lundi 29 septembre 2014

Élections fédérales 2015, 2e partie : Sortir de l’impasse

Revenons d’abord sur les observations faites dans le premier texte [i]. Une stratégie pancanadienne pour la gauche québécoise indépendantiste devrait s’articuler autour de quelques constatations de base. 

  • Le danger d’un autre mandat conservateur (surtout majoritaire) est minime.
  • Le scénario le plus probable pour octobre 2015 est l’élection d’un gouvernement libéral minoritaire avec la balance du pouvoir au NPD. Une majorité libérale est envisageable.
  • La remontée du Bloc québécois est peu probable et n’affecterait pas beaucoup le portrait d’ensemble de toute façon.
  • La gauche sociale et politique québécoise, tant dans les mouvements qu’à QS, ne se reconnaît pleinement dans aucun des partis politiques fédéraux actuels.


Que faire alors? On pourrait toujours rêver à un nouveau parti pancanadien rejetant le colonialisme tant au sein du Canada qu’ailleurs dans le monde, un parti qui serait un allié indéfectible à la fois de la lutte des Premières nations pour leur autodétermination et des aspirations du peuple québécois pour son émancipation. Pour venir à bout du projet commun à toute la classe dirigeante d’un Canada puissance pétrolière, financière et militaire, impérialiste et arrogante, une grande coalition des peuples et des mouvements est nécessaire.

Un pavé dans la mare

Mais 12 mois ne donnent pas le temps d’avancer dans cette voie jusqu’à la fondation d’un nouveau parti. Le Forum social des peuples était une étape importante. Espérons qu’il aura lancé une dynamique de coordination et de convergence des luttes qui va durer. En attendant, une autre tactique qui pourrait porter fruit et qui est déjà à notre portée consisterait à présenter des candidatures indépendantes dans certaines circonscriptions bien choisies, avec l’appui de divers partenaires de la gauche et des mouvements. De nouvelles organisations locales émergent depuis quelques années dans différentes villes canadiennes en opposition aux politiques d’austérité et à l’impérialisme canadien[ii]. Certains de ces groupes envisagent une action sur le terrain électorale que nous pourrions encourager en prenant des initiatives à Montréal, Québec et ailleurs.

Imaginons une militante du mouvement contre les oléoducs qui se présenterait contre Trudeau dans Papineau, une autre du mouvement de solidarité avec la Palestine dans Outremont contre Mulcair, un syndicaliste de Calgary contre Harper, etc. Ces personnes pourraient, chacune à leur façon et avec l’appui de réseau locaux à géométrie variable, constituer autant d’empêcheurs de tourner en rond, autant de pavés jetés dans la mare stagnante de la politique canadienne. En relayant les revendications, les critiques et les projets des secteurs les plus combatifs de l’opposition extra-parlementaire, ces petites campagnes liées par des liens de complicité mais pas forcément par une plateforme commune complète, permettraient à la rue de faire son entrée dans les urnes et de faire comprendre à tous les partis que la routine habituelle ne suffira plus, qu’il y a des gens qui en ont assez de la vieille politique nationaliste canadienne.

En guise d’inspiration, souvenons-nous de la campagne de Michel Chartrand contre Lucien Bouchard dans Saguenay en 1998 ou de celle de Paul Cliche dans Mercier en 2001. Ces résultats modestes (14% et 24% respectivement) peuvent paraître bien minces. Mais sans ces premières avancées, on n’aurait difficilement pu fonder l’Union des forces progressistes en 2002 et Québec solidaire en 2006, et faire élire trois députés en 2014. Il faut commencer quelque part!

Pour ce faire, il faut rompre à la fois avec l’électoralisme et avec son jumeau le mouvementisme. L’électoralisme social-libéral du NPD s’accommode sans problème avec la « neutralité » des mouvements sociaux sur le terrain électoral. En même temps, la bureaucratie des mouvements sociaux vit très bien avec l’absence de responsabilité politique pour elle-même, qui permet de justifier le défaitisme et l’absence d’une stratégie de combat. Des candidatures indépendantes seraient pertinentes et utiles à partir du moment où elles permettent de rompre avec cette division stérile afin de permettre à la mobilisation de la rue et à celle des urnes de se féconder réciproquement.

Ces campagnes modestes seraient aussi des occasions de rassembler des personnes et des groupes qui ne travaillent pas toujours ensemble autour d’un objectif simple. Bref, ce serait un pas important vers une nouvelle pratique politique. On pourrait s’inspirer de l’expérience récente de Podemos en Espagne, comme le suggère Durant Folco dans un texte fort intéressant.[iii] Le choix des candidates et des candidats ainsi que la plateforme pourraient être le résultat d’un processus de démocratie participative ouvert et interactif tirant avantage des possibilités du Web 2.0.

Préparer l’avenir sans dénigrer ce qui existe

Bien entendu, ces éventuelles candidatures indépendantes ne régleraient pas la question de comment les indépendantistes de gauche devraient voter dans les autres circonscriptions. Sur ce terrain, on doit accepter que des objectifs stratégiques partiels et à court terme prennent le dessus sur la perspective de transformation globale qui est la nôtre.

Face à la probabilité d’un gouvernement Trudeau et à la possibilité d’un sursis pour Harper, il demeure que le NPD offre la meilleure alternative pour un gouvernement fédéral progressiste qui pourrait être un allié pour les mouvements sociaux sur certaines questions (droits syndicaux, service postal, soutien aux organisations de défense de droits…). Nous pouvons comprendre que bien des gens de gauche continuent de lui accorder leur appui malgré le ralliement des dirigeants du parti au social-libéralisme, soit à la version « de gauche » d’une politique d’austérité, comme on l’a observé récemment en Nouvelle-Écosse, et dans les campagnes électorales en Colombie-Britannique et en Ontario. Nous pouvons inviter ces personnes à voter NPD dans leur circonscription tout en appuyant les candidatures indépendantes ailleurs.

Nous pouvons comprendre aussi pourquoi l’élection de Mario Beaulieu comme chef du Bloc québécois rend ce parti attirant pour la frange de gauche du mouvement indépendantiste. Il apparait par contre que cette victoire surprise des « pressés » était un accident de parcours pour l’establishment souverainiste et qu’un tel scénario ne se répétera pas au Parti québécois. Malgré tout, un vote indépendantiste clair lors des prochaines élections fédérales serait un pas en avant. Même à 15% ou 20% des voix, ce serait au-delà des appuis combinés de Québec solidaire et d’Option nationale aux élections d’avril dernier (le PQ ne comptant plus pour grand-chose dans cette équation). À ces personnes nous pouvons dire que les conditions d’une victoire indépendantiste dépendent de notre capacité à mobiliser la population autour d’un projet politique démocratique, progressiste, écologiste et internationaliste, et de la solidité de nos alliances avec les Premières nations et la gauche du reste du Canada. Les candidatures indépendantes méritent donc aussi leur appui.

En conclusion, au lieu de paniquer en exagérant la menace que représente une réélection des Conservateurs, restons calmes et trouvons de nouvelles manières de rassembler l’opposition aux politiques du présent gouvernement, dont plusieurs ne changerons pas sous un régime libéral ou même du NPD. Ainsi, nous aurons un impact plus important sur le contenu de la campagne électorale elle-même et pourrons préparer la suite des choses, tant pour le combat des urnes que pour celui de la rue.

Rassemblons toutes les personnes qui se reconnaissent dans cette perspective à long terme, au-delà des divergences tactiques du moment. Dans tous les cas de figure pour ce qui est des résultats de l’élection de 2015, le ralliement de forces sociales diverses autour de candidatures enracinées dans les mouvements et portant les idées radicales dont l’humanité a besoin nous donnerait un élan dans la bonne direction.



[ii] On pense à Solidarity Halifax, Solidarity Against Austerity (Ottawa), the Toronto Workers’ Assembly, We Are Oshawa, etc. Certains de ces groupes se sont rencontrés en marge du Forum social des peoples et ont entrepris de maintenir une certaine coordination. Le Réseau écosocialiste est un des groupes participants.

samedi 13 septembre 2014

L’organisation du troisième type

(Ce texte est une version retravaillée d’une présentation à l’atelier « organiser les écosocialistes » au Forum social des peuples, à Ottawa, le 22 août dernier.)

Les quelques 75 personnes qui ont fondé le Réseau écosocialiste en mars 2013 faisaient presque toutes parte de Québec solidaire; en plus, pour la plupart, de s’impliquer dans un mouvement social ou un autre. Pourquoi se donner une tâche militante de plus, surtout quand les mouvements sociaux sont relativement actifs et que notre parti de gauche se porte plutôt bien?

Pour ma part, c’est la conclusion pratique d’une analyse du système capitaliste dans lequel nous vivons, de ses conséquences désastreuses pour la vie en général et pour la civilisation en particulier, et de la mécanique complexe qui permet à ce système de se maintenir.

D’abord, on reconnaîtra que le capitalisme est un système qui structure les rapports sociaux (pas un courant d’opinion ou un ensemble de mauvaises habitudes) et que ce système est incompatible avec la préservation des écosystèmes, de la biodiversité et des conditions matérielles d’existence d’une grande partie de l’humanité. En fait, plusieurs auteurs ont démontré cette incompatibilité entre capitalisme et écologie, depuis Gorz dans les années 1970 jusqu’à Bellamy Foster ou Lowy plus récemment.

En bref, la logique du système est que s’il y a un profit à faire quelque part, surtout un profit plus élevé que la moyenne, une entreprise va s’engager dans cette activité, peu importe ses conséquences sociales ou environnementales. Un capitaliste individuel peut décider, pour des considérations éthiques, de ne pas investir dans un domaine destructeur, mais pas le système dans son ensemble. C’est pourquoi le slogan du mouvement écosocialiste est : « Changeons le système, pas le climat! ».

Alors pourquoi la plupart des organisations écologistes basent-elles implicitement ou explicitement une bonne partie de leur action sur la possibilité du capitalisme vert? Pourquoi celles qui tendent vers l’anticapitalisme usent-elles d’une variété d’euphémismes au lieu d’appeler un chat un chat? Pourquoi un parti de gauche enraciné dans les mouvements sociaux les plus récents, comme Québec solidaire, reste-t-il sur une position ambiguë face au capitalisme en parlant de le « dépasser » sans définir ce qu’on entend par cette expression?

Si on veut arriver un jour à un mouvement anticapitaliste de masse et à la rupture définitive avec ce système qui nous détruit, il faut d’abord reconnaître que ce n’est pas par mauvaise foi, par lâcheté ou par ignorance que ces deux types d’organisation n’ont pas déjà adopté une perspective écosocialiste radicale. Il s’agit d’une conséquence logique du rôle qu’on leur demande de jouer dans un contexte social et idéologique bien spécifique.

Un théorème sociopolitique

Ce qui complique la vie à la gauche depuis toujours est que le capitalisme ne se maintient pas uniquement par la force et la corruption mais aussi par le consentement, partiel et toujours à renouveler, de la majorité de la population. Illustrons cette dynamique par un théorème inspiré des idées de Marx et de Gramsci : « La plupart du temps, la plupart des gens acceptent la plupart des idées qui correspondent aux intérêts de la classe dominante. »

Il s’en suite que :
a) Les dominants n’arrivent jamais à imposer toutes leurs idées à la population. Il y a toujours des zones de résistance, comme on l’a vu au sujet de la hausse des frais de scolarité, de la privatisation de la santé ou de l’exploitation du gaz de schiste. Ces points faibles dans l’idéologie dominante ouvrent la porte à des victoires, toujours partielles et temporaires, mais essentielles pour le développement de la capacité d’action autonome de la population.
b) Le rejet du système dans son ensemble est, la plupart du temps, une idée minoritaire, voire marginale.
c) Les mouvements de masse et les grands partis de gauche (rendus possible par notre item « a ») peuvent donc difficilement reprendre à leur compte une opposition au système dans son ensemble.  Ils peuvent avoir des tendances anticapitalistes plus ou moins bien définies, mais comme le ralliement d’un grand nombre de personnes est une condition essentielle de leurs succès (dans la rue ou dans les urnes), ils ne peuvent pas se donner une orientation clairement socialiste tant que la contestation du système ne prend pas de l’ampleur.
d) Parfois, la classe dominante n’arrive plus à convaincre la majorité de la population d’accepter sa domination. C’est alors qu’une crise sociale et politique majeure survient et qu’il devient possible de rallier la majorité de la population à une perspective de transformation radicale.

C’est pour cet ensemble de raisons qu’il est contre-productif de chercher à radicaliser « à froid » un mouvement social de masse ou un parti comme Québec solidaire. Il en résulterait une crise interne, des divisions acrimonieuses et un affaiblissement immédiat du camp populaire. En même temps, on ne peut pas attendre que la population devienne spontanément anticapitaliste. Les crises systémiques surviennent quand on ne s’y attend pas et ne durent pas indéfiniment. Il faut que les partisans d’une rupture avec le système soient organisés pour tirer le maximum d’avantage d’une telle crise et rallier la population rapidement à un « plan pour sortir du capitalisme ».

C’est pourquoi une organisation d’un troisième type est nécessaire. Un groupe comme le Réseau écosocialiste peut être présent dans les luttes sociales et dans les activités de Québec solidaire et chercher à rallier ceux et celles qui veulent en finir avec ce système. Il peut diffuser des idées et organiser des activités dans le but de convaincre de nouvelles personnes de se rallier à cette perspective. Ce faisant, il permet à la lutte idéologique contre l’hégémonie capitaliste d’avancer sans provoquer de crises au sein des organisations dont la mission est de rassembler la population telle qu’elle est maintenant, dans ses luttes partielles et immédiates.

Vers la grande convergence

En rejetant tant l’attentisme (ou le spontanéisme) que le sectarisme, l’action politique d’un groupe comme le Réseau écosocialiste peut accélérer le processus par lequel la population prend conscience de tout le tort que cause le capitalisme et de sa propre capacité à remplacer ce système de compétition perpétuelle par une nouvelle société de coopération pour le bien-être de toutes et tous.

Cette tension entre les limites des luttes sociales et de l’action électorale d’une part, et la nécessité d’une révolution sociale, démocratique et écologique de l’autre, était à son paroxysme, dans mon expérience personnelle, durant la magnifique grève étudiante de 2012. Ce n’est pas un hasard si le Réseau écosocialiste a été fondé quelques mois après, au printemps 2013. C’est l’énergie énorme qui s’est dégagée de cette mobilisation qu’il s’agit maintenant de canaliser dans des formes organisationnelles aussi efficaces que possibles, tant pour mener les luttes défensives (contre les oléoducs, contre les politiques d’austérité…) que pour contester la domination des partis de l’austérité et du statu quo écologique sur la vie politique (la tâche de Québec solidaire) ou développer un mouvement de contestation du capitalisme lui-même. Ces trois ensembles de tâches seront mieux servies par l’existence de trois types d’organisations complémentaires.

Éventuellement, comme l’annonce notre théorème, une grande convergence devrait se produire entre la radicalisation des mouvements, une clarification programmatique dans un sens anticapitaliste du côté de QS et l’expansion rapide des organisations qui, comme le Réseau écosocialiste, incarnent la volonté d’en finir avec le système. Ce ne sera pas un simple alignement des planètes, une sorte de phénomène naturel, mais le résultat du patient travail des militantes et des militants à travers les trois types d’organisation. 

samedi 6 septembre 2014

Élections fédérales 2015 1ère partie : Pas de panique!

Un grand nombre de personnes et de groupes vivent une appréhension compréhensible en voyant arriver l’élection fédérale de 2015 et la possibilité d’un autre mandat pour le parti obscurantiste, écocidaire et belliciste de Harper. Ce sentiment était palpable durant le récent Forum social des peuples, à l’Université d’Ottawa. Certains iront probablement jusqu’à prôner un vote stratégique « n’importe qui sauf les conservateurs », partageant leurs appuis entre les Libéraux et le NPD, comme ce fut le cas pour plusieurs syndicalistes lors de la dernière élection ontarienne.   Cette élection devait mener à un gouvernement libéral majoritaire qui prépare des politiques d’austérité majeures après avoir séduit une partie de la gauche avec un budget préélectoral relativement progressiste. Un avant-goût?

Dans le premier d’une série d’article, nous allons tenter d’analyser les principaux aspects de ce paysage politique canadien en mouvement dans une perspective indépendantiste et écosocialiste. Pour commencer, dressons un portrait rapide de la situation à partir de ce qu’indiquent les sondages d’opinion.

2015 ne sera pas comme 2011

Une des erreurs stratégiques typiques des partis politiques consiste à tenter de remporter l’élection précédente. C’était notamment le cas du Bloc québécois en 2011, quand Duceppe et son équipe faisaient campagne en promettant de bloquer les conservateurs, alors que le parti de Harper partait avec 10 sièges au Québec et allait en perdre la moitié tout en gagnant une majorité dans l’ensemble du Canada. Il en est de même pour ceux et celles qui observent la scène politique fédérale actuelle à partir de lunettes engagées mais non partisanes et souhaitent influer sur le résultat. C’est notamment le cas des indépendantistes de gauche du Québec, comme l’ont bien illustré des articles récents de Jonathan Durant Folco[i]  et Ludvic Moquin-Beaudry[ii].

L’électorat souverainiste semble déserter le Bloc québécois indépendamment du virage indépendantiste « pur et dur » effectué par le nouveau chef. Quand au Parti vert, il ne semble pas générer bien de l’enthousiasme même chez les écologistes. On se retrouve donc devant une crise de la représentation politique au niveau fédéral pour bien des électeurs et électrices du Québec progressiste. En même temps, pour une tendance grandissante dans la gauche canadienne, le NPD n’est plus le parti normal du mouvement ouvrier, des progressistes et des mouvements de contestation de l’ordre établi.[iii]

Mais avant de se pencher sur le début d’une solution à ce problème d’éclatement des forces de gauche, il convient d’évaluer le danger réel d’un autre mandat conservateur. Pour ce faire, nous allons nous référer au meilleur site d’analyse combinée des sondages pour la politique canadienne : www.threehundredeight.com. Leur dernier calcul de la moyenne des récents sondages donne comme résultats pour l’ensemble du Canada : PLC 40%, PC 30%, NPD 19%, Verts 5%, et un peu plus de 16% pour le Bloc au Québec. Leur projection en termes de sièges est de 158 pour le PLC, 121 pour le PC, 55 pour le NPD, et 2 chacun pour le Bloc et les Verts. À noter, le nouveau total ne sera par de 308 (comme l’indique le nom du site) en 2015 mais de 338 à cause de la réforme de la carte électorale qui a ajouté plusieurs sièges en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique (trois de plus au Québec).

On se retrouve donc avec comme projection un gouvernement libéral minoritaire et la balance du pouvoir au NPD. À moins d’un revirement de situation majeur d’ici la date prévue du 19 octobre 2015, le paysage politique fédéral sera radicalement transformé. L’avance de 37 sièges des Libéraux sur les conservateurs sera très difficile à renverser, notamment en raison de la concentration du vote libéral en Ontario (45%) et dans les quatre provinces de l’Atlantique (54%). Le PLC se dirige aussi vers un partage des 75 circonscriptions québécoises avec le NPD (PLC 37%, NPD 29%). La Colombie-Britannique est la seule région où on anticipe véritablement une lutte à trois (33%PLC, 30%PC, 35% NPD). Les conservateurs devraient rafler l’Alberta comme toujours (56%).  

Le seuil magique de la majorité étant maintenant à 170, les Libéraux de Trudeau seraient à 12 sièges d’y parvenir, ce qui est concevable. Mais on peut s’attendre à des batailles farouches tant de la part des Conservateurs que du NPD, dans toutes les circonscriptions chaudes, pour prévenir un tel résultat.

Choisir la bonne cible

Les mouvements sociaux et les secteurs de la gauche qui ne sont pas attachés au NPD devraient donc prendre le temps de bien identifier la cible ou les cibles de nos efforts politiques d’ici les 12 prochains mois et la formulation de nos interventions lors de la prochaine campagne fédérale. Plutôt que de paniquer à l’idée d’un autre quatre ans de Harper - ce qui pourrait nous placer dans une situation de subordination par rapport à la stratégie électoraliste du NPD de Mulcair ou même dans les bras de Justin Trudeau! -  il serait préférable d’identifier des enjeux clés, en particulier les points de convergence entre deux ou trois des grands partis fédéraux qui seront probablement marqués par la continuité des luttes après l’élection.

Par exemple, les trois principaux partis s’entendent pour appuyer les projets d’oléoducs visant à acheminer le pétrole des sables bitumineux vers le Québec et le Nouveau-Brunswick. Ceci pendant que la communauté scientifique nous annonce clairement que la majorité des sources existantes de combustibles fossiles doit rester sous terre si on veut éviter un changement climatique catastrophique. Ce protectionnisme du carbone qui considère l’avantage économique pour le Canada dans l’exploitation de cette ressources destructrice comme plus important que les principes de la justice climatique, de l’écologie élémentaire et de la solidarité internationale mérite d’être combattue dans la rue et si possible dans les urnes. Même le Parti vert situe sa critique du projet d’oléoduc Énergie Est dans une perspective nationaliste canadienne et non de lutte contre le changement climatique. [iv]

Les trois grands partis s’entendent aussi pour reconnaître à Israël « le droit de se défendre » face à une lutte armée presque sans moyens de la part d’une fraction de la population qu’ils oppriment brutalement depuis des générations. Le mouvement de solidarité avec la Palestine a d’ailleurs mené plusieurs actions cet été visant directement le NPD et critiquant durement les concessions faites au sionisme dans sa rhétorique de plus en plus contradictoire.[v] Soit le NPD (ou les Verts, par ailleurs) défendent le droit international et dénoncent les crimes de guerre commis par Israël avec la complicité du gouvernement canadien, soit il se trouve à cautionner, même avec des critiques, la politique de conquête et de colonisation du gouvernement israélien.

Ces deux enjeux majeurs ne sont que des exemples parmi d’autres des points communs entre les trois partis. Les convergences entre libéraux et conservateurs sont encore plus nombreuses et on peut douter de l’impact réel que le NPD pourrait avoir avec la balance du pouvoir, sur les questions qui distinguent le vieux parti de gauche du gouvernement probable.

Le Bloc québécois, de son côté, semble avoir bien du mal à choisir une nouvelle stratégie et à se redéfinir à la suite de l’effondrement de 2011. Le virage indépendantiste mis de l’avant par le nouveau chef est intéressant par contraste avec l’insignifiance de la notion de « défense des intérêts du Québec » de la vieille garde. Mais la stratégie mise de l’avant pour avancer vers l’indépendance ressemble à une vieille méthode pédagogique de la répétition ou à l’optimisme d’une sorte de mission nationaliste prêchant inlassablement la bonne nouvelle, plutôt qu’à une nouvelle analyse politique tirant véritablement les leçons des échecs passés. (Quelles alliances? Quelle liaison entre l’indépendance et les enjeux sociaux, environnementaux et démocratique?) Avec en plus les déchirements encore bien visibles entre les deux grandes tendances dans le parti, on peut difficilement mettre nos espoirs de ce côté. De plus, même un regain du Bloc ne ferait rien pour prévenir l’élection d’un grand nombre de conservateurs ailleurs au Canada et pourrait, en fait  (en retirant des sièges au NPD et aux Libéraux) contribuer au prolongement du régime conservateur.  

Bien entendu, une victoire conservatrice en 2015 est encore possible. La question qui se pose est comment préparer le terrain pour qu’une telle éventualité ne conduise pas à du découragement mais au contraire à un nouvel élan de combativité. Le facteur clé dans cette situation ne sera pas le nombre de députés NPD dans l’opposition. Même avec une centaine, ce parti n’a pas pu faire grand-chose pour bloquer les projets de Harper. Ce qui va compter, c’est la capacité des personnes qui subissent les conséquences des politiques conservatrices à s’organiser, à se mobiliser et à lutter ensemble. Cette règle vaut tout autant pour l’éventualité d’un gouvernement Trudeau ou Mulcair.

Dans un prochain texte, nous avancerons des propositions allant dans le sens du développement d’une nouvelle alternative politique pancanadienne postcoloniale et écosocialiste.