mardi 25 novembre 2014

Quand l’Écosse se prépare pour la prochaine fois! La gauche indépendantiste écossaise après le référendum

Le 18 septembre, le référendum sur l'indépendance de l'Écosse s'est terminé par une victoire des unionistes avec 55% des voix. Mais une récente visite à Glasgow pour le rassemblement de la gauche indépendantiste[i] donne fortement l'impression que dans les faits le camp indépendantiste a gagné. Le Parti national écossais (SNP), au gouvernement à Édimbourg et initiateur de la consultation populaire, a connu une vague impressionnante d'adhésions, passant de 25 000 à 80 000 membres. Les autres organisations indépendantistes comme le Parti socialiste écossais (SSP) ou la Campagne radicale pour l'indépendance (RIC) ont aussi connu une expansion qualitative au lendemain de ce que certains appellent le référendum du « pas tout de suite ».

Les derniers sondages donnent une majorité au OUI malgré le peu de temps qu'ont eu les autorités londoniennes pour soit réaliser ou briser leur promesse d'une dévolution importante de pouvoirs. Les sondages indiquent également que le SNP devrait remporter une majorité des sièges écossais au parlement de Westminster pour la première fois lors de l'élection générale prévue en mai 2015.[ii] Ce serait une défaite cuisante pour le Parti travailliste (Labour), qui a dominé la politique écossaise jusqu'à tout récemment et a été discrédité par son alliance avec les conservateurs, la monarchie et les riches dans la campagne du Non; sans oublier tout l'héritage du New Labour de Tony Blair qui est en bonne partie responsable pour le succès du SNP.[iii] 

À la conférence annuelle de RIC, le 22 novembre, à laquelle l'auteur de ces lignes a eu le plaisir de prendre la parole, 3000 personnes enthousiastes se sont rassemblées pour célébrer une campagne de gauche pour le OUI qui a mobilisé des centaines de milliers de personnes de milieux défavorisés et de la classe ouvrière, dont beaucoup n'avaient jamais voté dans une élection. Pendant plusieurs mois, des milliers de militantes et de militants ont fait du porte-à-porte et organisé une foule d'événement partout au pays. Le militant socialiste Tariq Ali, influent dans les milieux radicaux de Londres depuis la fin des années 1960, a déclaré à la foule rassemblée au Clyde Auditorium que c'était la plus impressionnante campagne qu'il ait jamais vue!

Un mouvement internationaliste contre l’austérité

Une grande partie du momentum favorable à l’indépendance au cours des dernières années provient du fait que le parti nationaliste (SNP) s’est positionné à gauche du gouvernement Travailliste de Blair, puis nettement en opposition avec la coalition des Conservateurs et des Libéraux-Démocrates présentement au pouvoir. Par exemple, lorsque le gouvernement Blair a décidé d’introduire des frais de scolarité à l’université (ce que même Thatcher n’avait pas osé faire!), l’Écosse a refusé cette politique et maintenu la gratuité scolaire. Plus récemment, lorsque le gouvernement Cameron a introduit une pénalité pour les prestataires de l’aide sociale qui disposaient d’une chambre inoccupée dans leur logement (Bedroom Tax), le gouvernement d’Édimbourg a décidé de compenser entièrement pour cette mesure avec ses propres ressources.

Les quelques mesures progressistes adoptées par le gouvernement SNP, qui reste aligné sur le grand consensus néolibéral sur la plupart des questions, ont donné une crédibilité dès le départ à l’argument qu’une Écosse indépendante serait plus juste et égalitaire. Cette impression à de profondes racines historiques remontant aux origines du syndicalisme et du parti travailliste, et à la force des courants de gauche radicaux dans l’histoire contemporaine du pays.

Les enjeux de la paix et de la solidarité internationale ont également été importants dans la campagne. La majorité de la population a toujours été opposée à ce que l’arsenal nucléaire Trident soit établi dans le golfe de la Clyde, un peu à l’ouest de Glasgow. L’opposition à la guerre en Iraq était également très forte, ce qui a contribué au déclin de l’influence des Travaillistes. La campagne RIC allait plus loin que le SNP (sur cette question comme sur les enjeux de justice sociale et économique) en demandant un retrait pur et simple de l’OTAN.

Même la campagne principale du OUI, menée par le SNP, n’est jamais tombée dans le nationalisme ethnique. Des comités du OUI basés sur les membres de diverses communautés minoritaires ont joué un rôle important dans la mobilisation, de même que les femmes pour l’indépendance, les syndicalistes pour l’indépendance, etc.

Les panels principaux de la conférence du 22 novembre présentaient une grande diversité politique, allant d'une militante de gauche membre du SNP à des intellectuels indépendantistes en passant par des vieux socialistes revigorés, des jeunes de 17-18 ans déjà vétérans d'une campagne politique majeure, des Verts, des féministes, des pacifistes, etc.

Les invités internationaux, en plus du Québec, représentaient la gauche indépendantiste catalane (CUP), Podemos (Espagne), Syriza (Grèce) et des campagnes contre la pauvreté... à Londres! La gauche indépendantiste écossaise situe son combat très clairement en solidarité avec toutes les luttes contre l’austérité, contre l’impérialisme et contre le néocolonialisme.

Et maintenant?

La grande question qui tracasse maintenant la gauche écossaise est de comment se situer face à un parti nationaliste avec le vent dans les voiles et une aura progressiste en partie méritée. Un parallèle québécois serait le gouvernement Lévesque au lendemain du référendum de 1980. Souvenons-nous que le PQ avait enregistré son meilleur résultat électoral en 1981, avec 49% du total des suffrages, deux fois plus qu'en avril dernier...

Des militantes et militants de RIC et de divers groupes et partis affiliés à cette campagne, viennent de lancer l'Initiative de la gauche écossaise (Scottish Left Initiative[iv]) pour lancer un processus devant mener à la fondation d’un nouveau parti à temps pour les prochaines élections écossaises en mai 2016. Le SSP, qui avait obtenu 6 sièges au parlement écossais en 2003, mais a souffert d’une crise interne majeur l’année suivante et est resté modeste depuis, participe à cette initiative.

Le scénario auquel rêvent bien des militantes et militants est que la prochaine élection au parlement écossais donne à la fois un gouvernement et une opposition officielle indépendantistes. Ce qui semble possible avec l’effondrement du Labour et le succès de RIC. Ce qui, avec une victoire du SNP l'année précédente pour Westminster et l'aboutissement probablement décevant du processus politique post-référendaire (la commission Smith), pourrait créer de véritables conditions gagnantes pour un second référendum quelque part entre 2017 et 2020.

Ce qui est certain est que l’enthousiasme et l’optimisme dominaient le rassemblement du 22 novembre et que les militantes et militants qui ont vécu la campagne référendaire sont loin d’avoir abandonné la partie. Elles et ils se promettent de maintenir la mobilisation, tant contre les politiques militaristes de Londres que les projets d’exploitation des gaz de schiste ou les politiques néolibérales du gouvernement SNP. Reprenons en conclusion les mots de Cat Boyd, une des figures de proue de RIC, à la fin de leur conférence : « Nous sommes l’Écosse radicale, et nous sommes là pour rester! ».



[iii] Aux dernières élections britanniques, en 2010, sur les 59 députés écossais, Labour en avait obtenu 41, les conservateurs un seul (d’où la blague disant qu’il y avait plus de pandas au zoo de Glasgow que de conservateurs en Écosse), les Libéraux-démocrates (centre-droite) 11, et le SNP seulement 6. Les Travaillistes ont obtenu la majorité des sièges écossais à toutes les élections depuis 1959! Par contraste, un sondage récent donne les intentions de votes suivantes : Conservateurs 15%, Labour 27%, Lib-Dem 4%, SNP 43%. Ce qui donnerait une majorité écrasante de sièges au SNP avec le mode de scrutin uninominal à un tour.

mardi 14 octobre 2014

Contribution aux débats à Québec solidaire: L’économie c’est de la politique. La politique, c’est de l’économie.


Québec solidaire tiendra un important conseil national à la fin novembre à Trois-Rivières. À cette occasion, les délégations de partout au Québec débattront des stratégies pouvant le mieux assurer le développement futur du parti. Un des enjeux soulevés par les documents du Comité de coordination national est la mauvaise « perception » dont souffrirait le parti sur le plan de la « crédibilité économique ». Mais la question qu’il faudrait d’abord se poser est celle des raisons de cette perception. En bref, nous ne cadrons pas avec la pensée économique dominante. Nous devrions en être fier et développer des moyens de rallier une partie toujours plus grande de la population à cette vision dissidente de la prospérité.

Nous avons toujours soumis des cadres financiers équilibrés résultant d’un travail rigoureux. Nos propositions fiscales et économiques sont les mêmes que celles de bien des organisations bien établies au Québec, dont les syndicats, certains regroupements étudiants et bien des groupes communautaires. La campagne autour de la manifestation du 31 octobre en est un bon exemple.[i] Les travaux de l’IRIS valent bien ceux des économistes du courant dominant, soit celui de la théorie économique néoclassique, du néolibéralisme et de l’austérité.

Ce n’est pas le sérieux de nos propositions qui est remis en cause par les médias et nos adversaires (affectant notre perception dans la population) mais le contenu social et politique de nos propositions. Il est vrai que nous pourrions être plus concrets dans l’application de nos orientations économiques à l’échelle régionale. D’autres améliorations sont envisageables dans notre plan pour sortir du pétrole, par exemple. Mais l’idée selon laquelle QS n’est pas « crédible » sur ce terrain sera toujours présente parce que diffusée constamment par le camp adverse qui demeure hégémonique. Le NPD, qui existe depuis plus de 50 ans et a assumé le gouvernement de la moitié des provinces est encore attaqué de cette manière, et ce, malgré son engagement ferme en faveur du capitalisme en général et des budgets équilibrés en particulier.  

Le fond du problème est que Québec solidaire n’est pas un parti du 1%. Sans être explicitement anticapitalistes et encore moins socialistes, nous nous démarquons par notre critique de la recherche du profit maximum, immédiat et à tout prix (pour l’environnement, la société, la démocratie…). Seul un appui inconditionnel pour le capitalisme, et un engagement à respecter le consensus économique qui s’est imposé depuis les années 1980 pourrait peut-être nous gagner ce genre de « crédibilité », mais ce serait au prix de l’abandon de nos principes et des secteurs de la population que nous voulons défendre contre les attaques des riches et des patrons.

Notre stratégie devrait plutôt être basée la diffusion d’une critique clairement articulée des fondements de la pensée économique dominante. Nous voulons une économie fondée sur la coopération en vue de satisfaire les besoins de tous et toutes à long terme. L’économie, c’est le travail que chacun et chacune accomplit au bénéfice de la société dans son ensemble. Il n’y a pas de secteur « productif » et de secteur « non productif » dans l’économie. Tout travail socialement utile crée de la richesse.

Le vrai réalisme fiscal

Un autre aspect essentiel de notre stratégie doit être notre réponse au populisme fiscal que partagent les trois autres partis à l’AN et qui est la caractéristique centrale de la CAQ. Les personnes qui gagnent assez pour payer de l’impôt sur le revenu mais pas assez pour mettre leur fortune dans des paradis fiscaux sont la clientèle naturelle de la CAQ. Ça fait beaucoup de monde!

Un des documents produits pour la dernière campagne électorale indiquait comment certaines de nos politiques pourraient entraîner des réductions dans le coût des services publics. C’est bien beau, mais nos propositions ne pourront jamais rivaliser, sur ce plan, avec une orientation qui consiste à réduire les services de manière significative, sans égard pour les conséquences sociales et l’accroissement des inégalités. Sur ce plan, le rôle de Québec solidaire devrait être de dire ce que les gens ne veulent pas forcément entendre, comme : « On ne peut pas faire plus avec moins. » ou « Pour avoir de bons services publics, il faut payer des impôts. ».

Comptons sur le fait qu’à moyen et long terme, les gens se souviendrons de qui leur a dit la vérité et qui leur a promis tout et son contraire pour gagner des votes.  

Environnement et démocratie

La critique du modèle extractiviste doit aussi aller plus loin que sa dimension environnementale et inclure la manière dont il structure les communautés, son impact sur les rapports de pouvoir, sur les relations avec les Premières Nations, etc. Nous sommes contre les énergies fossiles et le nucléaire parce que qu’elles placent des millions de personnes en situation de dépendance envers des sources d’énergie contrôlées par des institutions (publiques ou privées) échappant à tout contrôle démocratique. L’économie est indissociable de la politique sur ce terrain.

Sur le plan environnemental, nous devons aussi critiquer systématiquement le protectionnisme du carbone : l’idée que le pétrole d’ici (ou de l’Alberta) est meilleur que le pétrole d’ailleurs. Notre critère n’est pas : « Est-ce qu’il y a de l’argent à faire? », mais plutôt «  Que devons-nous faire pour l’avenir de la planète? ». Il faut aussi développer une critique des fausses solutions mises de l’avant par le capitalisme vert, comme les bourses du carbone. En liant le droit de polluer à un marché, on ne fait que consolider la situation qui permet aux riches de détruire l’environnement de tout le monde et se payer toutes les « adaptations » nécessaires face aux conséquences.

Contrairement à ce que mentionne le document sur la conjoncture, ce n’est pas « la collusion/proximité entre des lobbyistes et un gouvernement complaisant et complice » qui explique l’adhésion du gouvernement actuel (et du précédent) à l’extractivisme. C’est la logique d’un système économique fondé sur la recherche du profit maximum à court terme et l’accumulation sans fin de capital dans un système de compétition global. Tant les grandes entreprises minières, gazières ou pétrolières que les gouvernements libéraux ou péquistes ne sont que des instruments au service de ce système. Nous sommes le sable dans l’engrenage, les saboteurs de la machine infernale - pas une équipe de mécaniciennes et de mécaniciens qui veulent faire fonctionner la machine le plus longtemps possible. 

lundi 29 septembre 2014

Élections fédérales 2015, 2e partie : Sortir de l’impasse

Revenons d’abord sur les observations faites dans le premier texte [i]. Une stratégie pancanadienne pour la gauche québécoise indépendantiste devrait s’articuler autour de quelques constatations de base. 

  • Le danger d’un autre mandat conservateur (surtout majoritaire) est minime.
  • Le scénario le plus probable pour octobre 2015 est l’élection d’un gouvernement libéral minoritaire avec la balance du pouvoir au NPD. Une majorité libérale est envisageable.
  • La remontée du Bloc québécois est peu probable et n’affecterait pas beaucoup le portrait d’ensemble de toute façon.
  • La gauche sociale et politique québécoise, tant dans les mouvements qu’à QS, ne se reconnaît pleinement dans aucun des partis politiques fédéraux actuels.


Que faire alors? On pourrait toujours rêver à un nouveau parti pancanadien rejetant le colonialisme tant au sein du Canada qu’ailleurs dans le monde, un parti qui serait un allié indéfectible à la fois de la lutte des Premières nations pour leur autodétermination et des aspirations du peuple québécois pour son émancipation. Pour venir à bout du projet commun à toute la classe dirigeante d’un Canada puissance pétrolière, financière et militaire, impérialiste et arrogante, une grande coalition des peuples et des mouvements est nécessaire.

Un pavé dans la mare

Mais 12 mois ne donnent pas le temps d’avancer dans cette voie jusqu’à la fondation d’un nouveau parti. Le Forum social des peuples était une étape importante. Espérons qu’il aura lancé une dynamique de coordination et de convergence des luttes qui va durer. En attendant, une autre tactique qui pourrait porter fruit et qui est déjà à notre portée consisterait à présenter des candidatures indépendantes dans certaines circonscriptions bien choisies, avec l’appui de divers partenaires de la gauche et des mouvements. De nouvelles organisations locales émergent depuis quelques années dans différentes villes canadiennes en opposition aux politiques d’austérité et à l’impérialisme canadien[ii]. Certains de ces groupes envisagent une action sur le terrain électorale que nous pourrions encourager en prenant des initiatives à Montréal, Québec et ailleurs.

Imaginons une militante du mouvement contre les oléoducs qui se présenterait contre Trudeau dans Papineau, une autre du mouvement de solidarité avec la Palestine dans Outremont contre Mulcair, un syndicaliste de Calgary contre Harper, etc. Ces personnes pourraient, chacune à leur façon et avec l’appui de réseau locaux à géométrie variable, constituer autant d’empêcheurs de tourner en rond, autant de pavés jetés dans la mare stagnante de la politique canadienne. En relayant les revendications, les critiques et les projets des secteurs les plus combatifs de l’opposition extra-parlementaire, ces petites campagnes liées par des liens de complicité mais pas forcément par une plateforme commune complète, permettraient à la rue de faire son entrée dans les urnes et de faire comprendre à tous les partis que la routine habituelle ne suffira plus, qu’il y a des gens qui en ont assez de la vieille politique nationaliste canadienne.

En guise d’inspiration, souvenons-nous de la campagne de Michel Chartrand contre Lucien Bouchard dans Saguenay en 1998 ou de celle de Paul Cliche dans Mercier en 2001. Ces résultats modestes (14% et 24% respectivement) peuvent paraître bien minces. Mais sans ces premières avancées, on n’aurait difficilement pu fonder l’Union des forces progressistes en 2002 et Québec solidaire en 2006, et faire élire trois députés en 2014. Il faut commencer quelque part!

Pour ce faire, il faut rompre à la fois avec l’électoralisme et avec son jumeau le mouvementisme. L’électoralisme social-libéral du NPD s’accommode sans problème avec la « neutralité » des mouvements sociaux sur le terrain électoral. En même temps, la bureaucratie des mouvements sociaux vit très bien avec l’absence de responsabilité politique pour elle-même, qui permet de justifier le défaitisme et l’absence d’une stratégie de combat. Des candidatures indépendantes seraient pertinentes et utiles à partir du moment où elles permettent de rompre avec cette division stérile afin de permettre à la mobilisation de la rue et à celle des urnes de se féconder réciproquement.

Ces campagnes modestes seraient aussi des occasions de rassembler des personnes et des groupes qui ne travaillent pas toujours ensemble autour d’un objectif simple. Bref, ce serait un pas important vers une nouvelle pratique politique. On pourrait s’inspirer de l’expérience récente de Podemos en Espagne, comme le suggère Durant Folco dans un texte fort intéressant.[iii] Le choix des candidates et des candidats ainsi que la plateforme pourraient être le résultat d’un processus de démocratie participative ouvert et interactif tirant avantage des possibilités du Web 2.0.

Préparer l’avenir sans dénigrer ce qui existe

Bien entendu, ces éventuelles candidatures indépendantes ne régleraient pas la question de comment les indépendantistes de gauche devraient voter dans les autres circonscriptions. Sur ce terrain, on doit accepter que des objectifs stratégiques partiels et à court terme prennent le dessus sur la perspective de transformation globale qui est la nôtre.

Face à la probabilité d’un gouvernement Trudeau et à la possibilité d’un sursis pour Harper, il demeure que le NPD offre la meilleure alternative pour un gouvernement fédéral progressiste qui pourrait être un allié pour les mouvements sociaux sur certaines questions (droits syndicaux, service postal, soutien aux organisations de défense de droits…). Nous pouvons comprendre que bien des gens de gauche continuent de lui accorder leur appui malgré le ralliement des dirigeants du parti au social-libéralisme, soit à la version « de gauche » d’une politique d’austérité, comme on l’a observé récemment en Nouvelle-Écosse, et dans les campagnes électorales en Colombie-Britannique et en Ontario. Nous pouvons inviter ces personnes à voter NPD dans leur circonscription tout en appuyant les candidatures indépendantes ailleurs.

Nous pouvons comprendre aussi pourquoi l’élection de Mario Beaulieu comme chef du Bloc québécois rend ce parti attirant pour la frange de gauche du mouvement indépendantiste. Il apparait par contre que cette victoire surprise des « pressés » était un accident de parcours pour l’establishment souverainiste et qu’un tel scénario ne se répétera pas au Parti québécois. Malgré tout, un vote indépendantiste clair lors des prochaines élections fédérales serait un pas en avant. Même à 15% ou 20% des voix, ce serait au-delà des appuis combinés de Québec solidaire et d’Option nationale aux élections d’avril dernier (le PQ ne comptant plus pour grand-chose dans cette équation). À ces personnes nous pouvons dire que les conditions d’une victoire indépendantiste dépendent de notre capacité à mobiliser la population autour d’un projet politique démocratique, progressiste, écologiste et internationaliste, et de la solidité de nos alliances avec les Premières nations et la gauche du reste du Canada. Les candidatures indépendantes méritent donc aussi leur appui.

En conclusion, au lieu de paniquer en exagérant la menace que représente une réélection des Conservateurs, restons calmes et trouvons de nouvelles manières de rassembler l’opposition aux politiques du présent gouvernement, dont plusieurs ne changerons pas sous un régime libéral ou même du NPD. Ainsi, nous aurons un impact plus important sur le contenu de la campagne électorale elle-même et pourrons préparer la suite des choses, tant pour le combat des urnes que pour celui de la rue.

Rassemblons toutes les personnes qui se reconnaissent dans cette perspective à long terme, au-delà des divergences tactiques du moment. Dans tous les cas de figure pour ce qui est des résultats de l’élection de 2015, le ralliement de forces sociales diverses autour de candidatures enracinées dans les mouvements et portant les idées radicales dont l’humanité a besoin nous donnerait un élan dans la bonne direction.



[ii] On pense à Solidarity Halifax, Solidarity Against Austerity (Ottawa), the Toronto Workers’ Assembly, We Are Oshawa, etc. Certains de ces groupes se sont rencontrés en marge du Forum social des peoples et ont entrepris de maintenir une certaine coordination. Le Réseau écosocialiste est un des groupes participants.

samedi 13 septembre 2014

L’organisation du troisième type

(Ce texte est une version retravaillée d’une présentation à l’atelier « organiser les écosocialistes » au Forum social des peuples, à Ottawa, le 22 août dernier.)

Les quelques 75 personnes qui ont fondé le Réseau écosocialiste en mars 2013 faisaient presque toutes parte de Québec solidaire; en plus, pour la plupart, de s’impliquer dans un mouvement social ou un autre. Pourquoi se donner une tâche militante de plus, surtout quand les mouvements sociaux sont relativement actifs et que notre parti de gauche se porte plutôt bien?

Pour ma part, c’est la conclusion pratique d’une analyse du système capitaliste dans lequel nous vivons, de ses conséquences désastreuses pour la vie en général et pour la civilisation en particulier, et de la mécanique complexe qui permet à ce système de se maintenir.

D’abord, on reconnaîtra que le capitalisme est un système qui structure les rapports sociaux (pas un courant d’opinion ou un ensemble de mauvaises habitudes) et que ce système est incompatible avec la préservation des écosystèmes, de la biodiversité et des conditions matérielles d’existence d’une grande partie de l’humanité. En fait, plusieurs auteurs ont démontré cette incompatibilité entre capitalisme et écologie, depuis Gorz dans les années 1970 jusqu’à Bellamy Foster ou Lowy plus récemment.

En bref, la logique du système est que s’il y a un profit à faire quelque part, surtout un profit plus élevé que la moyenne, une entreprise va s’engager dans cette activité, peu importe ses conséquences sociales ou environnementales. Un capitaliste individuel peut décider, pour des considérations éthiques, de ne pas investir dans un domaine destructeur, mais pas le système dans son ensemble. C’est pourquoi le slogan du mouvement écosocialiste est : « Changeons le système, pas le climat! ».

Alors pourquoi la plupart des organisations écologistes basent-elles implicitement ou explicitement une bonne partie de leur action sur la possibilité du capitalisme vert? Pourquoi celles qui tendent vers l’anticapitalisme usent-elles d’une variété d’euphémismes au lieu d’appeler un chat un chat? Pourquoi un parti de gauche enraciné dans les mouvements sociaux les plus récents, comme Québec solidaire, reste-t-il sur une position ambiguë face au capitalisme en parlant de le « dépasser » sans définir ce qu’on entend par cette expression?

Si on veut arriver un jour à un mouvement anticapitaliste de masse et à la rupture définitive avec ce système qui nous détruit, il faut d’abord reconnaître que ce n’est pas par mauvaise foi, par lâcheté ou par ignorance que ces deux types d’organisation n’ont pas déjà adopté une perspective écosocialiste radicale. Il s’agit d’une conséquence logique du rôle qu’on leur demande de jouer dans un contexte social et idéologique bien spécifique.

Un théorème sociopolitique

Ce qui complique la vie à la gauche depuis toujours est que le capitalisme ne se maintient pas uniquement par la force et la corruption mais aussi par le consentement, partiel et toujours à renouveler, de la majorité de la population. Illustrons cette dynamique par un théorème inspiré des idées de Marx et de Gramsci : « La plupart du temps, la plupart des gens acceptent la plupart des idées qui correspondent aux intérêts de la classe dominante. »

Il s’en suite que :
a) Les dominants n’arrivent jamais à imposer toutes leurs idées à la population. Il y a toujours des zones de résistance, comme on l’a vu au sujet de la hausse des frais de scolarité, de la privatisation de la santé ou de l’exploitation du gaz de schiste. Ces points faibles dans l’idéologie dominante ouvrent la porte à des victoires, toujours partielles et temporaires, mais essentielles pour le développement de la capacité d’action autonome de la population.
b) Le rejet du système dans son ensemble est, la plupart du temps, une idée minoritaire, voire marginale.
c) Les mouvements de masse et les grands partis de gauche (rendus possible par notre item « a ») peuvent donc difficilement reprendre à leur compte une opposition au système dans son ensemble.  Ils peuvent avoir des tendances anticapitalistes plus ou moins bien définies, mais comme le ralliement d’un grand nombre de personnes est une condition essentielle de leurs succès (dans la rue ou dans les urnes), ils ne peuvent pas se donner une orientation clairement socialiste tant que la contestation du système ne prend pas de l’ampleur.
d) Parfois, la classe dominante n’arrive plus à convaincre la majorité de la population d’accepter sa domination. C’est alors qu’une crise sociale et politique majeure survient et qu’il devient possible de rallier la majorité de la population à une perspective de transformation radicale.

C’est pour cet ensemble de raisons qu’il est contre-productif de chercher à radicaliser « à froid » un mouvement social de masse ou un parti comme Québec solidaire. Il en résulterait une crise interne, des divisions acrimonieuses et un affaiblissement immédiat du camp populaire. En même temps, on ne peut pas attendre que la population devienne spontanément anticapitaliste. Les crises systémiques surviennent quand on ne s’y attend pas et ne durent pas indéfiniment. Il faut que les partisans d’une rupture avec le système soient organisés pour tirer le maximum d’avantage d’une telle crise et rallier la population rapidement à un « plan pour sortir du capitalisme ».

C’est pourquoi une organisation d’un troisième type est nécessaire. Un groupe comme le Réseau écosocialiste peut être présent dans les luttes sociales et dans les activités de Québec solidaire et chercher à rallier ceux et celles qui veulent en finir avec ce système. Il peut diffuser des idées et organiser des activités dans le but de convaincre de nouvelles personnes de se rallier à cette perspective. Ce faisant, il permet à la lutte idéologique contre l’hégémonie capitaliste d’avancer sans provoquer de crises au sein des organisations dont la mission est de rassembler la population telle qu’elle est maintenant, dans ses luttes partielles et immédiates.

Vers la grande convergence

En rejetant tant l’attentisme (ou le spontanéisme) que le sectarisme, l’action politique d’un groupe comme le Réseau écosocialiste peut accélérer le processus par lequel la population prend conscience de tout le tort que cause le capitalisme et de sa propre capacité à remplacer ce système de compétition perpétuelle par une nouvelle société de coopération pour le bien-être de toutes et tous.

Cette tension entre les limites des luttes sociales et de l’action électorale d’une part, et la nécessité d’une révolution sociale, démocratique et écologique de l’autre, était à son paroxysme, dans mon expérience personnelle, durant la magnifique grève étudiante de 2012. Ce n’est pas un hasard si le Réseau écosocialiste a été fondé quelques mois après, au printemps 2013. C’est l’énergie énorme qui s’est dégagée de cette mobilisation qu’il s’agit maintenant de canaliser dans des formes organisationnelles aussi efficaces que possibles, tant pour mener les luttes défensives (contre les oléoducs, contre les politiques d’austérité…) que pour contester la domination des partis de l’austérité et du statu quo écologique sur la vie politique (la tâche de Québec solidaire) ou développer un mouvement de contestation du capitalisme lui-même. Ces trois ensembles de tâches seront mieux servies par l’existence de trois types d’organisations complémentaires.

Éventuellement, comme l’annonce notre théorème, une grande convergence devrait se produire entre la radicalisation des mouvements, une clarification programmatique dans un sens anticapitaliste du côté de QS et l’expansion rapide des organisations qui, comme le Réseau écosocialiste, incarnent la volonté d’en finir avec le système. Ce ne sera pas un simple alignement des planètes, une sorte de phénomène naturel, mais le résultat du patient travail des militantes et des militants à travers les trois types d’organisation. 

samedi 6 septembre 2014

Élections fédérales 2015 1ère partie : Pas de panique!

Un grand nombre de personnes et de groupes vivent une appréhension compréhensible en voyant arriver l’élection fédérale de 2015 et la possibilité d’un autre mandat pour le parti obscurantiste, écocidaire et belliciste de Harper. Ce sentiment était palpable durant le récent Forum social des peuples, à l’Université d’Ottawa. Certains iront probablement jusqu’à prôner un vote stratégique « n’importe qui sauf les conservateurs », partageant leurs appuis entre les Libéraux et le NPD, comme ce fut le cas pour plusieurs syndicalistes lors de la dernière élection ontarienne.   Cette élection devait mener à un gouvernement libéral majoritaire qui prépare des politiques d’austérité majeures après avoir séduit une partie de la gauche avec un budget préélectoral relativement progressiste. Un avant-goût?

Dans le premier d’une série d’article, nous allons tenter d’analyser les principaux aspects de ce paysage politique canadien en mouvement dans une perspective indépendantiste et écosocialiste. Pour commencer, dressons un portrait rapide de la situation à partir de ce qu’indiquent les sondages d’opinion.

2015 ne sera pas comme 2011

Une des erreurs stratégiques typiques des partis politiques consiste à tenter de remporter l’élection précédente. C’était notamment le cas du Bloc québécois en 2011, quand Duceppe et son équipe faisaient campagne en promettant de bloquer les conservateurs, alors que le parti de Harper partait avec 10 sièges au Québec et allait en perdre la moitié tout en gagnant une majorité dans l’ensemble du Canada. Il en est de même pour ceux et celles qui observent la scène politique fédérale actuelle à partir de lunettes engagées mais non partisanes et souhaitent influer sur le résultat. C’est notamment le cas des indépendantistes de gauche du Québec, comme l’ont bien illustré des articles récents de Jonathan Durant Folco[i]  et Ludvic Moquin-Beaudry[ii].

L’électorat souverainiste semble déserter le Bloc québécois indépendamment du virage indépendantiste « pur et dur » effectué par le nouveau chef. Quand au Parti vert, il ne semble pas générer bien de l’enthousiasme même chez les écologistes. On se retrouve donc devant une crise de la représentation politique au niveau fédéral pour bien des électeurs et électrices du Québec progressiste. En même temps, pour une tendance grandissante dans la gauche canadienne, le NPD n’est plus le parti normal du mouvement ouvrier, des progressistes et des mouvements de contestation de l’ordre établi.[iii]

Mais avant de se pencher sur le début d’une solution à ce problème d’éclatement des forces de gauche, il convient d’évaluer le danger réel d’un autre mandat conservateur. Pour ce faire, nous allons nous référer au meilleur site d’analyse combinée des sondages pour la politique canadienne : www.threehundredeight.com. Leur dernier calcul de la moyenne des récents sondages donne comme résultats pour l’ensemble du Canada : PLC 40%, PC 30%, NPD 19%, Verts 5%, et un peu plus de 16% pour le Bloc au Québec. Leur projection en termes de sièges est de 158 pour le PLC, 121 pour le PC, 55 pour le NPD, et 2 chacun pour le Bloc et les Verts. À noter, le nouveau total ne sera par de 308 (comme l’indique le nom du site) en 2015 mais de 338 à cause de la réforme de la carte électorale qui a ajouté plusieurs sièges en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique (trois de plus au Québec).

On se retrouve donc avec comme projection un gouvernement libéral minoritaire et la balance du pouvoir au NPD. À moins d’un revirement de situation majeur d’ici la date prévue du 19 octobre 2015, le paysage politique fédéral sera radicalement transformé. L’avance de 37 sièges des Libéraux sur les conservateurs sera très difficile à renverser, notamment en raison de la concentration du vote libéral en Ontario (45%) et dans les quatre provinces de l’Atlantique (54%). Le PLC se dirige aussi vers un partage des 75 circonscriptions québécoises avec le NPD (PLC 37%, NPD 29%). La Colombie-Britannique est la seule région où on anticipe véritablement une lutte à trois (33%PLC, 30%PC, 35% NPD). Les conservateurs devraient rafler l’Alberta comme toujours (56%).  

Le seuil magique de la majorité étant maintenant à 170, les Libéraux de Trudeau seraient à 12 sièges d’y parvenir, ce qui est concevable. Mais on peut s’attendre à des batailles farouches tant de la part des Conservateurs que du NPD, dans toutes les circonscriptions chaudes, pour prévenir un tel résultat.

Choisir la bonne cible

Les mouvements sociaux et les secteurs de la gauche qui ne sont pas attachés au NPD devraient donc prendre le temps de bien identifier la cible ou les cibles de nos efforts politiques d’ici les 12 prochains mois et la formulation de nos interventions lors de la prochaine campagne fédérale. Plutôt que de paniquer à l’idée d’un autre quatre ans de Harper - ce qui pourrait nous placer dans une situation de subordination par rapport à la stratégie électoraliste du NPD de Mulcair ou même dans les bras de Justin Trudeau! -  il serait préférable d’identifier des enjeux clés, en particulier les points de convergence entre deux ou trois des grands partis fédéraux qui seront probablement marqués par la continuité des luttes après l’élection.

Par exemple, les trois principaux partis s’entendent pour appuyer les projets d’oléoducs visant à acheminer le pétrole des sables bitumineux vers le Québec et le Nouveau-Brunswick. Ceci pendant que la communauté scientifique nous annonce clairement que la majorité des sources existantes de combustibles fossiles doit rester sous terre si on veut éviter un changement climatique catastrophique. Ce protectionnisme du carbone qui considère l’avantage économique pour le Canada dans l’exploitation de cette ressources destructrice comme plus important que les principes de la justice climatique, de l’écologie élémentaire et de la solidarité internationale mérite d’être combattue dans la rue et si possible dans les urnes. Même le Parti vert situe sa critique du projet d’oléoduc Énergie Est dans une perspective nationaliste canadienne et non de lutte contre le changement climatique. [iv]

Les trois grands partis s’entendent aussi pour reconnaître à Israël « le droit de se défendre » face à une lutte armée presque sans moyens de la part d’une fraction de la population qu’ils oppriment brutalement depuis des générations. Le mouvement de solidarité avec la Palestine a d’ailleurs mené plusieurs actions cet été visant directement le NPD et critiquant durement les concessions faites au sionisme dans sa rhétorique de plus en plus contradictoire.[v] Soit le NPD (ou les Verts, par ailleurs) défendent le droit international et dénoncent les crimes de guerre commis par Israël avec la complicité du gouvernement canadien, soit il se trouve à cautionner, même avec des critiques, la politique de conquête et de colonisation du gouvernement israélien.

Ces deux enjeux majeurs ne sont que des exemples parmi d’autres des points communs entre les trois partis. Les convergences entre libéraux et conservateurs sont encore plus nombreuses et on peut douter de l’impact réel que le NPD pourrait avoir avec la balance du pouvoir, sur les questions qui distinguent le vieux parti de gauche du gouvernement probable.

Le Bloc québécois, de son côté, semble avoir bien du mal à choisir une nouvelle stratégie et à se redéfinir à la suite de l’effondrement de 2011. Le virage indépendantiste mis de l’avant par le nouveau chef est intéressant par contraste avec l’insignifiance de la notion de « défense des intérêts du Québec » de la vieille garde. Mais la stratégie mise de l’avant pour avancer vers l’indépendance ressemble à une vieille méthode pédagogique de la répétition ou à l’optimisme d’une sorte de mission nationaliste prêchant inlassablement la bonne nouvelle, plutôt qu’à une nouvelle analyse politique tirant véritablement les leçons des échecs passés. (Quelles alliances? Quelle liaison entre l’indépendance et les enjeux sociaux, environnementaux et démocratique?) Avec en plus les déchirements encore bien visibles entre les deux grandes tendances dans le parti, on peut difficilement mettre nos espoirs de ce côté. De plus, même un regain du Bloc ne ferait rien pour prévenir l’élection d’un grand nombre de conservateurs ailleurs au Canada et pourrait, en fait  (en retirant des sièges au NPD et aux Libéraux) contribuer au prolongement du régime conservateur.  

Bien entendu, une victoire conservatrice en 2015 est encore possible. La question qui se pose est comment préparer le terrain pour qu’une telle éventualité ne conduise pas à du découragement mais au contraire à un nouvel élan de combativité. Le facteur clé dans cette situation ne sera pas le nombre de députés NPD dans l’opposition. Même avec une centaine, ce parti n’a pas pu faire grand-chose pour bloquer les projets de Harper. Ce qui va compter, c’est la capacité des personnes qui subissent les conséquences des politiques conservatrices à s’organiser, à se mobiliser et à lutter ensemble. Cette règle vaut tout autant pour l’éventualité d’un gouvernement Trudeau ou Mulcair.

Dans un prochain texte, nous avancerons des propositions allant dans le sens du développement d’une nouvelle alternative politique pancanadienne postcoloniale et écosocialiste.

lundi 30 juin 2014

Le double mandat de l’assemblée constituante (suite)

Ma proposition consistant à donner à l’assemblée constituante le mandat de rédiger deux constitutions, une provinciale et une nationale, a soulevé plusieurs réactions, notamment une élaboration enthousiaste de la part de Jonathan Durand Folco.[i] Il y a ajouté l’idée du tirage au sort des membres de l’assemblée constituante, développée par Roméo Bouchard dans un livre récent.[ii]

Le petit débat qui est en cours sur cette nouvelle vision, plus précise, de l’assemblée constituante, fait suite à une discussion déjà amorcée à Québec solidaire depuis plusieurs mois, notamment à la Commission thématique sur la souveraineté (dont fait partie Jonathan Durand Folco) et dans un manifeste, publié à la veille de la dernière élection par des militantes et militants indépendantistes membres de Québec solidaire, d’Option nationale et non-affiliés.[iii]

Dans toutes ces discussions, on place souvent au centre des préoccupations l’enjeu de la stratégie indépendantiste. Autrement dit, on se demande quelle est la meilleure manière de réaliser l’indépendance du Québec. Si on se place sur ce terrain, on peut avoir des doutes quand à la pertinence de laisser la porte grande ouverte à une issue fédéraliste au processus constituant. On peut aussi avoir des doutes quand à l’honnêteté de la proposition constitutionnelle provinciale qui en sortirait, c’est-à-dire sa faisabilité légale dans le cadre constitutionnel canadien. Jonathan répond très bien à ces objections dans son dernier texte.

Pour ma part, le point de départ est différent, c’est celui de l’autodétermination nationale. Et ce nouveau point de départ m’apparait le plus prometteur comme réponse à la double série d’échecs subis par le mouvement souverainiste ET par les forces du fédéralisme « renouvelé » ou autonomiste. Il s’agit de mettre la patrie au-dessus des partis, et à cet égard, je me rallie à l’idée du tirage au sort comme expression ultime de cette non-partisannerie dans la démarche d’autodétermination. Cette formule ayant aussi l’avantage de simplifier grandement la mécanique assurant la diversité de la composition de l’assemblée.

On a tendance à oublier, plus de trente ans après le coup de force constitutionnel de 1982, que les deux grands partis politiques qui se partageait l’Assemblée nationale à l’époque étaient contre. En fait, les différences entre les deux étaient moins importantes qu’on pourrait le croire. Le PQ de Lévesque proposait une souveraineté-association, incluant des institutions communes importantes avec le Canada. Le PLQ de Claude Ryan et de Robert Bourassa proposait de son côté une décentralisation importante des pouvoirs vers le Québec. Il s’agissait en fait de deux tendances dans la grande famille autonomiste qui domine la politique québécoise depuis Honoré Mercier. Aucun des deux partis n’avançait de projet clairement indépendantiste ou celui d’une instance indépendante du gouvernement et de l’Assemblée nationale pour élaborer la constitution.

Le camp du statu quo, de l’acceptation résignée de la constitution imposée au Québec par l’État fédéral et les autres provinces, ne s’est imposé au Parti libéral que sous la gouverne de Jean Charest. Même Philippe Couillard n’a pu s’empêcher, au début de la récente campagne électorale, d’évoquer une possible nouvelle entente constitutionnelle, faisant suite à l’échec de Meech et de Charlottetown. Et le pris pour cet abandon de l’autonomisme par les libéraux a été le succès relatif de l’ADQ puis de la CAQ.

Un des objectifs de ma proposition est d’éveiller ce camp fédéraliste autonomiste, de le mettre au défi de proposer à nouveau sa vision du Québec et de se tenir debout face au mélange d’indifférence et d’hostilité qui habite l’essentiel de la classe politique du reste du Canada sur cette question. Il s’agit aussi de les inclure pleinement dans la démarche d’autodétermination nationale au lieu de les considérer comme de simples complices de la domination fédérale. Ainsi, le camp de l’autodétermination, en additionnant celui des indépendantistes et celui des autonomistes, pourrait rallier rapidement la majorité de la population et mettre fin à la peur et à la passivité qui nous paralysent collectivement depuis 1995.

Le double mandat est aussi une réponse à la mutation identitaire du souverainisme. Dans un texte qui date du début de 2013, j’avais avancé une explication pour la crise profonde du PQ et du Bloc.[iv] En bref, l’absence de contenu social, démocratique ou autre à leur projet de pays, combinée avec leur vide stratégique, ont mené ces partis à faire de l’idée de la souveraineté rien de plus qu’un marqueur identitaire. Ils nous disent en substance : « Nous sommes souverainistes et donc si vous êtes souverainistes vous devriez voter pour nous. ». Cette souveraineté identitaire, qui n’a plus rien d’un projet politique concret, va aussi de pair avec une confusion entre souverainisme et identité québécoise. On nous laisse entendre que si on est vraiment québécois et qu’on souhaite défendre « les intérêts du Québec », il faut voter pour ces deux partis. L’effondrement du Bloc en 2011 et la défaite brutale du PQ en 2014 démontrent clairement qu’une bonne partie de leur base électorale traditionnelle ne veut plus les suivre sur ce terrain.

Le problème est que l’indépendance du Québec (ou la souveraineté-association, ou le fédéralisme autonomiste) n’est pas une identité mais un projet politique parmi d’autres possibles. Les autonomistes et même les partisans du statu quo ne son pas moins québécois que les indépendantistes. Le processus constituant doit appartenir à toute la population du Québec, sur la base d’un nationalisme civique strict, ce que favorise le tirage au sort des membres de l’assemblée.

Pour sortir le Québec de l’impasse actuelle, il faut donc distinguer quatre niveaux de discours politique, ceux de l’identité nationale, de la citoyenneté, de l’expertise scientifique ou technique et du projet éthico-politique.[v] L’identité nationale est mouvante, multiforme, issue de l’histoire et en constante redéfinition. Elle appartient aux artistes, aux écrivains, au domaine de la culture. Tenter d’en faire le fondement d’un projet politique, et donc d’en circonscrire le sens, conduit à des tensions profondes et à de la démagogie populiste, comme on l’a constaté avec le projet de Charte des valeurs. La citoyenneté est universelle. Si elle s’inscrit sur un territoire en raison d’enjeux identitaires, elle ne s’y limite pas. Ceux et celles qui vivent au Québec la possèdent en égale mesure. C’est à ce niveau que doit se situer le processus constituant et la démarche d’auto-détermination. L’expertise scientifique et technique a aussi une place dans les débats politiques. En ce qui concerne la constituante, il s’agira principalement de l’expertise légale des constitutionnalistes qui pourront expliquer aux membres de l’assemblée quelles sont les limites imposées à une constitution provinciale, par exemple.

Quand aux projets éthico-politiques, ils appartiennent aux partis et aux mouvements sociaux, aux collectifs d’intellectuels, etc. Ils sont par essence multiples, comme le sont les valeurs, les intérêts et les opinions qui s’y confrontent. L’idée de l’indépendance du Québec doit se situer sur ce terrain. C’est un choix collectif possible, le meilleur dans les circonstances actuelles du néocolonialisme canadien et de la mondialisation. Mais il ne doit pas être confondu avec l’identité nationale ou le droit partagé par toute la population à déterminer son avenir.



[ii] Roméo Bouchard, Constituer le Québec. Pistes de solution pour une véritable démocratie, Atelier 10.
[v] J’emprunte ici à une lecture indirecte d’une des thèses de Habermas sur les niveaux du discours politique. 

vendredi 27 juin 2014

Pour un référendum avec deux OUI

On a fait grand cas au cours de la récente campagne électorale du fait que 70% environ de l’électorat était opposé à la tenue d’un troisième référendum sur la souveraineté dans un proche avenir. En même temps, les sondages indiquent qu’environ 40% de la population était favorable à la souveraineté du Québec, au moins en théorie. Il y a donc un quart des indépendantistes qui préféraient ne pas avoir de référendum, probablement parce qu’elles et ils pensent qu’il serait perdant. En voyant aller le Parti québécois de Bouchard à Marois, qui peut les blâmer?

C’est l’impasse dans laquelle se trouve le PQ depuis plusieurs années. Lorsqu’il a promis de tenir un référendum, à l’élection de 2007, il s’est retrouvé troisième derrière l’ADQ. Cette fois-ci, en promettant de ne pas le tenir « tant que la population de sera pas prête », il a obtenu son plus mauvais résultat depuis 1970. Ce positionnement ambigu a permis aux Libéraux de mobiliser leur base fédéraliste sans pour autant mobiliser l’électorat souverainiste derrière le parti de Mme Marois.

Ce facteur n’a pas été le seul menant à leur défaite. Le dégoût de bien des progressistes et des souverainistes devant la Charte des valeurs et la démagogie de ses défenseurs faisait aussi partie de l’équation. La politique économique et fiscale de centre-droite, avec les mesures d’austérité et la capitulation devant le chantage des riches et du patronat sur la fiscalité ont démobilisé une bonne partie de leur base traditionnelle, avec l’investiture de PKP comme illustration parfaite d’un virage à droite irréversible. Bref, il n’y a rien d’étonnant à ce que le PQ perde 400 000 votes en comparaison avec l’élection de septembre 2012.

Pour la suite des choses, le PQ se retrouve devant des questions existentielles majeures et des divisions profondes qui se sont révélées lors de la course à la direction du Bloc québécois. Centrer le parti sur la lutte pour l’indépendance permettrait de motiver une partie de la base et de rallier ce qui reste d’Option nationale, mais ce serait au prix d’une stagnation à long terme sur le plan électoral et possiblement d’une troisième place en 2018. De l’autre côté, mettre l’option plus clairement en veilleuse en s’engeant fermement à ne pas tenir de référendum advenant une victoire en 2018 ne garantit pas de meilleurs résultats étant donné la capacité de la CAQ à jouer le rôle d’opposition de droite face aux Libéraux et l’effet démobilisant d’une capitulation totale sur la question nationale.

Bref, le PQ est loin d’avoir trouvé la solution à ses dilemmes, et il revient maintenant à Québec solidaire d’offrir une nouvelle vision de l’indépendance, tant sur le contenu du projet que sur la manière d’y arriver. Le mouvement indépendantiste se cherche et pourrait trouver dans les propositions de QS une nouvelle avenue et dans notre parti un nouveau véhicule privilégié pour avancer. Pour développer cette nouvelle stratégie, il faut d’abord être conscient des défis que nous devrons surmonter.

L’allergie référendaire est rationnelle

Il ne faut pas s’étonner de la réticence populaire face à l’idée du référendum. C’est que le peuple québécois en a assez de se dire non ou de se faire dire non. C’est tout ce qu’il a subi depuis 1980. D’abord, un Non solide à la souveraineté-association (60%), puis l’exclusion du Québec de l’accord constitutionnel de 1982, le Non du Manitoba et de Terre-Neuve à l’accord du Lac Meech, le Non pan-canadien au référendum de Charlottetown, pour finir avec le Non à 50,5% de 1995.

Le résultat de toutes ces défaites, subies tant par le camp souverainiste que par celui du fédéralisme autonomiste qui domine la politique québécoise depuis la Confédération, est que l’État fédéral se croit tout permis, y compris la négation du droit même du Québec de décider de son avenir avec la Loi sur la clarté. Les fédéralistes québécois n’ont plus d’autre projet que l’acceptation du statu quo. Lorsque Philippe Couillard a évoqué en passant la possibilité d’un nouvel accord constitutionnel, il a rapidement pédalé par en arrière pour revenir à l’espoir vague d’une éventuelle ouverture venant du reste du Canada.

La population en a assez aussi des déchirements et du psychodrame collectif associés avec les épisodes référendaires. Chacun doit alors choisir son camp et,  dans le temps déjà compressé qu’on accorde ordinairement aux campagnes électorales,  il faut que le débat se fasse et soit tranché.  Cette formule n’est pas la bonne si on veut débattre en profondeur des tenants et aboutissants d’un projet politique définissant l’avenir d’une nation. En Écosse, par exemple, la date du référendum, ainsi que la question, ont été déterminées deux ans d’avance et les appuis pour le Oui sont en hausse constante depuis.

Pour une véritable autodétermination : l'assemblée constituante

Mais on peut aller plus loin et se donner le temps et les moyens d’un véritable exercice d’autodétermination collective, d’une refondation démocratique de nos institutions et des règles fondamentales du vivre-ensemble. C’est pourquoi la proposition de Québec solidaire d’une assemblée constituante, un corps représentatif élu spécifiquement pour élaborer une constitution, est un élément essentiel de toute solution acceptable et durable à la « question nationale ». 

Mais la formulation actuelle dans le programme ou la plateforme de Québec solidaire sur le mandat de l’assemblée constituante est trop flou pour satisfaire certains indépendantistes, sans pour autant rompre jusqu’au bout avec le « référendisme » péquiste. On y confie une sorte de chèque en blanc à l’assemblée pour développer une ou des propositions constitutionnelles et déterminer la ou les questions du référendum. L’argument le plus fort en faveur de ce mandat ouvert est que la constituante elle-même deviendrait l’incarnation de la souveraineté du peuple et devrait avoir une autonomie totale par rapport à l’Assemblée nationale qui n’aurait qu’à la convoquer. Mais on oublie alors que cette assemblée serait, tout comme l’autre, une démocratie indirecte, représentative. C’est dans le référendum, s’il est préparé correctement, que la souveraineté populaire devrait trouver sa plus haute expression.

Aussi, comme l’ont fait remarquer les signataires d’un manifeste conjoint d’indépendantistes membres de Québec solidaire, d’Option nationale et sans affiliations, ce mandat ouvert signifie que le référendum promis par QS pourrait très bien ne pas porter sur un projet de pays mais sur une constitution provinciale, si l’assemblée constituante en décidait ainsi. (voir http://synergieonqs.wordpress.com/)

Mais de l’autre côté, exiger que la Constituante ne développe qu’une proposition indépendantiste ne permettrait pas de rassembler largement la population autour du débat sur la définition des contours de l’éventuel pays. Les fédéralistes les plus convaincus seraient tentés de boycotter toute l’opération en attendant de voter contre le projet lors du référendum. Au mieux, l’assemblée constituante deviendrait une foire d’empoigne entre fédéralistes et souverainistes pour le contrôle de la question référendaire.

Il convient donc que l’Assemblée nationale donne à l’assemblée constituante un mandat à la fois clair et inclusif. Cette dernière devrait élaborer deux projets de constitution : une nationale, l’autre provinciale. Une bonne partie du texte pourrait être identique dans les deux versions. Dans les débats de l’assemblée et les consultations populaires qu’elle conduira, les fédéralistes auront l’occasion d’influence le projet des indépendantistes et vice versa. On peut parier sur des convergences nombreuses lorsqu’il s’agira de déterminer les droits des citoyennes et citoyens ou de protéger constitutionnellement la langue française. On s’entendra certainement aussi sur le principe de séparation des Églises et de l’État. Pourrons-nous aller plus loin et développer un consensus pour une rupture avec la tradition parlementaire britannique et un régime politique plus décentralisé, avec la révocabilité des élu-e-s et une part de proportionnelle?

Faire avancer le Québec ensemble

Cette formule permettrait des débats sereins et constructifs à l’étape de la Constituante, ce qui préparerait le terrain pour une campagne référendaire respectueuse et éclairante. Le résultat du référendum ne pourrait alors qu’être positif pour le Québec. Pour les indépendantistes, le pire scénario serait l’adoption d’une constitution provinciale incluant une bonne partie des principes qui leur tiennent à cœur, et ce, à la suite d’une démarche infiniment plus démocratique que celle ayant présidé à l’adoption de la constitution canadienne. Ce serait un point de départ solide pour exiger le transfert vers le Québec de nouveaux pouvoirs et un fédéralisme asymétrique.

Pour les fédéralistes, le pire résultat serait que le Québec décide de faire son indépendance tout en garantissant un certain nombre de droits dans sa loi fondamentale et en faisant du Québec un pays qualitativement plus démocratique que le Dominion du Canada. Nous pouvons parier que dans un débat participatif et inclusif de toutes les composantes de la nation, les institutions de la communauté anglophone seraient respectées, de même que les droits des minorités.

Il n’y a pas de garantie plus solide pour la défense des droits que leur adoption par la majorité à travers un processus participatif. Si bien des Québécoises et des Québécois considèrent aujourd’hui les droits de la personne comme une idée étrangère, c’est parce qu’on leur a imposé la constitution de 1982. À ce titre, le nationalisme conservateur, ce communautarisme majoritaire qui a pollué les débats sur la laïcité, est l’héritage du coup de force de Trudeau. Il en est de même de l’opinion de bien des personnes appartenant à des groupes minoritaires à l’effet que seule la constitution canadienne peut protéger leurs droits. Il appartient aux indépendantistes de prouver le contraire en faisant reposer la défense des droits de tous et toutes sur des assises plus démocratiques et conséquemment plus solides.

Le principe du droit inhérent à l’autodétermination pour les Premières nations devrait aussi aller de soi dans un texte constitutionnel du 21e siècle, qu’il soit national ou provincial. Leur participation au processus devrait être aussi significative que chaque nation le décidera en toute autonomie, et ce sans abandonner leur droit de ne pas se reconnaître dans le résultat éventuel et de se gouverner elles-mêmes par ailleurs. 

Le seul camp qui y perdrait à coup sur serait celui du statu quo, celui du coup de force de 1982, de la Loi sur la Clarté et du mépris pour les aspirations légitimes et les droits collectifs du peuple québécois. Cette vision de l’assemblée constituante permettrait donc non seulement de donner à la population le goût du pays (ce qui en fait la meilleure stratégie indépendantiste), mais même le goût de débattre à nouveau des enjeux nationaux et constitutionnels (pour réveiller la fierté des fédéralistes) et même le goût de tenir un autre référendum, un référendum où les deux seules réponses possibles seraient OUI.