vendredi 30 août 2013

Islamophobie et impérialisme

(Je reproduis ici un article qui avait été publié dans la revue À Bâbord, no 13, février-mars 2006. Ça fait donc plus de sept ans que j'interviens sur cette question. Le texte présente des arguments qui me semblent toujours essentiels pour se situer, à gauche, dans ces débats.)

Depuis le début du colonialisme européen, l’orientalisme, ou la caricature des sociétés de civilisation musulmane, a été une pièce centrale de l’idéologie des conquérants. Les « Orientaux » étaient présentés comme vivant dans des sociétés figées, d’un autre âge, et incapables de « progrès » par leurs propres moyens. Ce qui n’a pas empêché les Britanniques de s’allier aux monarques et aux aristocrates pour contrer la montée des forces sociales qui auraient pu donner naissance à des concurrents capitalistes, en Inde et en Égypte, notamment [1].

Durant la longue période de conflits inter impérialistes de la Première guerre mondiale jusqu’à la fin de la Guerre froide, l’Orient est devenu un terrain parmi d’autres dans une série de conflits où le nationalisme arabe ou l’islam pouvaient être utilisés par une grande puissance ou une autre selon les objectifs stratégiques du moment et la logique géopolitique. Par exemple, la prise du pouvoir par le clan Saoud en Arabie au lendemain de la Grande guerre était utile pour la Grande-Bretagne et la France en vue d’éviter une trop grande concentration de pouvoir entre les mains de la dynastie Hachémite, la seule qui pouvait prétendre unifier le monde arabe à l’époque. C’est là la source de l’influence de la secte ultraconservatrice wahhabite dans une partie du monde musulman.

Soixante ans plus tard, l’administration Carter puis celle de Reagan allaient encourager l’influence d’interprétations ultraconservatrices de l’islam au Pakistan et en Afghanistan dans le contexte de la dernière phase de la Guerre froide. Il s’agissait de mobiliser le fanatisme religieux pour alimenter la guerre contre l’occupation russe du pays en vue d’infliger à l’URSS « son Vietnam ». C’est à travers ce « jihad américain » que les gouvernements des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Égypte, de l’Arabie Saoudite et du Pakistan ont financé et organisé ce qui allait devenir Al Qaïda, les Talibans et l’oligarchie de trafiquants d’opium appelée Alliance du Nord, qui gouverne aujourd’hui l’Afghanistan.

Ce sont les vétérans du jihad états-unien qui allaient ensuite constituer des groupes de fanatiques meurtriers comme le GIA algérien, et organiser une série d’attentats terroristes incluant ceux du 11 septembre 2001 [2].

L’interprétation la plus commune de ces attentats est qu’ils trouvent leur cause dans « l’islamisme radical ». Comme si le terrorisme était « plus radicalement musulman » que d’autres formes d’action politique. Cette vision de l’islam comme une religion plus violente et plus oppressive que d’autres alimente les théories du « choc des civilisations » servant de justification plus ou moins sophistiquée pour le nouveau colonialisme en Irak et en Afghanistan et la négation des droits du peuple palestinien. Le sous-entendu est que si on laisse ces peuples se gouverner eux-mêmes, ils vont nous attaquer de plus belle à cause de leur « haine » pour « notre civilisation ».

Dans l’opinion publique générale, cette théorie se traduit par le racisme bête et méchant envers ceux et celles qui « ont l’air d’être musulmans » (incluant les Sikh et les Arabes chrétiens ou athées, les électriciens brésiliens établis à Londres, etc.). C’est cet ensemble de théories colonialistes et de préjugés racistes qu’il convient d’appeler l’islamophobie. Le monde occidental baigne littéralement dans cette atmosphère idéologique depuis le 11 septembre 2001, à tel point qu’on ne le remarque plus.

Toutefois, des symptômes spectaculaires de ce mal sont apparus au cours des derniers mois. Le 11 décembre 2005, une manifestation islamophobe violente a été organisée près de Sydney en Australie avec l’appui d’un équivalent de Jeff Filion et du parti néonazi. Des dizaines de personnes ciblées par une foule ivre, blanche et portant de nombreux drapeaux du pays, ont été battues sauvagement. Il y a aussi bien entendu la vague d’émeutes en France, causée essentiellement par le racisme systémique de l’État français et une montée d’agressivité policière encouragée par le démagogue de droite et candidat à la présidence Nicolas Sarkosy. Plus près de nous, la motion adoptée par l’Assemblée nationale « contre la Charia » était manifestement un enfonçage de portes ouvertes, puisque personne au Québec ne propose une quelconque forme de tribunal islamique, et que même en Ontario, l’arbitrage religieux est à mille lieues des images évoquées par ce terme, incompris ici et interprété de mille manières différentes dans le monde musulman [3].
Partout en Occident, on s’appuie sur cette peur des terroristes musulmans, sur l’amalgame islam = intégrisme = terrorisme, pour miner les droits fondamentaux avec des politiques comme les certificats de sécurité, en vertu desquels on a condamné sans procès cinq hommes arabes et musulmans à la prison ou à la déportation vers des pays où on pratique la torture.

La faiblesse de la réponse d’une bonne partie de la gauche face à cette offensive raciste et colonialiste tient à un manque de clarté dans l’interprétation de la religion et, plus généralement, du rôle de l’idéologie dans la lutte sociale et politique.

On ne peut pas lutter efficacement pour la défense du droit à l’autodétermination de peuples où l’islam est la religion de la majorité, ou défendre les droits démocratiques des populations musulmanes immigrantes et réfugiées en Occident tout en cautionnant l’idéologie islamophobe qui justifie les opérations coloniales et la discrimination. Les débats actuels autour de l’islam posent donc un problème de méthode.

Il est incontestable que des atrocités ont été commises au nom de l’islam au cours des dernières années. Mais est-ce que l’islam est véritablement en cause dans ces situations ? Autrement dit, devrait-on croire les dictateurs et les massacreurs lorsqu’ils justifient idéologiquement leurs actions ? Avec une telle logique, on devrait condamner le christianisme en bloc à cause des atrocités commises en son nom par de multiples dictatures, de l’Espagne de Franco au Chili de Pinochet. On devrait aussi condamner le libéralisme et les idées démocratiques ayant servi de justification à deux millions de morts en Indochine et à de multiples guerres d’agression, dont l’invasion de l’Irak n’est que la plus récente. Plus encore, on devrait rejeter les idées socialistes et communistes ayant servi de discours à des dictatures brutales, de la Russie de Staline à la Corée du Nord d’aujourd’hui en passant par le Cambodge de Pol Pot.

Au bout du compte, on ne peut pas juger des mouvements politiques à leur discours mais seulement aux résultats concrets de leurs actions. Il faut lutter contre les dictateurs, les occupants et les assassins peu importe leurs idéologies. L’erreur tragique de la gauche stalinienne, dominante dans tout le tiers-monde durant trois générations, a été d’alimenter la croyance dans les vertus des dictatures au discours « progressiste », y compris les prétendues « bourgeoisies progressistes » comme le régime baathiste en Irak ou le gouvernement de Bani Sadr en Iran, qui avait préparé le terrain pour la théocratie de Khomeini.

Il faut appuyer les mouvements de résistance à l’oppression, également peu importe leur idéologie. Ce qui ne veut pas dire qu’on s’abstienne de critiquer tant les méthodes d’action que le discours de ces mouvements. Ce qui compte c’est de ne pas utiliser les contradictions ou les erreurs de ces mouvements comme prétexte pour se mettre du côté de l’impérialisme ou adopter une position de neutralité moralisatrice [4].

Au Canada et au Québec, il faut partir du constat que l’islam est la principale religion de communautés d’immigration récente et non-blanches. Les musulmans et musulmanes d’ici sont victimes de racisme à cause de leur origine Arabe, Africaine ou Asiatique. En plus, on les stigmatise à cause de leur religion qui est présentée dans les médias comme la cause du terrorisme et une idéologie intrinsèquement et inévitablement anti-démocratique, conservatrice et oppressive pour les femmes. Est-ce qu’on oublie si facilement les dégâts causés par le catholicisme dans notre propre histoire ?

Le crime de faciès pour les personnes ayant l’air d’être musulmanes est devenu un fondement de l’activité policière et des crimes racistes. On rapporte d’ailleurs des cas de plus en plus nombreux de racisme dans les écoles envers des élèves provenant de pays musulmans ou perçus comme tels.

Le rôle de la gauche en Occident dans cette atmosphère empoisonnée devrait être de démystifier l’islam, de se solidariser des communautés musulmanes, arabes et asiatiques contre la montée du racisme privé et institutionnel dont elles sont victimes, et enfin de réclamer la fin de toute ingérence des grandes puissances dans les affaires des pays musulmans. Dans cette lutte, nous devons travailler avec les organisations musulmanes qui sont ouvertes à un travail conjoint sur la base du respect mutuel.

À cet égard, le travail du mouvement anti-guerre britannique avec l’Association des musulmans de Grande-Bretagne (MAB) est exemplaire. C’est notamment à travers cette alliance que la gauche britannique a réussi à mobiliser des millions de personnes contre la guerre d’Irak et à se prémunir contre la démagogie sécuritaire lors des attentats de juillet 2005 dans le métro de Londres. C’est aussi en partie grâce à ce travail systématique avec les musulmanes que le nouveau parti de gauche Respect a pu émerger si rapidement et même remporter un siège lors des élections générales de mai. Dans cette situation, contrairement à ce qui a été affirmé, notamment par Gilbert Achcar [5], ce sont les travailleureuses musulmanes qui se sont rapprochés de la gauche, au grand dam des intégristes. Mais pour faire ce travail crucial de solidarité contre le racisme et l’impérialisme, il faut être absolument clair sur le contenu politique de la situation actuelle et affirmer bien haut que l’islam n’est pas l’ennemi et que la guerre n’est pas la solution.

Benoit Renaud

NOTES

[1] Voir Chris Harman, A people’s history of the worldhttp://www.istendency.net.
[2] Mahmood Mamdani, Good Muslim, bad Muslim : America, the Cold War and the roots of Terror, Three Leaves Press, New York, 2005.
[3] Sur cette question, lire les articles de Richard Fidler dans Socialist Worker, notamment dans le numéro du 24 septembre 2005, et dans le numéro de la fin décembre où il traite de projet de loi déposé récemment par le gouvernement McGinty en Ontario : www.socialist.ca.
[4] Comme disait Trotsky dans Leur morale et la nôtre, la petite bourgeoisie intellectuelle sécrète de la moralité comme une sueur froide symptomatique de sa peur panique de la lutte de classe avec toute sa laideur violente.
[5] Gilbart Achcar, Marxisme et religion : d’hier à aujourd’hui, sur le site de La Gauche :www.lagauche.com.

samedi 24 août 2013

Choisir entre deux Québec


« La liberté que je réclame pour moi, pour tous mes compatriotes, pour tous ceux qui pensent comme eux, je la laisse à tous ceux qui pensent autrement. »
Louis-Joseph Papineau, discours électoral, 13 septembre 1827.

Plusieurs ministres du gouvernement Marois ont évoqué la bataille pour l’adoption de la Charte de la langue française (loi 101) comme inspiration pour leur nouvelle bataille, cette fois en faveur de la prohibition des signes d’appartenance religieuse dans le secteur public. Si une bataille ressemble toujours à une autre bataille, le contenu de ces deux confrontations est bien différent. Dans le cas de la loi 101, il s’agissait de lutter pour une vision inclusive de la nation québécoise, pour l’intégration de jeunes de toutes origines dans nos écoles publiques, avec comme facteurs d’unité la langue commune et un même programme scolaire. Maintenant, au contraire, le PQ au pouvoir s’apprête à fermer la porte au nez de femmes musulmanes, d’hommes sikhs, et d’autres membres de minorités religieuses pour en faire des citoyennes et des citoyens de seconde zone, forcés de se trouver du travail dans le secteur privé en raison de leurs convictions religieuses.

Dans le premier cas, en 1977, le peuple québécois était en marche vers le premier référendum sur la souveraineté, l’espoir était grand et inspirant. Maintenant, en 2013, le PQ a abandonné ce que Mme Marois qualifie de « référendisme » et mis de côté toute perspective de lutte pour l’indépendance. Le lien entre ces deux aspects: la définition qu’on se fait de l’identité nationale (ouverte ou fermée) et la perspective de lutte pour l’émancipation (optimiste ou pessimiste), n’est pas une nouveauté dans notre histoire. L’émergence d’un modèle de laïcité interculturelle depuis une trentaine d’années correspond à une de nos deux grandes traditions, celle qui remonte au nationalisme démocratique des Patriotes et passe par le PQ de Lévesque et Godin. Le virage du PQ vers une laïcité identitaire les situe dans l’autre tradition, celle de la survivance, du défaitisme, du clérico-conservatisme et de Duplessis.

Aux sources de la laïcité québécoise
Le fond catholique du Québec a d’abord été imposé par la politique du Cardinal Richelieu, interdisant aux Français protestants d’immigrer en Nouvelle-France. Dans la même période, l’appellation « Habitant », pour désigner les personnes établies en permanence, par opposition aux officiels français de passage, présentait au contraire une identification on ne peut plus ouverte. Sont des Habitants, ceux et celles qui vivent ici, peut importe qu’ils et elles viennent du pays Basque, de Normandie, du Poitou, d’Ile-de-France ou de Bretagne…

Au début du régime anglais, la Proclamation royale annonce que toutes les lois du Parlement de Londres s’appliquent désormais dans la nouvelle Province de Québec. Ceci signifie que le serment du Test, une loi visant expressément à exclure les catholiques du gouvernement britannique, s’y applique également. Mais les gouverneurs Murray et Carleton constatent qu’une telle mesure est inapplicable dans la nouvelle colonie. L’Acte de Québec de 1774, qui remplace le serment du Test par un serment d’allégeance à la couronne, fait du Québec un des pays les plus tolérants à l’époque sur le plan de la religion.

L’introduction du système parlementaire, avec l’Acte constitutionnel de 1791, posera de nouveau la question religieuse avec l’élection d’un député juif à Trois-Rivières 1807. Le parti Canadien (appellation désignant les descendants de la Nouvelle-France à l’époque) évoque les lois britanniques discriminatoires pour tenter de l’exclure, sans succès. Il s’agissait alors de causer des ennuis à un député du parti adverse plus que d’un antisémitisme profond. À terme, l’égalité des droits pour les sujets de religion juive sera acceptée par tous, une première dans l’empire. La question de la lutte pour le gouvernement responsable et l’autonomie du Bas-Canada ne s’était pas encore posée avec acuité. Le nouveau nationalisme « canadien » était encore en gestation.

Lorsque le parti Canadien change son nom pour devenir « Patriote », c’est notamment dans un effort conscient visant à rallier diverses minorités (les Irlandais catholiques et les Écossais presbytériens, en particulier) autour d’un projet démocratique commun, celui d’un gouvernement autonome pour le Bas-Canada. Cette politique de l’inclusion trouve son ultime expression au moment de la radicalisation du mouvement avec la Déclaration d’indépendance du Bas-Canada de 1838, qui incluait notamment l’égalité des droits pour les « Indiens », et était signée par le fils d’un Loyaliste d’origine anglaise, Robert Nelson.

C’est la défaite des Patriotes qui a mené à la domination d’une identité étroite, celle du Canadien-français catholique, avec le conservatisme clérical qui s’est perpétué jusqu’à Duplessis. D’ailleurs, l’acharnement de certains nationalistes d’aujourd’hui contre les Musulmans (ou les Sikh ou les Juifs orthodoxes) n’est pas sans rappeler la répression du régime Duplessis contre les Témoins de Jéhovah. Il leur reprochait de faire du prosélytisme parmi les bons catholiques Canadiens-français et les réprimait (tout comme les méchants communistes) pour le bien de l’identité nationale. Aujourd’hui on craint l’influence pernicieuse que les femmes musulmanes pourraient avoir sur les jeunes dans les écoles. Comme si le corps enseignant québécois était soudainement envahi par une horde musulmane intégriste et prosélyte!

Le virage interculturel des années 1960 et 1970
Lorsque l’évolution démographique et le contexte international forcent le nationalisme à se redéfinir, avec la Révolution tranquille, on développe à nouveau une identité ouverte, celle du Québécois (et de la Québécoise!). Il s’agissait alors de s’identifier à un territoire, à une langue, et à une série d’institutions spécifiques à la province de Québec. « On est Québécois ou ben on l’est pas. », chantait Diane Dufresne. Ce nouveau concept flexible permettait de rompre avec l’héritage clérico-conservateur et de ramener l’identité à l’essentiel : la défense du français et l’autonomie institutionnelle, pouvant aller jusqu’à l’indépendance.

C’est sur cette base que la nouvelle politique interculturelle pouvait et devait se développer. D’abord, la Charte de la langue française, en obligeant les enfants de parents nés ailleurs à fréquenter l’école française, a donné naissance à une génération francophone et multiculturelle. Mais à l’opposé du multiculturalisme officiel développé au même moment par Ottawa, ce pluralisme était centré sur un foyer d’intégration : la majorité historique canadienne-française avec son histoire, sa langue et ses institutions.

De la loi 101 devaient nécessairement découler la politique interculturelle d’intégration des immigrantes et des immigrants (appliquant la même logique aux parents qu’aux enfants) ainsi que la laïcisation progressive de l’école publique, parachevée avec l’introduction du cours d’Éthique et culture religieuse, en 2008.  Le but de ce grand tournant était de reprendre l’offensive démographique et politique, en intégrant au peuple Québécois en pleine redéfinition des centaines de milliers de personnes venues d’ailleurs. L’alternative aurait été l’acceptation d’une mise en minorité rapide des francophones dans la Métropole et la folklorisation progressive de l’ethnie canadienne-française.

La défaite de 1995 et le nouveau conservatisme identitaire
Le fameux « nous » de Parizeau, le soir du référendum, a signalé l’abandon par une partie du mouvement souverainiste de cette belle ambition, à la fois démocratique et nationale, d’un ralliement de la population du Québec pour la souveraineté au-delà des différences quand aux origines. En disant que « les deux tiers de ce que nous sommes a voté OUI », le chef du camp souverainiste et Premier Ministre du Québec faisait un grand bond en arrière et plongeait son mouvement dans une impasse stratégique dont il peine toujours à se sortir. Depuis, la rengaine du référendum volé et les divers scénarios irréalistes tournant autour de l’élection référendaire ont nourri de petits courants radicaux comme le Parti indépendantiste ou Option nationale. C’est dans ce milieu revanchard et profondément défaitiste qu’a émergé le nouveau nationalisme conservateur à la Bock-Côté.

Reconnaissons que le Parti québécois lui-même a mis du temps à se rallier à cette tentation identitaire. Il a fallu le choc de la 3e place à l’élection de 2007 pour que le virage s’amorce réellement. C’est Mario Dumont, dont le parti a évolué graduellement d’une frange nationaliste du PLQ à une nouvelle édition de l’Union nationale, qui a frappé le coup de grâce en lançant la « crise des accommodements raisonnables ». Il n’y avait pas de crise, autre que médiatique et politique. Les accommodements en question étaient soit contestables (et ont été renversés) soit vraiment raisonnables (et ont été maintenus) soit pas du tout des accommodements au sens de la loi mais des arrangements informels de nature privée (et on s’en fout).

Tant pis pour l’appréhension sereine de la réalité sociale. Il fallait faire feu de tout bois et lancer le Québec dans un délire aux accents souvent xénophobes et remplis de préjugés et d’ignorance. Au lieu de combattre ce courant d’opinion pernicieux, susceptible de faire perdre au Parti québécois ce qu’il lui restait de crédibilité dans bien des communautés, Pauline Marois et son équipe ont décidé de combattre Dumont et l’ADQ sur le terrain de l’identité menacée. D’où le grand projet de loi sur l’identité québécoise, déposé par Marois alors qu’elle était cheffe du deuxième groupe d’opposition et dont la « Charte des valeurs » est le prolongement logique. Dans cette opération, les chantres de la laïcité autoritaire à la française ont joué le rôle de feuille de vigne progressiste. On va jusqu’à nous dire que l’invisibilité religieuse est un outil de cohésion sociale et un moyen d’éviter les tensions entre les communautés! Comme si la France, avec son Front national et ses émeutes était un modèle d’intégration et d’harmonie.

Et maintenant?
La proposition d’interdire les signes religieux dans les services publics est en droite ligne avec le reste de la réorientation du PQ opérée depuis 2007. Il s’agit de repousser aux calendes grecques toute mobilisation populaire en faveur de l’indépendance et, en attendant, de se replier sur un « nous » à définition restreinte en vue de dominer le segment le plus nationaliste de l’électorat francophone, un bloc suffisant pour rester au pouvoir, mais jamais pour remporter un référendum. C’est pourquoi les indépendantistes doivent se mobiliser contre ce projet et promouvoir une vision inclusive de l’identité québécoise, fondée à la fois sur la défense de l’héritage des luttes passées (la langue, les institutions démocratiques, l’égalité des droits, les programmes sociaux…) et une perspective d’avenir crédible, rassembleuse et mobilisante, un pays de projets écologique et solidaire.