jeudi 10 avril 2014

Quelques réflexions postélectorales à chaud, 2e partie : un tremplin vers un parti mouvement

Les résultats de Québec solidaire à cette élection peuvent paraître décevants. Passer de deux à trois députés et de 6% à 7,5% des votes n’est pas une progression remarquable face à un PQ désorienté et un PLQ ultra-terne. Bien des voix se font entendre, comme au lendemain de chaque élection, pour trouver dans le scrutin proportionnel une solution à cette relative marginalisation. Une telle réforme serait souhaitable, sans doute, mais sans une progression bien plus rapide de nos appuis, on troquerait notre position de tribuns sans pouvoir réel pour celle de partenaire de coalition avec des forces politiques hostiles aux intérêts que nous défendons. Des convergences au cas par cas, c’est bien, mais une structure politique stagnante avec QS dans le rôle de perpétuel 4e violon n’est pas une perspective d’avenir.

Peu importe le mode de scrutin, le défi des quatre prochaines années sera de s’appuyer sur nos milliers  membres pour rejoindre les centaines de milliers qui ont voté pour nous, en recruter le plus grand nombre possible, les mobiliser, les organiser et préparer pour 2018 une campagne sans précédent dans l’histoire du parti. Bref, il s’agit de développer un véritable parti mouvement, un parti en campagne continuelle, tant sur une base autonome qu’en appui aux luttes sociales. Québec solidaire peut et doit devenir un parti enraciné dans les communautés et qui travaille à créer un espace politique nouveau, par la base, en vue d’une transformation des rapports de pouvoirs eux-mêmes, et non d’un simple accroissement graduel de sa place dans une structure politique faite pour les dominants.

C’est la possibilité de ce saut qualitatif qui a donné à plusieurs le sentiment que le résultat du 7 avril était une réelle progression, une raison indéniable de se réjouir. Mais si nous échouons à réaliser ce potentiel, un résultat presque identique dans quatre ans aurait un effet pour le moins démobilisant. Bref, on peut voir l’élection d’avril 2014 comme une marche de plus dans une longue escalade, ou on peut la voir comme un tremplin…

Comment faire? Ratisser large et ratisser serré

Certaines pratiques qui se sont développées à Québec solidaire au cours des années constituent une bonne base sur laquelle on peut construire. Nous avons mené des campagnes politiques nationales (Courage politique, Pays de projet et Sortir du noir), le journal Solidarités en est à trois numéros, des dépliants thématiques ont été produits sur l’éducation, les droits syndicaux, l’économie écologique. Mais au rythme d’une grande campagne politique par année, avec quelques assemblées publiques et un peu de diffusion de matériel, nous n’arriverons pas au progrès qualitatif nécessaire. C’est bien de ratisser large, mais les grands filets sont plein de trous.

Une suggestion est qu’on ajoute à ces grandes campagnes thématiques de petites campagnes ciblées. Par exemple, lorsque l’aile parlementaire dépose un projet de loi ou une motion importante, on peut mobiliser autour d’une pétition en appui à cette initiative.

Aussi, les campagnes, grandes et petites, longues et courtes, devraient occuper l’essentiel du temps que nos membres seront disposé à consacrer au parti. Il s’agit de donner une importance secondaire à nos affaires internes pour se tourner vers l’extérieur en direction de la base électorale du parti et de la population.

Là où nous avons obtenu des résultats significatifs en 2014 et où la base militante est déjà relativement nombreuse, on devrait organiser des opérations de porte-à-porte avec ces campagnes. Ailleurs, on pourrait se présenter dans des lieux publics et inviter la population à nous rejoindre avec de l’affichage et des rencontres de mobilisation ouvertes.

C’est ce que j’appelle ratisser serré. Sans ce travail systématique de construction de l’organisation, toutes les belles stratégies de l’aile parlementaire et de la direction du parti n’arriveront pas à faire débloquer la situation, les partis de droite auront toujours des moyens nettement supérieurs aux nôtres (en plus de la complicité des médias) et nos campagnes électorales seront toujours belles mais modestes, nos porte-parole seront toujours appréciés mais pas perçus comme des alternatives réalistes pour le gouvernement.

Parti de la rue et contre-pouvoirs

L’autre ingrédient essentiel à un changement qualitatif du paysage politique en faveur de la gauche est bien entendu la force des mobilisations sociales contre les politiques du gouvernement en place et des partis de droite qui prétendent former « l’opposition ». La véritable opposition, pour les quatre prochaines années, sera dans la rue. Québec solidaire va démontrer sa pertinence et son rôle d’alternative globale et concrète en s’inscrivant pleinement dans ces luttes, dans le respect de l’autonomie des mouvements.

En plus de faire de Québec solidaire un mouvement politique, nous pouvons nous appuyer sur le réseau exceptionnel de militantes et de militants que nous avons construit pour renforcer et unifier les luttes sociales. Ce sont ces mouvements qui ont rendu QS possible. Nos membres y sont toujours impliqués ou en sont issus. Il est temps maintenant de démontrer que le parti peut être au service des mouvements et les aider à remporter des victoires.

Nous aurons des luttes à mener contre les projets de pipelines et le Plan Nord, contre les hausses de tarifs et la privatisation, pour la qualité des services publics et de bons contrats de travail dans tout le secteur public (avec la ronde de négociations qui débute). Il faudra poursuivre le combat pour la dignité des moins fortunés, pour l’égalité réelle entre femmes et hommes, contre la discrimination sous toutes ses formes.

Un des faits remarquables et généralement ignoré de la récente campagne a été l’abandon du PQ par le mouvement syndical et communautaire. Encore en 2012, sans doute en raison de la situation de crise qui résultait de la grève étudiante et de l’infâme loi spéciale, des secteurs significatifs de ces mouvements appelaient encore à voter « stratégiquement » pour le PQ afin de battre les Libéraux. Cette fois-ci, la grande majorité de ces voix sont restées silencieuses et nous avons obtenu plus d’appuis explicites pour QS que jamais.

D’ici quatre ans, nous devons multiplier les occasions de convergence et de complémentarité entre notre travail politique et celui des mouvements. On peut souhaiter qu’en 2018, il sera normal - je dirais même évident - pour bien des organisations de la société civile, d’accorder un appui à Québec solidaire face aux partis de la droite et du patronat. Comme le disait Tomy Douglas, il faut que les souris arrêtent de voter pour des chats!

Un nouveau sens commun

Il s’agit, ultimement, de développer un nouveau sens commun, une vision du Québec et du monde qui rejette comme absurde certaines des idées clés que partagent les trois partis de droite et en présente de nouvelles comme allant de soi. Non, il n’y a pas que le secteur privé qui « crée de la richesse ». Non, il n’est pas logique de produire notre propre pétrole avec des techniques particulièrement destructrices simplement pour réduire les importations. Oui, on peut éliminer notre dépendance au pétrole d’ici 2030. Oui, on peut répartir le fardeau fiscal plus équitablement et financer correctement les services publics. Non, on ne peut pas indéfiniment faire plus avec mois. Non, on n’est pas obligés de céder devant l’angoisse fiscale des riches et le chantage des marchés financiers. Oui, l’indépendance du Québec est possible et les efforts qu’elle implique en valent la peine.

À chaque pas, à chaque porte, sur chaque rue, dans chaque manifestation, sur chaque piquet de grève, avec chaque signature ajoutée sur une pétition, chaque nouveau membre, chaque petit don, chaque débat d’idée, chaque petite victoire, nous ferons la démonstration par la pratique qu’un autre Québec est possible, un Québec libre, juste, vert et solidaire.


10 avril 2014 

mardi 8 avril 2014

Quelques réflexions postélectorales à chaud - Première partie : sur le PQ

Cette élection est d’abord une défaite brutale pour le Parti québécois. Avec son pourcentage le plus faible depuis 1970, 30 sièges, et la défaite de Pauline Marois dans sa propre circonscription, on pouvait difficilement imaginer pire. Le retour au pouvoir du PLQ après seulement 18 mois dans l’opposition - et en pleine Commission Charbonneau - témoigne d’une descente aux enfers pour un parti qui se voyait dans l’alternance au gouvernement provincial du Québec jusqu’à une souveraineté de plus en plus hypothétique.

Le fond du problème est que le PQ n’a pas été capable de développer une nouvelle stratégie pour la souveraineté après l’échec crève cœur de 1995. Certains péquistes ont évité la question en parlant de « référendum volé », et en proposant une simple partie revanche. C’est ce qui s’est retrouvé, au fond, dans le programme adopté sous le leadership de Bernard Landry en 2005. La troisième place derrière l’ADQ à l’élection suivante a sonné le glas de cette vision aux lunettes roses qui refusait de tirer un véritable bilan de la défaite.

Loin de renouveler la stratégie – définie comme une vision de comment on peut gagner – Pauline Marois a développé une série de tactiques pour éviter la question et arriver à reprendre le pouvoir sans y répondre. Il s’en est suivi une série d’échecs, le PQ étant toujours sur la défensive face à des Libéraux n’ayant qu’à tourner le fer dans la plaie à chaque occasion en rappelant les échecs de 1980 et 1995 et en prêtant, mensongèrement, des intentions référendaires au PQ.

Pendant ce temps, les fédéralistes n’ont pas eu à justifier leur propre projet ou à faire le bilan de leurs propres échecs, ceux du rapatriement de 1982 ou de Meech et Charlottetown. Le PLQ n’a qu’à promettre une gestion tranquille du statu quo pour coaliser les 40% de la population les plus hostiles au projet souverainiste pour une variété de raisons et rester au pouvoir. Il a fallu une véritable crise sociale, avec la grève étudiante et le Printemps érable, pour faire une jambette à ce géant et l’envoyer dans l’opposition pour quelques mois.

Le PQ n’avait rien fait pour mériter sa courte victoire de 2012, mais il est entièrement responsable de sa défaite d’hier soir. C’est le gouvernement Marois qui a joué à la politique de la division avec sa Charte des valeurs, comme Charest avait tenté de le faire avec l’enjeu des frais de scolarité. C’est ce gouvernement qui a tourné le dos au mouvement social avec son austérité budgétaire et sa capitulation sans combat devant « l’angoisse fiscale des riches ». C’est ce gouvernement qui s’est aliéné le mouvement écologiste et toutes les personnes conscientes de l’ampleur de la crise climatique en appuyant des projets de pipelines et en subventionnant grassement l’exploration du potentiel pétrolier d’Anticosti. Et la direction du PQ a couronné cette série de politiques en recrutant Péladeau, patron antisyndical de choc, comme candidat vedette et même chef potentiel appréhendé.

Comment des individus et des groupes progressistes ont pu continuer à hurler la rengaine usée à la corde du vote stratégique m’échappe totalement. C’est de l’aveuglement volontaire, de l’inertie irréfléchie, une sorte d’atavisme ultra-partisan sans substance. Il est resté au PQ, comme manière de se distinguer, l’indigne démagogie xénophobe générée au tour de la Charte des valeurs et dont Bernard Drainville s’est fait une spécialité.

Qu’adviendra-t-il de ce parti dans la prochaine période? Est-il trop tard pour qu’il se ressaisisse et tourne le dos au nationalisme conservateur pour revenir à une vision interculturelle et rassembleuse du peuple Québécois? En tout cas, ce n’est pas la gauche péquiste autoproclamée autour de l’Aut’journal et du SPQL qui va y contribuer! Dubuc, Laviolette et leur réseau ont tout fait pour pousser le gouvernement à se radicaliser dans l’islamophobie caricaturale, Benhabib et Mailloux en tête. Peut-on concevoir un « recentrage » vers une position social-libérale encouragée par un Jean-François Lisée, par exemple? Peut-être, mais tant que PKP garde son statut de vedette péquiste, une telle opération resterait bêtement cosmétique. Même les plus modérés des syndicalistes et des gens du milieu communautaire ne pourront pas avaler une telle couleuvre, à mois que la souveraineté soit promise comme récompense dans un proche avenir.

Ce qui nous ramène à notre problème initial. Le PQ n’a pas de stratégie souverainiste. Marois l’a démontré ad nauseam durant la campagne. « Il n’y aura pas de référendum… tant que la population de sera par prête. » OK. Mais comment on travaille à la préparer? Qu’est-ce qu’on fait maintenant? Où sont les nouveaux arguments pour rallier plus de gens au projet du pays? Quelle solution proposer face aux difficultés tactiques de la formule référendaire, avec le fédéral et le patronat qui trichent, mentent et menacent? Pas un mot. On fera un livre blanc, blanc comme une page blanche, comme le vide de leur propre réflexion.

Devant une défaite, on parle souvent de sauver les meubles. Mais quand on examine le PQ d’aujourd’hui, tel qu’il est vraiment, on ne peut que constater qu’il n’y a plus de meubles à sauver. Ce n’est plus qu’une coquille vide en ruine. L’écho déformé d’une pertinence perdue. Le plus vite ce que le Québec compte d’indépendantistes progressistes décideront de quitter cette maison en ruines, le plus vite nous pourrons en construire une nouvelle, avec Québec solidaire.

8 avril 2014