage couvert ». Il s’agissait d’une manœuvre électoraliste évidente du PQ en faveur du Bloc, mais qui en fait semble avoir profité essentiellement aux Conservateurs. On peut applaudir à la motion unanime initiée par Françoise David contre l’islamophobie deux semaines plus tard. C’était un bon coup en effet. Mais aucun lien explicite n’a été fait avec la première motion, dont l’impact politique était complètement opposé. La première chose à faire pour combattre ce fléau serait de cesser de nourrir les préjugés et de s’atteler à brûler ces gaz à effet délétères avec les étincelles de l’esprit critique.

Il faudrait, notamment, arrêter de répéter at nauseam (comme l’ont fait les porte-parole de QS) que le niqab « est une prison pour les femmes ». C’est le patriarcat qui est une prison pour les femmes, et cette prison prend toutes sortes de formes différentes. Parlez-en aux femmes autochtones! Même si 99% de la population pense que c’est une bonne idée de légaliser la discrimination contre un petit groupe de femmes déjà marginales, ce n’est pas une raison pour que notre parti suive ce courant. Rien dans cette approche législative ne va contribuer à améliorer le sort des femmes visées. Bien au contraire. Il faut donc pousser de toutes nos forces dans le sens contraire, pour un Québec pluriel, pour le respect de tous les droits de toutes les personnes. Pour l’intégration par l’inclusion. C’est le sens des propositions adoptées par l’assemblée générale de QS-Hull en prévision du prochain Conseil national, à la fin novembre. Un tel positionnement sera peut-être coûteux à court terme (quoi que la majorité des électrices et des électeurs, au Québec, viennent de voter pour un des deux partis opposés à ce type de législation), mais c’est essentiel pour affirmer des principes clairs et construire sur du solide pour la suite des choses.


jeudi 6 août 2015

Le plan énergétique du président Obama : Que du vent!

Le nouveau plan présenté en grandes pompes par le Président Obama, le 3 août dernier, vise à réduire les émissions de GES générées par les centrales électriques de 32% d’ici 2030 par rapport au niveau atteint en 2005.[i] Ce secteur économique compte présentement pour 31% des émissions produites aux les États-Unis.

Les objectifs formulés par l’administration sont peu ambitieux, mal cachés qu’ils sont dans des lignes de communication vagues (réductions de GES « sur l’ensemble de la durée du programme », plutôt que sur une base annuelle, multiplication du recours à l’éolien, mais à partir d’un niveau négligeable aujourd’hui, etc.). Les énergies fossiles sont loin d’être abandonnées dans cette vision pour 2030 qui ressemble étrangement au statu quo. Nous avançons donc à grand pas, avec ce plan, vers un échec patent pour la grande conférence des Nations Unies sur le climat qui se tiendra à Paris cet automne.

Des objectifs tristement modestes

Il s’agit du dernier volet d’un plan d’ensemble sur le climat qui ne permettra pas (si on le combine aux autres annonces faites par les principaux pays émetteurs) d’atteindre l’objectif de 2 degrés de réchauffement identifié par les Nations Unies.[ii] En fait, si les autres pays suivent l’exemple des États-Unis, on se dirige vers une hausse de température de 3 à 4 degrés.[iii] Sans oublier que cet objectif de 2 degrés est lui-même remis en question et jugé insuffisant par des scientifiques de renom.[iv]

L’objectif de 32% de réduction par rapport à 2005 ne permet même pas de rejoindre le niveau de 1990, le point de référence du protocole de Kyoto. L’Union Européenne, où on émet déjà deux fois moins de CO2 per capita qu’aux États-Unis, s’est donné comme objectif une réduction de 40% des émissions.[v]

Aussi, 17 États ont déjà atteint l’objectif prescrit par l’Agence de protection de l’environnement (EPA).[vi] Cette évolution a été encouragée par la récession de 2008, le faible coût du gaz naturel (de schiste), ainsi que la surproduction de charbon causée par les investissements massifs dans la période de croissance spectaculaire en Chine. De plus, l’identification d’objectifs État par État signifie que ceux qui polluent le plus vont pouvoir continuer à le faire indéfiniment, tandis que ceux qui ont déjà accompli beaucoup se voient contraints de faire des efforts supplémentaires. Encore une fois, la dynamique du système électoral l’emporte sur la justice climatique élémentaire.

La politique énergétique du n’importe quoi 

Le plan du président, qui est déjà attaqué par les Républicains et devrait être contesté en cour par l’industrie du charbon, demande aux États d’atteindre des cibles très modestes qui correspondent à une évolution déjà bien amorcée par les programmes existants encourageant la mise à la retraite des plus vieilles et inefficaces centrales au charbon et leur remplacement par des sources d’énergies moins relativement moins polluantes comme le nucléaire ou le gaz naturel. Ces industries devraient en fait continuer à croitre sous le nouveau plan. [vii]  

L’essor de l’éolien et du solaire a déjà été encouragé par les subventions du plan de relance économique de 2008 (90 milliard $ du « stimulus package »). Des centrales au charbon émettant un total de 600 millions de tonnes de CO2 ont déjà été fermées au cours des dix dernières années. Le plan annoncé le 3 août ne conduira qu’à une réduction supplémentaire de 870 millions de tonnes sur 15 ans, donc à un rythme légèrement inférieur.

L’abandon du charbon comme source d’énergie aux États-Unis sera pour le moins partiel (toujours 27% de l’électricité produite en 2030). Pourtant, 80% des réserves mondiales de charbon doivent être laissées sous terre si on veut donner une chance au climat.[viii] La campagne du Sierra Club, visant à éliminer les centrales électriques au charbon d’ici 2030 indique la voie à suivre.[ix]

Le déclin de la consommation de charbon aux États-Unis sera par ailleurs largement compensé par des exportations vers des économies ou ce type d’énergie est toujours en croissance. Il n’est pas question, comme toujours, de s’attaque à la production des énergies fossiles, ce qui remettrait en question la liberté d’entreprise et l’idéologie du libre-marché mondialisé.  

Dans la vision de l’administration Obama et du Parti démocrate, les énergies renouvelables (éolien, solaire…) sont vues comme complémentaires aux énergies fossiles, non comme un remplacement.[x] L’objectif du plan est d’arriver à 28% de la demande d’électricité pas des énergies renouvelables.[xi] Les autres 72% continuent à brûler des énergies fossiles ou à produire des déchets radioactifs. L’économie d’énergie est vue comme une manière de réduire la facture pour les consommateurs ou les coûts de production des industries (ce qui encourage l’augmentation de la demande d’énergie) plutôt que comme une transformation en profondeur du mode de vie et des méthodes de production.

Le mouvement écologiste, aux États-Unis et ailleurs, ne peut se satisfaire d’une continuité de l’approche du parti Démocrate qui combine les demi-mesures et les actions contre-productives avec de la belle rhétorique depuis le début. Le fait est que la Cour suprême des États-Unis a reconnu le CO2 comme un polluant en 2007. L’administration Obama aurait donc pu intervenir dès le lendemain de son arrivée au pouvoir en janvier 2009 sur la réglementation des émissions à partir des pouvoirs que lui confère la loi adoptée sous Nixon pour protéger la qualité de l’air. Le travail des lobbyistes du charbon, du gaz et du pétrole, l’hostilité rétrograde des Républicains et la logique d’un système politique corrompu ont mené à une annonce qui promet bien trop peu et beaucoup trop tard. Une alternative politique écosocialiste fondée sur la mobilisation de masse s’impose plus que jamais. 



[iii] Nicolas Höhne du New Climate Institute, cité par l’AFP dans The Guardian le 4 août.
[v] On se limite ici à comparer les objectifs. Le fait que les traités sur le climat ne disposent pas de mécanismes sérieux de vérification et de sanctions pour les pays qui n’atteignent pas leurs objectifs est une toute autre question. Les injustices comprises dans la manière de mesurer les émissions en sont une autre.
[vi] Selon l’auteur écosocialiste Chris Williams. Texte non encore publié.
[viii] Selon Richard Black, directeur du Energy and Climate Intelligence Unit, cité par l’AFP dans The Guardian http://www.theguardian.com/environment/2015/aug/04/obama-clean-power-plan-welcomed-but-wont-avoid-dangerous-warming
[x] Williams, C. (2010). Ecology and socialism: solutions to capitalist ecological crisis. Chicago, Il, Haymarket Books.

mercredi 29 juillet 2015

Réflexions autour de la Grèce (2) : Des idées pour nous.

Les journées grecques de juillet, marquées par le référendum contre les offres européennes (le 5) et l’acceptation du 3e mémorandum par le parlement (le 15), ont bouleversé le paysage politique et idéologique en Grèce mais aussi partout en Europe et même à l’échelle mondiale. Dans un premier texte[i], nous avons présenté rapidement le contexte ayant mené à cette crise politique et esquissé quelques réflexions quant aux conclusions générales que nous pouvons en tirer.  

Ici, nous mettrons l’accent sur des enseignements transposables à la situation québécoise et pancanadienne, incluant des perspectives stratégiques pour Québec solidaire.

Le retour brutal de la question stratégique

Il ressort clairement de l’expérience des six derniers mois en Grèce qu’un programme politique ou une plateforme électorale ne vaut rien sans une vision stratégique crédible quant à leur mise en œuvre. L’exemple de Syriza, qui a fait campagne à la fois pour mettre fin aux politiques d’austérité et pour maintenir la Grèce dans la zone euro, est frappant. Ces deux engagements étaient incompatibles en pratique et il aurait été préférable que Syriza (comme le proposait son aile gauche, avec l’appui de 45% du comité central à l’époque) propose un plan incluant la sortie de l’euro[ii].

À Québec solidaire, tout un chantier devrait s’ouvrir pour la Commission politique sur la question de la réalisation concrète du programme. Quelles conditions devons-nous réunir pour que ces propositions puissent s’appliquer? Quels sont les principaux obstacles politiques, économiques et institutionnels qu’il faudra surmonter? Par quoi on commence si on veut se rendre jusqu’au bout? Ces réflexions devraient mener à une discussion formelle en congrès du parti, donc en impliquant le plus largement possible les membres, pour l’adoption de perspectives stratégiques.

Dans cette réflexion, l’enjeu de la résistance au pouvoir financier transnational devrait être priorisé, tout comme la question de la monnaie et celle des alliances politico-économiques internationales. Le programme contient déjà des éléments intéressants comme la création d’une banque d’État. Le soutien à l’économie sociale peut aussi s’avérer d’une grande importance, en donnant une plus grande place aux réseaux d’échange locaux et au marché intérieur.

Le débat à venir en 2017 sur le 5e et dernier volet du programme comprendra les enjeux internationaux, ce qui nous donne une occasion en or de soulever plusieurs de ces questions. Comment se situer face au pouvoir d’institutions comme le FMI? Quelle orientation prendre quant à l’ALENA et d’autres mécanismes d’intégration économique au service du capital? Un Québec indépendant devrait-il se joindre à l’ALBA?[iii]

L’incontournable question des alliances

Un autre élément de la crise grecque qui milite en faveur d’une sobre réflexion est l’hostilité sans nuance des autres gouvernements européens face au gouvernement Syriza, le premier issu de la gauche radicale depuis des générations, et le premier à remettre en cause le modèle économique imposé depuis les années 1980. Chaque pays avait ses raisons pour souhaiter l’échec du nouveau gouvernement grec. Les pays nouvellement intégrés à la zone euro à de très strictes conditions, tous gouvernés par des partis de droite, étaient les meilleurs alliés de l’Allemagne. Mais du côté des pays lourdement endettés (Italie, Portugal, Espagne…), on craignait aussi qu’un succès grec ne fasse contagion chez eux et donnent de l’eau au moulin à leur gauche radicale. C’est cette réalité politique qui a prévalu, derrière le masque de moins en moins convaincant du blocage des institutions européennes et du respect des traités. Face à ce mur politique et institutionnel, la démocratie grecque n’avait aucun poids, que ce soit la victoire électorale de Syriza ou le Non retentissant au référendum.

En plus des alliances internationales que nous venons d’évoquer, cette réalité devrait nous amener à réaliser l’importance de développer des alliances pancanadiennes. En effet, rien ne garantit que l’État canadien - tout aussi dévoué aux intérêts du capital que les institutions européennes - respecterait l’élection d’un gouvernement Solidaire au Québec, ou les résultats d’une assemblée constituante ou d’un référendum sur l’indépendance. Nous avons de notre côté le poids démographique et économique du Québec qui est plus important, dans l’ensemble canadien, que celui de la Grèce en Europe. Mais même avec une mobilisation populaire forte, sans appuis dans le Reste du Canada, notre rapport de force pourrait être insuffisant pour éviter une logique de confrontation et de mesures punitives contre un mouvement menaçant pour l’ordre établi.

Les démarches entreprises depuis peu en direction de la constitution d’une alternative politique de gauche anti-austérité à l’échelle pancanadienne sont donc d’une grande importance. Et au sein de ce processus, la participation de Québec solidaire et la solidarité avec la lutte du Québec pour son autodétermination nationale sont des éléments incontournables.

La complexité des rapports parti/programme/mouvement

Une autre leçon importante pour nous, en observant les développements récents en Grèce, est que les rapports entre le mouvement social, les partis et organisations de gauche, et le programme politique permettant de sortir du carcan capitaliste, sont pour le moins complexes. Par exemple, l’attachement de la population envers l’euro est demeuré un facteur de modération significatif sur Syriza et explique probablement la mise en minorité des éléments anti-euro du parti.

Avec le programme proposé par son aile gauche, incluant la nationalisation des banques et la sortie de l’euro, Syriza n’aurait probablement pas gagné les élections de janvier, et alors, toutes les questions stratégiques qu’on se pose aujourd’hui seraient restées plutôt théorique pour une plus longue période. Est-ce à dire que le passage par les six premiers mois du gouvernement Tsipras était en fait inévitable? Il fallait peut-être justement que la population vive les limites bien réelles de l’approche européaniste de gauche et constate que celle-ci mène à une impasse avant d’envisager sérieusement l’orientation souverainiste de gauche.[iv]

Est-ce que les tendances « eurosceptiques », minoritaires (jusqu’à récemment) mais significatives, dans Syriza, auraient dû quitter ce parti et présenter directement leur programme plus radical à la population, comme l’ont fait la coalition anticapitaliste Antarsya et le parti communiste (KKE)? On peut douter du succès d’une telle orientation sur le plan organisationnel et électoral. La réalité est que Antarsya n’a pas obtenu suffisamment d’appui en janvier pour entrer au parlement et que le KKE reste une force politique stagnante et isolée par son propre sectarisme.

De l’autre côté, sans leur intégration complète dans Syriza, les 39 députés de gauche qui ont voté contre le mémorandum le 15 juillet auraient été, au mieux, des orateurs invités à la manifestation en dehors du parlement. Ceci aurait donné bien plus de poids à l’extrême-droite d’Aube Dorée dans le contexte de l’adoption, par un gouvernement ou un autre, du 3e mémorandum. Tandis que maintenant, les militantes et militants des tendances plus anticapitalistes de Syriza offrent à leur parti et à leur pays une direction alternative bien plus crédible que ce que peuvent offrir les organisations de gauche extérieures au parti.

Le scénario qui vient de se dérouler semble donc être le meilleur possible étant donné les rapports complexes et contradictoires entre trois éléments imbriqués : les mouvements de masse et l’opinion populaire, les partis et organisations politiques, et les programmes et idées politiques disponibles.

Pour Québec solidaire et la gauche québécoise en général, ceci signifie que la recherche de pureté programmatique et idéologique est incompatible avec l’avancement de la lutte populaire contre l’austérité et pour une vraie démocratie. Le pluralisme interne à Québec solidaire, incluant des tendances qui pourraient aller vers le social-libéralisme dans un contexte similaire à celui de la Grèce, est un atout à l’étape actuelle. Sans cette masse critique, la gauche n’aurait pas pu échapper à la marginalité et prendre une place à l’Assemblée nationale. L’orientation actuelle de QS reflète bien à la fois le potentiel et les contradictions des mouvements sociaux québécois. Seule la pratique politique concrète permettra de déterminer laquelle, parmi toutes ces potentialités, sera éventuellement réalisée.

En même temps, le pluralisme signifie aussi que, dans Québec solidaire, les tendances plus radicales, socialistes, anticapitalistes, etc, doivent s’organiser, prendre toute leur place dans les débats, mettre de l’avant des perspectives différentes tout au long de l’évolution du parti. Autrement, l’expérience du pouvoir, au lieu de mener à une clarification des enjeux stratégiques et potentiellement à une radicalisation du parti et des mouvements, pourrait mener le parti dans une voie d’adaptation et même de capitulation. Il n’a fallu que six mois pour que le gouvernement issu de Syriza accomplisse cette régression politique spectaculaire.

La démocratie interne et le contrôle de l’aile parlementaire

Heureusement, il semble que la majorité des membres du parti n’accompagne pas Tsipras et son équipe dans cette direction. En plus des 39 députés ayant voté OXI le 15 juillet, la majorité des membres du comité central (qui en compte environ 200), plusieurs organisations locales et régionales, ainsi que l’aile jeunesse, ont dénoncé le nouveau mémorandum et réclament la convocation des instances du parti afin de déterminer l’orientation à prendre dans cette nouvelle situation.[v]

Le fait que le comité central ne puisse pas se convoquer lui-même indique une centralisation du pouvoir entre les mains du président du parti (Tsipras) qui serait inconcevable dans Québec solidaire. Mais même si le comité central se réunissait et adoptait une orientation différente de celle du gouvernement, il n’y a pas de garantie que le caucus des députés de Syriza suivrait cette nouvelle ligne. La question du contrôle de l’aile parlementaire par le parti en est une qui n’a presque pas été discutée dans Québec solidaire. Un sujet à mettre à l’ordre du jour pour la révision des statuts du parti d’ici le congrès du printemps 2016 qui devrai se prononcer sur des modifications.

Mais la bataille pour le réarmement politique de Syriza - qui risque la démoralisation complète si elle se laisse transformer en instrument au service d’un gouvernement maintenant devenu gestionnaire tranquille de l’hyper-austérité - est loin d’être perdue. Un grand rassemblement a déjà eu lieu à Athènes à l’initiative de la Plateforme de gauche, plusieurs autres assemblées locales se tiennent aussi à travers le pays pour tenter de trouver la meilleure issue possible à cette crise. Les manifestations et les grèves ont repris dès l’annonce de l’accord du 13 juillet.

Bref, nous pouvons conclure en affirmant bien fort : Syriza est morte… Vive Syriza!



[i] http://leblogueursolidaire.blogspot.ca/2015/07/reflexions-autour-de-la-grece-il-ny.html
[ii] Mais pas de l’Union européenne, contrairement à l’amalgame qui revient constamment dans la bouche de Tsipras et de ses alliés de gauche comme de droite. Voir l’entrevue avec le Ministre grec de l’Éducation http://therealnews.com/t2/index.php?option=com_content&task=view&id=31&Itemid=74&jumival=14285 ou la conclusion du texte cosigné par Balibar http://blogs.mediapart.fr/blog/ebalibar/190715/etienne-balibar-sandro-mezzadra-frieder-otto-wolf-le-diktat-de-bruxelles-et-le-dilemme-de-syriza
[iii] L’Alliance bolivarienne pour les Amériques compte actuellement onze membres : Cuba, le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua, la Dominique, Antigua-et-Barbuda, l'Équateur, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Sainte-Lucie, Saint-Christophe-et-Niévès et la Grenade (dans l'ordre d'adhésion) plus deux États membres observateurs : Haïti et le Suriname. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alliance_bolivarienne_pour_les_Am%C3%A9riques
[v] Sur les débats dans Syriza, voir les nombreuses contributions de Stathis Kouvelakis, députés Syriza, diffusées sur Médiapart, The Jacobin, et plusieurs autres site en français et en anglais, notamment cette entrevue http://therealnews.com/t2/index.php?option=com_content&task=view&id=31&Itemid=74&jumival=14316

lundi 13 juillet 2015

Réflexions autour de la Grèce: Il n’y aura pas de réformisme radical en Europe

Le gouvernement grec qui a été formé suite à la victoire électorale de Syriza le 25 janvier avait promis de mettre fin à la cruauté absurde des mémorandums négociés par ses prédécesseurs avec les créanciers institutionnels du pays, la fameuse troïka composée du FMI, de la Banque centrale européenne (qui gère l’Euro) et de l’Union européenne (les autres gouvernements de l’Europe).

Ces mémorandums avaient été imposés suite à l’explosion de la dette publique grecque, une conséquence directe de la crise financière de 2008. Le gouvernement social-démocrate de l’époque avait décidé de sauver les banques de la faillite (comme tous les autres gouvernements aux prises avec cette même crise à l’époque), ce qui devait conduire à une spéculation rapace sur les marchés financiers quant à la capacité de l’État grec à assumer de telles dettes, avec l’effet de cercle vicieux et de prédiction pessimiste auto-réalisée qui devait s’en suivre. La spéculation a fait bondir les taux d’intérêts sur la dette grecque, ce qui a augmenté son fardeau pour l’État, forçant le pays à se mettre dans une position de dépendance envers d’autre pays de la zone Euro, principalement l’Allemagne, afin d’éviter la faillite.

Bref, la crise financière entièrement causée par la déréglementation néolibérale des marchés et institutions financières et par les comportements frauduleux des plus grandes entreprises privées de ce secteur (basées à Londres et New York) a été transférée aux États, mais tous les États n’avaient pas les mêmes ressources pour y faire face. La Grèce était particulièrement vulnérable en partie à cause de son insertion dans la zone Euro, qui l’avait reléguée au rang de marché déjà fortement endetté pour les produits exportés par l’Allemagne.[i]

Il faut comprendre que, dans les traités européens, il n’y a pas de mécanisme de redistribution de la richesse similaire à la péréquation canadienne ou aux programmes sociaux nationaux aux États-Unis. Même des prêts avec taux préférentiels émis par la BCE n’étaient pas une option pour l’État grec. Cette banque centrale a été privée d’un tel pouvoir délibérément afin d’exposer les gouvernements des économies plus faibles à la discipline imposée par les marchés. La politique monétaire de la BCE est basée sur les intérêts économiques des États membres les plus puissants, au premier chef l’Allemagne, au détriment des pays périphériques ou à l’économie plus faible comme la Grèce. Il a donc fallu que le gouvernement grec compose avec les marchés et paie des intérêts exorbitants. La corruption de son système politico-économique mené par une oligarchie milliardaire et appuyée sur le clientélisme des vieux partis achèvent l’essentiel du portrait.

On aurait pu croire - et c’est ce que croyaient les dirigeants de la majorité de Syriza - qu’en retirant les facteurs subjectifs et politiques de cette équation (la corruption, la domination de l’oligarchie, les vieilles habitudes politiques et bureaucratiques), on pourrait changer le rapport de force tant au sein du pays que dans les rapports avec les « créanciers » et obtenir un meilleur accord pour la gestion de l’endettement du pays et une meilleure marge de manœuvre pour des politiques sociales et économiques progressiste. Bref, Tsipras et ses collègues croyaient que la démocratie comptait pour quelque chose en Europe, que leur élection allait changer la donne.

Soyons clairs : Tsipras, Varoufakis et les autres sont des camarades, des gens de gauche sincères qui ont voulu changer les choses par l’action politique, en coalition avec des éléments de la gauche radicale. Mais ce sont des camarades qui ont commis de graves erreurs dans leur appréciation des obstacles politiques et institutionnels qui se dressaient devant leur programme.[ii] Ce programme se résumait en une simple équation : mettre fin à l’austérité sans sortir de la zone euro. Les derniers six mois ont démontré que ces deux objectif étaient incompatibles.

La BCE a refusé d’aider les banques grecques tant que le nouveau gouvernement ne concluait pas une entente avec les créanciers, asphyxiant l’économie du pays au point de forcer la fermeture des banques, la limitation des retraits, la suspension des opérations de la bourse d’Athènes, etc. Le FMI a trouvé le moyen de reconnaître que la dette grecque était ingérable et que les politiques d’austérité avaient causé une dépression, tout en travaillant main dans la main avec l’Union Européenne pour imposer plus de la même médecine au patient récalcitrant.

L’appauvrissement dramatique du peuple n’a rien fait pour émouvoir les gouvernements des autres pays de la zone euro, inspirant même du mépris de la part des régimes de droite d’Europe de l’Est, alliés de l’Allemagne de Merkel. Selon Varoufakis, les gouvernements des pays lourdement endettés (Espagne, Portugal, Italie, Irlande) n’ont pas été plus sympathiques, craignant que l’exemple d’un succès de Syriza ne les fasse mal paraître en comparaison. Le nouveau mémorandum contre-productif sur le plan économique est le résultat d’un rapport de force politique créé par la dette, un point c’est tout.

De nombreux économistes réputés, dont Jeffrey Sachs, Thomas Piketty et Paul Krugman ont crié au meurtre avec raison et dénoncé l’absurdité économique de cette politique.[iii] Plus d’austérité va mener au prolongement de la récession, ce qui va faire augmenter le fardeau de la dette en comparaison avec le PIB, rendant la dette non remboursable. Mais il fallait absolument prouver que Syriza avait tort, qu’il n’y a pas de sortie en douceur de la logique de l’austérité, afin de décourager toute contagion de ce nouveau phénomène. Imaginez si Podemos et ses alliés gagnaient les élections espagnoles en novembre en s’inspirant de l’exemple d’un gouvernement Syriza couronné de succès? Valait mieux faire souffrir encore plus les Grecs pour faire un exemple.

Malgré tout, il y a tout un ensemble de leçons que la gauche  et les mouvements d’opposition aux politiques d’austérité peuvent maintenant tirer de cet épisode et qui pourraient éventuellement se retourner contre les gestionnaires du capitalisme européen et international, si suffisamment de gens tirent les mêmes conclusions.

La première de ces leçons est que pour avoir un rapport de force, la nouvelle gauche (on peut oublier la vieille qui vient de finir de prouver sa caducité et sa complicité avec les pires aspects du système) doit minimalement préparer sérieusement une rupture avec le capitalisme globalisé et ses institutions, ne serait-ce que pour que la menace d’une telle rupture soit un instrument entre nos mains plutôt que l’arme ultime de l’adversaire.

La seconde est que le social-libéralisme ne dépend pas d’une base sociologique particulière (embourgeoisement des partis socio-démocrates au pouvoir, copinage avec les capitalistes, corruption…) elle n’est pas une simple dégénérescence subjective de la gauche, c’est la destination obligée de toute force de gauche qui ne se place pas en position de rupture possible, par sa propre initiative, avec le système.

La troisième est que les formes bourgeoises de la démocratie (élections parlementaires, référendums) ne comptent pour rien aux yeux de la bourgeoisie elle-même. Gagner des élections ne signifie pas « prendre le pouvoir ». Le pouvoir qui est entre les mains d’institutions comme le FMI, la BCE et les grandes institutions financières échappe totalement au contrôle démocratique.

On pourrait arguer que le principal problème de la Grèce est son intégration, sans pouvoir, dans la zone Euro. La comparaison avec des crises similaires en Argentine et en Islande, des pays qui pouvaient rapidement dévaluer leur propre monnaie, permet en effet de constater que d’avoir une monnaie nationale est un instrument puissant d’affirmation de souveraineté face aux institutions financières internationales. Mais les prochaines victoires possibles pour la nouvelle gauche ne sont pas dans ces pays mais plutôt dans d’autres pays de la zone Euro comme l’Espagne et l’Irlande. 

Aussi, le problème est encore plus grave pour le Québec, advenant une victoire électorale de Québec solidaire. Le Québec n’a même pas le vestige d’une banque centrale et d’un système bancaire national. Il faudra partir de zéro tout en réalisant l’indépendance.

Aussi, la leçon plus fondamentale qui consiste à constater la cruauté, la détermination et l’absence totale de scrupule des représentants de la classe dominante est générale et s’applique partout. On a vu cette cruauté à l’œuvre durant les 13 ans de sanctions économiques contre l’Irak, dans la complicité de la plupart des grandes puissances avec l’oppression du peuple palestinien, dans la négligence criminelle de nos propres gouvernements devant la crise humanitaires qui frappe la plupart des nations autochtones, etc. Le capitalisme est un système sans cœur qui recrute pour faire sa salle besogne les individus capables de faire abstraction de tout sens éthique et de toute forme d’empathie en vue d’appliquer ses lois.

La même défense inconditionnelle d’un système absurde se révèle dans l’incapacité de nos gouvernements et des grandes entreprises à prendre les mesures nécessaires pour éviter un réchauffement catastrophique du climat. Le sommet de cet automne à Paris va nous le rappeler brutalement.

En somme, en ce qui concerne le proche avenir en Europe à tout le moins, il n’y aura pas de réformisme radical, avec une nouvelle gauche prenant la place de la social-démocratie dans le jeu politique normal, parlementaire, avec un programme de rupture partielle avec les politiques néolibérales ou d’austérité. Cette option politique aura duré six mois, en Grèce, entre l’élection du 25 janvier et le lendemain tragique du référendum du 5 juillet. Ce qui aurait pu être une source d’espoir est maintenant l’occasion de prendre acte d’une dure réalité.

Il faut donc se préparer à la rupture, s’appuyer sur l’auto-organisation de la population, sur des réseaux économiques alternatifs, sur la solidarité internationale, dans une lutte déterminée pour mettre fin à ce système cruel, absurde, écocidaire, oppressif et profondément antidémocratique qu’il convient d’appeler par son nom : le capitalisme.


samedi 16 mai 2015

Le moment PKP ou la preuve par l’absurde

Le 15 mai 2015, les membres du Parti québécois ont non seulement choisi un patron comme chef, ils ont choisi LE patron ayant fait le plus de tort à la société québécoise au cours des vingt dernières années. La multinationale Québecor, sous la gouverne de l’héritier Péladeau, a été responsable pour les lock out de Vidéotron, du Journal de Québec et du Journal de Montréal, trois des conflits de travail les plus durs et les plus longs de notre époque. Plus encore, le résultat ultime du plan d’affaire de PKP a été de construire un empire médiatique intégré spécialisé dans la diffusion des pires médiocrités culturelles et de commentaires réactionnaires spontanés comme substitut à l’information.

L’idée qu’un tel homme soit le mieux à même de mener le peuple québécois vers son émancipation nationale, face aux menaces de l’État canadien et au chantage des marchés financiers, est d’une absurdité sans nom. Qu’il soit sincère dans ses convictions souverainistes n’y change rien. Il appartient à une classe sociale bien définie (le 1% du 1%...) et s’est déjà assuré de ne jamais avoir à perturber la tranquillité de ses semblables. Il est resté soigneusement évasif quant à ses intentions en regard d’un éventuel troisième référendum. Il promet de confier à un comité d’experts, soigneusement choisis par lui, le mandat de préparer une hypothétique transition, incluant un projet de constitution. Sa vision de la « souveraineté » n’a rien à voir avec l’autodétermination du peuple et se résume à remplacer une monarchie par une autre.

Il ne s’agit pas d’une rupture pour ce parti, mais bien de l’aboutissement logique d’un long cheminement. Après avoir toléré une aile gauche significative pendant ses premières années d’existence et adopté une série de réformes progressistes durant son premier mandat, le PQ de René Lévesque s’est tourné brutalement contre les travailleuses et les travailleurs du secteur public lorsque la situation économique était difficile au début des années 1980.

C’est aussi Lévesque, le mythique fondateur, qui a proposé l’alliance avec les Conservateurs fédéraux de Mulroney qui devait mener au libre-échange continental, entre autre. Aujourd’hui, Mulroney est président du conseil d’administration de Quebecor… En fait, PKP est bien intégré à une des cliques de la classe dirigeante pancanadienne. À preuve, son empire médiatique avait même lancé la heureusement défunte chaine Sun News, dont la seule fonction était de diffuser de la propagande pro-Harper 24h/24.

Ni de droite, ni de gauche?

Les personnes qui se disent de gauche et qui appuient ouvertement PKP ou se rallient docilement à son leadership nous démontrent à quel point le péquisme de gauche est un cul de sac politique. Au-delà de la faillite morale et de l’absence de tout sens de l’honneur ou de la moindre solidarité avec ceux et celles que PKP a écrasé sur son chemin vers la gloire, c’est le vide politique qu’un tel ralliement représente qui donne le vertige. Si on peut « faire le pays » avec un tel chef, de quel genre de pays parlons-nous?

Et par pitié, ne revenez pas avec « ni de droite, ni de gauche ». PKP et son empire, c’est la droite, point final. Et un nouveau pays (comme je le disais dans une vidéo électorale de QS en 2012) ce n’est pas une plage blanche. Les circonstances et la manière de sa fondation auront un impact majeur sur son avenir. Un pays construit « par en haut » par une petite clique autour d’un chef milliardaire n’aura pas le même genre d’institutions qu’un pays construit « par en bas » à travers une mobilisation populaire et un processus profondément démocratique. 

Aussi, il y a des portes qui doivent être ouverte ou fermées dans la constitution elle-même. Est-ce qu’on reconnaîtra les droits sociaux et économiques comme le droit à l’éducation ou à un revenu minimal décent? Est-ce qu’on affirmera la liberté d’association et par extension le droit d’agir collectivement, par exemple en faisant la grève? Est-ce qu’on instaurera un régime présidentiel centralisé ou une république populaire pluraliste respectant l’autonomie des régions?

Et QS dans tout ça?

La tentation pour Québec solidaire dans cette situation serait de prendre la voie de la facilité, du « chemin de moindre résistance », et de se présenter aux péquistes déçus comme un meilleur PQ que le PQ, comme la réincarnation du mythique parti progressiste des années 1970. Ce serait une erreur monumentale et le prélude à une crise existentielle majeure pour le parti.

Premièrement, un tel parti n’a jamais existé. Ce n’est que parce que les mouvements sociaux étaient massivement mobilisés et inspirés par idées radicales que le PQ (comme le PLQ et même l’Union national avant lui) a été contrainte de mettre en place la dernière vague des réformes de la révolution tranquille.

Deuxièmement, le contexte économique mondial actuel ne permet pas de concilier des réformes sociales significatives avec les bonnes grâces des marchés financiers et des institutions internationales de régulation économique. La conversion des partis sociaux-démocrates à diverses versions du néolibéralisme est assez systématique à travers le monde pour qu’on reconnaisse qu’il ne s’agit pas d’une conspiration ou d’un problème de personnalités ou de volonté mais d’un phénomène structurel.

Le programme de Québec solidaire, derrière les formulations agréables de nos experts en communications, est un programme de rupture. L’indépendance du Québec, d’ailleurs, est la mère de toutes les autres ruptures qu’il annonce, que ce soit avec l’extractivisme, le néolibéralisme, l’impérialisme, le patriarcat, etc. C’est précisément à cause des dangers que pose une telle rupture institutionnelle avec l’État canadien que la direction du Parti québécois, de Lévesque à PKP et passant par tous les autres, a toujours cherché à négocier « une nouvelle entente », un compromis quelconque avec la classe dirigeante du Canada.

Pour Québec solidaire, il se sert à rien continuer à entretenir l’illusion d’une « grande famille souverainiste ». PKP et ceux et celles qui veulent le suivre ne vont pas du tout dans la même direction que nous. Nous voulons que le peuple se prenne en main, qu’il affirme son droit de décider quel genre de société nous allons bâtir, qu’il se tienne debout face à tous les dangers, réels ou imaginaires, qui se dresseront sur son chemin. Le PQ, comme toujours, a peur de faire peur au peuple et se veut surtout rassurant pour les possédants.

Ce dont nous avons besoin, d’abord, c’est d’unifier toutes les forces sociales opposées aux politiques d’austérité du régime Couillard. Avant de gagner contre l’État canadien et sa classe capitaliste, il faut d’abord gagner contre notre propre gouvernement, son autoritarisme et sa détermination à défendre les intérêts des plus riches. C’est à travers cette lutte, à condition d’y être pleinement engagé, que Québec solidaire pourra continuer à se développer et à croitre. Ce n’est pas un hasard si, après avoir longtemps plafonné autour 7000, c’est en 2012 que QS a atteint les 14 000 membres.

En même temps, il faut mettre de l’avant notre proposition d’assemblée constituante et inviter les indépendantistes à sortir une fois pour toutes du débat sans fin sur le moment ou la manière du prochain référendum, les conditions gagnantes, et autres mirages péquistes. Invitons-les à mener une campagne de terrain pour une véritable autodétermination collective. Le mouvement indépendantiste québécois est, qu’on le veuille ou non, à la croisée des chemins. À nous de jouer pleinement notre rôle en proposant un chemin qui peut mener à un nouveau pays dont nous pourrons être fiers.

« Ceux qui sont partis pour chercher une solution, qui ont promis un nouveau pays, un nouveau soleil à qui les suivront, jurent qu’ils seront des milliers, des millions … quand ils reviendront.», Vivre en ce pays, Pierre Calvé


lundi 23 mars 2015

Discours contre le projet de loi C-51

(Notes préparatoire au discours que j'ai prononcé à une manifestation contre le projet de loi C-51, devant les bureaux du Premier ministre Harper, le 14 mars 2015, en tant que porte-parole régional de l'Outaouais pour Québec solidaire)

Qu’est-ce que nous apprend le projet de loi C-51?

UN. Que le gouvernement Harper n’a aucun respect pour les droits de la personne et est prêt à tout pour augmenter les pouvoirs de la police et du SCRS.
Pour eux, défendre les intérêts du Canada, c’est défendre les intérêts des grandes entreprises pétrolières minières, financières et autres basées au Canada, pas défendre les droits des personnes qui vivent au Canada. C’est faire construire des oléoducs à tout prix pour permettre l’expansion des sables bitumineux.
Sur ce plan, ils sont sur la même longueur d’onde que le maire de Saguenay ou le Premier ministre du Québec : les écologistes et les autochtones sont des problèmes pour leurs projets économiques. 
Ce n’est pas entièrement nouveau, mais on sait maintenant jusqu’où ils peuvent aller : traiter comme des criminels les personnes qui contestent les politiques économiques ou environnementales de ce gouvernement, attaquer les groupes qui critiquent leur politique étrangère ou leur conservatisme social…

DEUX. Que défendre les droits de la personne signifie défendre tous les droits de toutes les personnes ou ne veut rien dire du tout.
Si on laisse le gouvernement mépriser les droits d’une seule catégorie de la population, que ce soit les femmes musulmanes, les Premières nations, les syndicalistes, ou autres, alors tous nos droits sont fragilisés et le pouvoir arbitraire du gouvernement augmente.
Vous connaissez le poème : Quand ils s’en sont pris aux femmes musulmanes, je n’étais pas une femme musulmane, alors je n’ai rien dit. Ils s’en s’ont pris aux Autochtones, mais je n’étais pas autochtones, alors… Ils s’en sont pris aux syndicalistes… Finalement, quand ils se sont attaqués à mes droits, il ne restait plus personne pour me défendre.

TROIS. Que l’Islamophobie est un instrument puissant entre les mains de politiciens autoritaires et sans scrupules.

Le régime Harper faisait face à une défaite certaine aux élections de cet automne jusqu’à ce que les crimes commis à deux pas d’ici, à Saint-Jean-sur-le-Richelieu et à Paris lui donnent une occasion en or de manipuler la peur du terrorisme et de la « radicalisation » pour se faire du capital politique.

L’islamophobie permet de faire plusieurs choses.

Premièrement, nous faire oublier que derrière les voiles, il y a des femmes, que ces femmes sont des personnes qui ont des droits. Et une fois qu’on oublie ça, on se place sur une pente descendante qui remet en question les droits de tout le monde.

Deuxièmement, on s’empêche d’analyser des phénomènes comme la montée du fondamentalisme religieux, les conflits armés au Moyen-Orient, ou les attentats terroristes dans les pays occidentaux d’une manière politique, historique, sociologique, comme des phénomènes humains qu’on peut déplorer mais qu’on peut aussi comprendre.
Dire que tout ça est le résultat d’une guerre de civilisations, d’une haine profonde et irrationnelle enracinée dans une certaine « culture », c’est refuser de comprendre ce qui se passe et, comme on le voit avec C51 ou avec la nouvelle guerre en Iraq, de proposer des moyens d’action qui ne font rien pour changer les choses.

Troisièmement, on créer la confusion et des divisions parmi les adversaires du gouvernement et de son impérialisme pétrolier.

Le fait que le Bloc québécois, un parti indépendantiste, appuie maintenant un projet de loi qui vise à redonner aux services de renseignement et de sécurité canadiens les pouvoirs qu’on leur avait enlevé dans les années 1980 justement à cause des abus commis dans leur campagne contre le mouvement indépendantiste québécois est une honte épouvantable. Seul le ralliement du PQ puis du Bloc à l’islamophobie au nom d’une conception tordue de la laïcité explique une telle aberration.

Il n’y a pas de pire voile que celui de l’ignorance et des préjugés!
Les valeurs de liberté, de démocratie et d’auto-détermination doivent s’appliquer à tout le monde ou ne seront respectés pour personne!
Non au régime autoritaire, militariste, colonialiste et écocidaire des Conservateurs!
Pour la défense de nos droits et de notre environnement : Solidarité!