dimanche 27 octobre 2013

Inclure, de Jean Dorion[i]: Pour un Québec libre… de l’islamophobie!

Jean Dorion a un cheminement unique qui donne une portée significative à sa critique forte du projet de Charte du gouvernement Marois. Il a été attaché politique des Ministres de l’Immigration Jacques Couture et Gérald Godin, ce qui l’a placé en première ligne dans l’invention de l’approche interculturelle par des gouvernements péquistes. Président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJB) pendant plusieurs années, il a joué un rôle clé dans les mobilisations en défense de la loi 101. Il a aussi été délégué du Québec à Tokyo et député du Bloc Québécois.

Il est un des auteurs de la Déclaration des indépendantistes pour une laïcité inclusive qui a été signée notamment par Maria Mourani, Yves Beauchemin et Jocelyn Desjardins (fondateur du NMQ).[ii] Son livre intitulé Inclure : Quelle laïcité pour le Québec, se situe dans le prolongement de plusieurs interventions publiques de l’auteur dans ce débat, depuis la Commission Bouchard-Taylor.

On pourrait résumer sa pensée par l’idée que la prohibition des signes religieux, et l’islamophobie qui la justifie souvent dans les débats, font énormément de tort au projet indépendantiste. Le fait que le gouvernement du Québec s’attaque à des minorités, dans le contexte nord-américain où ce type de restrictions est pratiquement inimaginable, poussera ces dernières (et pas seulement les personnes qui portent les signes en question) dans les bras des fédéralistes; le Canada étant alors vu comme un garant de leur liberté de religion et d’expression.

Il raconte comment des Musulmans souverainistes - et il en connaît plusieurs – ont cessé leur implication au Parti québécois depuis l’arrivée de Mme Marois à la direction en 2007 et son virage identitaire. Il fait remarquer que le PQ comptait quatre candidatures musulmanes à l’élection de 2007, et aucune en 2012! Les témoignages qu’il a recueillis tendent à démontrer que la grande majorité des Musulmanes et Musulmans du Québec, qu’ils soient conservateurs ou progressistes, sécularisés ou dévots, fédéralistes ou souverainistes, ne comprennent pas pourquoi on interdirait à des femmes de porter le hijab si c’est ce que leur dicte leur conscience. Seule une petite minorité qu’il qualifie d’intégristes de la laïcité appuierait cet aspect du projet du PQ.

Il se trouve que la plupart des Musulmanes et Musulmans du Québec sont d’immigration récente et ont été sélectionnés pour leur niveau d’éducation et leur excellente connaissance du français. Originaires pour la plupart d’anciennes colonies françaises qui ont lutté farouchement pour leur indépendance, le mouvement souverainiste devrait les considérer comme une population réceptive pour la cause. Mais la décision stratégique de la direction du parti d’embarquer dans le bateau de la chasse aux voiles est en train de miner ce qui devrait être un terrain fertile.

Il présente une véritable anthologie d’arguments contre l’islamophobie, défaisant tous les amalgames malhonnêtes et les raisonnements absurdes qui fourmillent dans le débat actuel. Son réquisitoire contre le modèle français d’intégration et de laïcité est on ne peut plus convaincant. Il démolit aussi la thèse douteuse sur l’inutilité de l’immigration, Le remède imaginaire, de Dubreil et Marois.[iii].

Bref, le Québec a besoin d’immigrantes et d’immigrants, et pour que la majorité de ces personnes arrivent ici avec une bonne connaissance du français, il faut aller les chercher dans des pays où l’Islam est la religion majoritaire. Le mouvement souverainiste a aussi besoin de renforts dans des groupes ethniques minoritaires s’il veut gagner un jour, et la communauté magrébine est un des groupes qui grandit le plus rapidement et qui est le plus susceptible de se rallier au projet. L’islamophobie, et les projets politiques qui s’en nourrissent et qui la renforcent à leur tour, doivent donc être combattus par les indépendantistes. Au lieu d’ériger des barrières rhétoriques et idéologiques fumeuses pour justifier  la marginalisation de ces populations, nous devrions construire des ponts avec ces communautés et les mobiliser dans une lutte pour notre libération et la leur, pour un Québec juste et démocratique qui protège tous les droits et toutes les libertés.



[i] Diron, J., Inclure. Quelle laïcité pour le Québec?, Éditions Québec Amérique inc., 2013, collection Dossiers et documents.  
[iii] On trouve aussi une critique approfondie de cette thèse, très appréciée dans certains milieux nationalistes, dans L’interculturalisme de Gérard Bouchard

lundi 16 septembre 2013

La prohibition des signes religieux, contre la laïcité

Les partisans de la prohibition des signes religieux pour les travailleuses et travailleurs du secteur public évoquent fréquemment le cas de la France où cette mesure est en place depuis des lustres afin de justifier ce qu’on considère comme une sorte de rattrapage. La France serait un modèle de laïcité à suivre, tandis que le Québec, avec son laisser-aller pluraliste d’inspiration anglaise tarderait à compléter la laïcisation de ses institutions. J’avance qu’au contraire le modèle québécois, fondé sur l’acceptation de la diversité religieuse y compris dans ses manifestations vestimentaires, constitue la voie de l’avenir, tandis que le courant de pensée dominant en France s’accroche à un passé révolu et ce faisant dénature la notion même de laïcité.

Aux origines révolutionnaires de la laïcité

Dans la France d’Ancien régime, les privilèges de l’aristocratie et ceux du clergé allaient de pair, dans un système légal profondément inégalitaire. La monarchie absolue était fondée sur la sanction de l’Église établissant le roi comme un représentant de Dieu sur Terre. C’est pourquoi la révolution démocratique bourgeoise (de 1789 à 1871, pour la France) a été menée en bonne partie contre l’Église catholique, bastion idéologique de la résistance conservatrice antidémocratique. Une religion à la quelle adhéraient la grande majorité des Français.

Deux camps se sont alors affrontés sur le terrain de l’identité nationale. D’un côté les républicains qui voyaient dans la révolution de 1789, avec ses valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité, l’expression la plus achevée d’une nation aspirant à l’universel; de l’autre, les monarchistes qui considéraient la religion catholique comme un aspect essentiel de la nation enracinée dans son histoire particulière. Sans le ralliement d’une partie des catholiques (par exemple Victor Hugo, à la fois fervent catholique et opposé au pouvoir temporel de l’Église) à l’idéal républicain et démocratique, la révolution démocratique n’aurait jamais pu l’emporter.

Si le terme de laïcité n’était pas utilisé à l’époque, c’est sans doute que la division entre les deux camps était si claire et concrète que cette abstraction n’y aurait rien ajouté. La notion de « laïc » représentait alors les adhérents à la religion catholiques qui ne faisaient pas partie des ordres religieux, comme ce fut le cas au Québec jusqu’aux années 1960.

La question des « signes religieux » ne se posait pas vraiment non plus. Les membres du clergé avaient leurs habits bien distinctifs, les aristocrates leurs vêtements ostentatoires, chaque métier ou profession ses codes vestimentaires particuliers. Aux vêtements symbolisant les autorités traditionnelles, on opposait les symboles de la révolution (cocarde tricolore et autres), comme pour deux armées bien distinctes sur le champ de bataille. En fait, cette confrontation entre l’Église conservatrice et l’État révolutionnaire a été d’une rare violence, avec la guerre en Vendée et l’exécution de prêtres réfractaires, notamment[i].

C’est lorsque le régime républicain s’est enfin stabilisé, avec la 3e République (1871-1940) que la question de la laïcité des institutions s’est posée. Il s’agissait de déterminer la place que pouvait continuer d’avoir l’Église catholique dans une France désormais républicaine pour de bon mais plus révolutionnaire. L’établissement d’un réseau d’écoles publiques à partir des années 1880, puis la loi de séparation de 1905 ont été les principaux axes de ce qu’on appelle aujourd’hui la laïcité. À noter, les écoles privées (pour la plupart catholiques et subventionnées par l’État) ont toujours continué d’exister en France en parallèle avec le réseau public laïque.

Comme les écoles avaient été assumées en bonne partie par des congrégations religieuses catholiques jusqu’à la grande réforme du Ministre Ferry, l’établissement d’écoles « laïques » allait de pair avec l’embauche d’enseignants « laïcs », c'est-à-dire n’appartenant à aucun ordre religieux.[ii] Ce qui n’empêchait pas la grande majorité d’entre eux d’aller à la messe le dimanche… On ne parlait pas alors de « symboles religieux », au sens où on l’entend aujourd’hui avec des accessoires permettant d’identifier l’appartenance religieuse d’une personne, mais carrément d’uniformes religieux couvrant les frères enseignants et sœurs enseignantes de la tête aux pieds. À noter, les anticléricaux les plus radicaux à l’Assemblée nationale française ont proposé une loi interdisant le port de la soutane dans les endroits publics! Pour certains, la guerre contre l’Église commencée durant la Grande Révolution ne pouvait s’arrêter que par l’éradication de tout vestige religieux dans la société. Mais la majorité des députés, incluant les Ministres responsables de la loi de 1905 comme Briand, se sont opposés à ces excès.
En somme, le fait d’exiger des personnes enseignant dans les écoles publiques qu’elles s’habillent d’une manière « laïque » était une mesure tout à fait logique dans le contexte d’un effort visant à créer des institutions publiques dans lesquelles tous les enfants français seraient réunis indépendamment de la religion de leur famille, autour d’une identification à des valeurs communes non religieuses comme la citoyenneté et le patriotisme. Cet effort était mené contre la domination historique de la religion catholique, encore largement majoritaire dans le pays, dans le but d’accorder une citoyenneté égale aux membres de minorités religieuses et philosophiques (protestants, juifs, athées, etc.). C’est le sens premier du combat pour la laïcité, un combat pour l’égalité dans une société pluraliste sur le plan des croyances.

Le tournant conservateur et identitaire des années 1990

Jusqu’aux années 1980, les partisans d’un approfondissement de la laïcisation en France ont concentré leur attention sur les entorses au principe laïque préservées depuis la 3e république, comme les écoles privées confessionnelles subventionnées par l’État ou la législation spéciale pour la région d’Alsace-Lorraine (reprise à l’Allemagne en 1918). La dernière tentative de réforme substantielle sur le plan scolaire, durant le premier mandat de Mitterrand, a été bloquée par une mobilisation massive des parents catholiques (non sans rappeler les manifestations récentes contre le mariage homosexuel). Le gouvernement de gauche a alors cédé aux pressions des parents attachés à la religion majoritaire.
Mais dans les années 1980, deux autres phénomènes vont changer la nature et le contenu du débat : d’une part, la montée de l’extrême-droite du Front national avec sa rhétorique anti-immigration et son hostilité envers la minorité d’origine magrébine; d’autre part, la montée de différents courants politiques conservateurs se réclamant de l’Islam dans quelques pays musulmans (Iran, Afghanistan, Algérie…)  et dont l’influence s’étend à des éléments de la minorité musulmane dans les pays occidentaux. Au bout d’un processus graduel de réajustement idéologique, l’extrême-droite française est d’ailleurs parvenue à transformer son discours anti-arabe en discours antimusulman, et donc à se réclamer de la laïcité, après avoir longtemps pris racine dans le vieux courant conservateur catholique.[iii]

C’est dans ce nouveau contexte qu’on commence à s’inquiéter de l’apparition de « symboles religieux », en particulier le foulard islamique (hijab) qu’on s’entête à appeler « le voile » en France, ce qui crée une confusion utile avec d’autres vêtements couvrant le visage comme le tchador, le niqab et la burka. Si le caractère sexiste du hijab est indéniable (comme pour les talons hauts, le maquillage, etc.), les arguments en faveur de sa prohibition, au nom du principe de la laïcité, sont pour le moins problématiques. Premièrement, on s’intéresse rarement à ce que pensent les femmes qui le portent. Le fait est que les motifs varient énormément d’une femme à une autre, surtout dans le contexte occidental, allant de la piété à la défiance politique en passant par l’affirmation identitaire et la simple habitude culturelle.

Mais les philosophes républicains de la nouvelle vague ne s’embêtent pas d’une telle sociologie et décrètent qu’il s’agit (peu importe ce que pensent les femmes en question) d’un symbole intégriste, fondamentaliste, exprimant une hostilité envers les « valeurs de la république » et la démocratie elle-même. Ce faisant, on donne à la laïcité une nouvelle mission, celle de protéger la majorité (catholique ou agnostique) contre la visibilité grandissante des religions minoritaires.[iv] Ce qui est précisément le contraire de ce qu’on cherchait à faire avec la laïcité, de la Révolution de 1789 jusqu’à l’adoption de la loi de 1905 et au-delà.

On est allé jusqu’à interdire, en 2004, aux adolescentes qui fréquentent les lycées publics de porter le hijab, ce qui va forcer les plus déterminées d’entre elles à trouver refuge… dans les écoles privées catholiques ! Beau modèle d’intégration! Depuis, la chasse aux voiles se poursuit inlassablement. On interdit maintenant aux mères qui portent le hijab d’accompagner leurs enfants dans des sorties scolaires. On veut interdire le port du « voile » pour les éducatrices dans les garderies privées. Les prohibitions n’ont pas de fin à partir du moment où l’État se permet d’interdire quelque chose simplement parce que c’est un symbole d’appartenance religieuse et qu’on considère ce symbole, porté par un individu, comme un attaque contre la collectivité et le caractère laïque des institutions, voir contre les valeurs communes de la société dans son ensemble.

Mais quand on y pense un peu, on doit admettre que cette judiciarisation des habitudes vestimentaires ne correspond plus à une nécessité politique réelle. Le fait que les écoles privées catholiques soient subventionnées par l’État constitue une entorse au principe de la laïcité beaucoup plus grave que la présence de quelques dizaines de hijabs ou kippas parmi les cent mille personnes qui travaillent dans les écoles publiques québécoises. En fait, l’acceptation de ces symboles constituerait un pas en avant dans la laïcisation en affirmant clairement que c’est l’État qui se doit d’être laïque précisément pour que les personnes soient libres de croire ou non et de pratiquer leur religion comme bon leur semble, tant que leur pratique n’empiète pas sur les droits des autres ou ne constitue pas un fardeau pour l’institution. Le but de la laïcité est précisément d’assurer l’égalité des personnes appartenant à des religions ou des courants de pensée minoritaires. Il s’agit, autrement dit, de retirer à l’État le droit de légiférer sur des choix moraux personnels (vêtements, alimentation) n’ayant pas d’impact significatif sur la vie des autres. Les débats moraux peuvent alors se poursuivre librement au niveau de la société civile, comme par exemple entre les personnes qui veulent promouvoir le hijab et celles qui veulent le dénoncer.

Bernard Drainville a affirmé récemment que le travail dans le secteur public n’est pas un droit. On croirait entendre parler un aristocrate qui n’a jamais eu besoin de travailler pour gagner sa vie! Le fait est que l’équité dans l’accès à tout type d’emploi est un principe fondamental pour une société laïque et démocratique. Limiter l’accès à de nombreux emplois en prohibant les vêtements et accessoires ayant une connotation religieuse va à l’encontre de la Charte québécoise des droits et libertés, adoptée il y a près de 40 ans. À noter, il s’agit environ de 35% des emplois occupés par des femmes mais de seulement 15% des emplois masculins.[v]

Créer une exception aux règles établies dans cette charte en créant une nouvelle charte « des valeurs » constitue une rupture avec les valeurs que nous avons affirmées comme société depuis la Révolution tranquille. Ces valeurs incluent l’égalité des droits pour toutes les personnes qui vivent au Québec, indépendamment de leur identité culturelle ou religieuse. Prendre exemple sur la France et sa nouvelle laïcité identitaire et autoritaire, hostile aux minorités, serait un recul majeur pour la laïcité.



[i] On peut lire Quatre-vingt-treize de Victor Hugo pour se mettre en contexte.
[ii] Baubérot, J. (2010). Histoire de la laïcité en France (5e éd.). Paris: Presses universitaires de France.
[iii] Baubérot, J. (2012). La laïcité falsifiée. Paris: Découverte.
[iv] Tevanian, P. (2013). Une révolution conservatrice dans la laïcité: de Ferry à Le Pen, en passant par Stasi et Mélenchon. Les mots sont importants. Retrieved from http://lmsi.net/Une-revolution-conservatrice-dans
[v] http://qe.cirano.qc.ca/theme/marche_du_travail/population_active, données du recensement de 2011, consulté le 16 septembre 2013. 

mercredi 4 septembre 2013

Réflexion autour de « L’interculturalisme : un point de vue Québécois » de Gérard Bouchard


Dans un ouvrage impressionnant par son érudition et son ampleur [i], Gérard Bouchard, professeur à  l’UQAC et co-président avec Charles Taylor de la célèbre commission, développe et défend les idées de l’interculturalisme, la conception de l’intégration citoyenne adoptée - mais pas toujours clairement définie - par l’État québécois. Dans le contexte du débat sur la Charte des valeurs, cette contribution tombe à point et devrait permettre de clarifier les différentes options en jeu, pendant que bien des commentateurs s’adonnent à la diffusion de demi-vérités, aux raccourcis commodes et à une guérilla idéologique qui sème la confusion. Voici mon interprétation personnelle de la thèse qui y est défendue.

Trois options à rejeter

L’enjeu de l’intégration citoyenne - un ensemble de politique visant à créer une société où les différents se règles pacifiquement et à laquelle l’ensemble de la population peut s’identifier par divers repères culturels et axiologiques (relatifs aux valeurs) - est bien présent dans la plupart des pays. À cette question, quatre grandes catégories de réponses ont été données jusqu’à maintenant. Bouchard en écarte trois : le multiculturalisme canadien, l’assimilation et le modèle républicain français.

Le multiculturalisme ne convient pas au Québec parce qu’il repose sur la prémisse (contestable même dans le contexte du Canada anglais) de l’absence d’une majorité culturelle, toutes les communautés et toutes les identités étant abordées (en théorie) sur un pied d’égalité. Dans le cas du Québec, d’abord, l’existence d’une majorité culturelle est indéniable, peu importe comment on la définit. Dans son acception la plus étroite, les descendants des colons de la Nouvelle-France constituent plus des deux tiers de la population. Si on élargit à l’ensemble des personnes de langue maternelle française, on dépasse les 80%. Mais plus important encore, cette majorité constitue aussi une minorité culturelle dans le contexte canadien et nord-américain. Cette minorité a été conquise, réprimée et menacée par l’assimilation. On peut débattre longtemps sur la gravité de la situation du français à Montréal et ailleurs, mais on doit s’entendre pour accepter que des mesures soient prises par l’État pour protéger cette minorité-majorité, comme la loi 101, ne serait-ce que pour préserver la diversité culturelle de l’humanité.

Une politique d’assimilation ne convient plus à notre époque. À côté de (et avec) la majorité historique canadienne-française, plusieurs minorités de diverses natures ont été constituée à travers les vagues successives d’immigration. Se donner comme objectif d’assimiler complètement les membres de ces minorités pour en faire de bons Canadiens-français s’identifiant à nos ancêtres les colons du 17e et du 18e siècle n’est pas un objectif réaliste. Derrière l’apparence d’un objectif ambitieux, il s’agirait en fait d’un repli sur soi, de l’abandon de la construction de ce peuple québécois qui est en marche depuis les années 1960. Aussi, une telle politique risque de créer deux catégories de citoyennes et de citoyens, en justifiant des pratiques discriminatoires par le « refus de s’intégrer » des membres des minorités.

Bouchard écarte également le modèle républicain français, soit la prétention à une citoyenneté abstraite et universelle reposant uniquement sur l’attachement aux institutions démocratiques communes. D’abord, ce modèle, même dans le cas de la France, repose sur une imposture. Dans les faits, aucun pays n’est exempt de repères culturels particuliers. La France, comme tous les pays occidentaux, hérite de longs siècles de domination idéologique du christianisme, qui lui-même avait intégré des éléments de culture juive, gréco-romaine et païenne. (Pensons seulement à notre calendrier!) Prétendre que notre culture nationale est universelle permet de catégoriser (et de mépriser) comme « culturel » ou « communautaire » ce qui caractérise les minorités, en niant que la nation elle-même est une communauté et possède sa propre culture. Le refus de l’État français de même constituer des statistiques sur la situation socio-économique des minorités, au nom de cet universalisme abstrait, ou la décision récente de retirer le mot « race » dans la liste des motifs de discrimination (parce que ce serait raciste…) est un exemple de l’absurdité de cette politique de l’autruche. Toute l’histoire du colonialisme est aussi remplie de cette prétention à l’universel et au monopole de la raison et du progrès, face aux populations conquises, jugées primitives et irrationnelles.

Un modèle en équilibre

De son côté, le modèle de l’interculturalisme cherche à constituer un point d’équilibre entre des objectifs et des valeurs également légitimes. Si la majorité a le droit de s’affirmer comme telle et de préserver son existence face aux dangers de la mondialisation et de l’uniformisation culturelle, les minorités ont également le droit de demeurer attachées à leur héritage particulier, à leurs habitudes alimentaires ou vestimentaires, par exemple. Les études effectuées sur le sujet démontrent en fait que les membres de minorités culturelles ayant à leur disposition des organisations leur permettant de préserver cet héritage s’intègrent mieux à leur société d’accueil que les personnes isolées et acculturées.

S’il est primordial de faire reposer les institutions publiques sur des valeurs universelles et acceptées par toutes et tous (démocratie, égalité des droits, justice), ces institutions ne peuvent pas fonctionner sans un enracinement historique (les origines de notre système parlementaire, la révolution tranquille, etc.) et des points de repère culturels également communs (la langue française, la littérature québécoise). Il s’agit de construire une culture publique commune, fondée sur la culture particulière de la majorité, mais capable de transcender cette dernière en dégageant ses qualités universelles et d’évoluer en intégrant l’apport des groupes minoritaires historiques et des nouvelles populations.

Une intégration réussie, en plus de ses aspects culturels et politiques, repose sur la justice sociale et la participation économique. On peut difficilement imaginer un ralliement au projet national québécois de populations victimes de diverses formes de discrimination formelle ou informelle. Plusieurs études démontrent que celles-ci sont bien présentes dans notre société, notamment le bon vieux racisme contre les Noirs et la plus récente tendance islamophobe qui s’attaque aux personnes originaires de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Une société unie et tournée vers l’avenir doit être une société juste.

En ce qui concerne la laïcité, Bouchard réitère les recommandations du rapport de la Commission qu’il a coprésidé. Il s’agit de développer un modèle de laïcité qui soit compatible avec la préservation de la culture majoritaire (on ne va pas changer les saints noms des villages ou enlever la croix sur le drapeau…) tout en respectant les droits des personnes et des minorités. On devrait pouvoir progresser sur le plan de la laïcisation des institutions (pas de prière chrétienne au conseil municipal, par exemple) sans créer de nouveaux motifs de discrimination (en interdisant les signes religieux pour tout le secteur public, par exemple).

Pour ce qui est des « accommodements » pour motifs religieux, il faudrait établir certaines balises administratives pour s’assurer qu’ils soient bel et bien « raisonnables », c'est-à-dire que leur acceptation ne brime pas les droits d’autres personnes et ne constituent pas un fardeau pour l’institution concernée. Afin de surveiller l’application d’une telle politique, Bouchard propos de mettre en place un organisme public qui étudierait attentivement les cas réels et conseillerait les administrations des divers services et ministères.

En somme, le Québec n’a pas à choisir entre sa propre disparition dans le creuset multiculturel canadien ou un repli sur son vieux fond identitaire. Dans un cas comme dans l’autre, on arriverait à une sorte de folklorisation de la culture québécoise. Le Québec n’est pas non plus obligé de choisir entre une laïcité conformiste à la française ou un retour au clérico-conservatisme à la Duplessis. Ces deux options seraient également en opposition au projet déjà implicite dans la loi 101 et réaffirmé dans nos politiques d’immigration, soit l’intégration de membres de diverses minorités, y compris de minorités religieuses, à un projet national qui soit compatible avec le respect de leurs droits. Si notre culture publique commune doit reposer sur des valeurs, que celles-ci soient des valeurs d’équité, de justice et de solidarité. La perspective d’avenir la plus prometteuse pour le Québec est celle d’une nation unie par la langue française et des institutions démocratiques, mais plurielle sur le plan des origines, des croyances et des habitudes de vie.





[i] Bouchard, G. (2012). L'interculturalisme: un point de vue québécois. Montréal: Boréal.

vendredi 30 août 2013

Islamophobie et impérialisme

(Je reproduis ici un article qui avait été publié dans la revue À Bâbord, no 13, février-mars 2006. Ça fait donc plus de sept ans que j'interviens sur cette question. Le texte présente des arguments qui me semblent toujours essentiels pour se situer, à gauche, dans ces débats.)

Depuis le début du colonialisme européen, l’orientalisme, ou la caricature des sociétés de civilisation musulmane, a été une pièce centrale de l’idéologie des conquérants. Les « Orientaux » étaient présentés comme vivant dans des sociétés figées, d’un autre âge, et incapables de « progrès » par leurs propres moyens. Ce qui n’a pas empêché les Britanniques de s’allier aux monarques et aux aristocrates pour contrer la montée des forces sociales qui auraient pu donner naissance à des concurrents capitalistes, en Inde et en Égypte, notamment [1].

Durant la longue période de conflits inter impérialistes de la Première guerre mondiale jusqu’à la fin de la Guerre froide, l’Orient est devenu un terrain parmi d’autres dans une série de conflits où le nationalisme arabe ou l’islam pouvaient être utilisés par une grande puissance ou une autre selon les objectifs stratégiques du moment et la logique géopolitique. Par exemple, la prise du pouvoir par le clan Saoud en Arabie au lendemain de la Grande guerre était utile pour la Grande-Bretagne et la France en vue d’éviter une trop grande concentration de pouvoir entre les mains de la dynastie Hachémite, la seule qui pouvait prétendre unifier le monde arabe à l’époque. C’est là la source de l’influence de la secte ultraconservatrice wahhabite dans une partie du monde musulman.

Soixante ans plus tard, l’administration Carter puis celle de Reagan allaient encourager l’influence d’interprétations ultraconservatrices de l’islam au Pakistan et en Afghanistan dans le contexte de la dernière phase de la Guerre froide. Il s’agissait de mobiliser le fanatisme religieux pour alimenter la guerre contre l’occupation russe du pays en vue d’infliger à l’URSS « son Vietnam ». C’est à travers ce « jihad américain » que les gouvernements des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Égypte, de l’Arabie Saoudite et du Pakistan ont financé et organisé ce qui allait devenir Al Qaïda, les Talibans et l’oligarchie de trafiquants d’opium appelée Alliance du Nord, qui gouverne aujourd’hui l’Afghanistan.

Ce sont les vétérans du jihad états-unien qui allaient ensuite constituer des groupes de fanatiques meurtriers comme le GIA algérien, et organiser une série d’attentats terroristes incluant ceux du 11 septembre 2001 [2].

L’interprétation la plus commune de ces attentats est qu’ils trouvent leur cause dans « l’islamisme radical ». Comme si le terrorisme était « plus radicalement musulman » que d’autres formes d’action politique. Cette vision de l’islam comme une religion plus violente et plus oppressive que d’autres alimente les théories du « choc des civilisations » servant de justification plus ou moins sophistiquée pour le nouveau colonialisme en Irak et en Afghanistan et la négation des droits du peuple palestinien. Le sous-entendu est que si on laisse ces peuples se gouverner eux-mêmes, ils vont nous attaquer de plus belle à cause de leur « haine » pour « notre civilisation ».

Dans l’opinion publique générale, cette théorie se traduit par le racisme bête et méchant envers ceux et celles qui « ont l’air d’être musulmans » (incluant les Sikh et les Arabes chrétiens ou athées, les électriciens brésiliens établis à Londres, etc.). C’est cet ensemble de théories colonialistes et de préjugés racistes qu’il convient d’appeler l’islamophobie. Le monde occidental baigne littéralement dans cette atmosphère idéologique depuis le 11 septembre 2001, à tel point qu’on ne le remarque plus.

Toutefois, des symptômes spectaculaires de ce mal sont apparus au cours des derniers mois. Le 11 décembre 2005, une manifestation islamophobe violente a été organisée près de Sydney en Australie avec l’appui d’un équivalent de Jeff Filion et du parti néonazi. Des dizaines de personnes ciblées par une foule ivre, blanche et portant de nombreux drapeaux du pays, ont été battues sauvagement. Il y a aussi bien entendu la vague d’émeutes en France, causée essentiellement par le racisme systémique de l’État français et une montée d’agressivité policière encouragée par le démagogue de droite et candidat à la présidence Nicolas Sarkosy. Plus près de nous, la motion adoptée par l’Assemblée nationale « contre la Charia » était manifestement un enfonçage de portes ouvertes, puisque personne au Québec ne propose une quelconque forme de tribunal islamique, et que même en Ontario, l’arbitrage religieux est à mille lieues des images évoquées par ce terme, incompris ici et interprété de mille manières différentes dans le monde musulman [3].
Partout en Occident, on s’appuie sur cette peur des terroristes musulmans, sur l’amalgame islam = intégrisme = terrorisme, pour miner les droits fondamentaux avec des politiques comme les certificats de sécurité, en vertu desquels on a condamné sans procès cinq hommes arabes et musulmans à la prison ou à la déportation vers des pays où on pratique la torture.

La faiblesse de la réponse d’une bonne partie de la gauche face à cette offensive raciste et colonialiste tient à un manque de clarté dans l’interprétation de la religion et, plus généralement, du rôle de l’idéologie dans la lutte sociale et politique.

On ne peut pas lutter efficacement pour la défense du droit à l’autodétermination de peuples où l’islam est la religion de la majorité, ou défendre les droits démocratiques des populations musulmanes immigrantes et réfugiées en Occident tout en cautionnant l’idéologie islamophobe qui justifie les opérations coloniales et la discrimination. Les débats actuels autour de l’islam posent donc un problème de méthode.

Il est incontestable que des atrocités ont été commises au nom de l’islam au cours des dernières années. Mais est-ce que l’islam est véritablement en cause dans ces situations ? Autrement dit, devrait-on croire les dictateurs et les massacreurs lorsqu’ils justifient idéologiquement leurs actions ? Avec une telle logique, on devrait condamner le christianisme en bloc à cause des atrocités commises en son nom par de multiples dictatures, de l’Espagne de Franco au Chili de Pinochet. On devrait aussi condamner le libéralisme et les idées démocratiques ayant servi de justification à deux millions de morts en Indochine et à de multiples guerres d’agression, dont l’invasion de l’Irak n’est que la plus récente. Plus encore, on devrait rejeter les idées socialistes et communistes ayant servi de discours à des dictatures brutales, de la Russie de Staline à la Corée du Nord d’aujourd’hui en passant par le Cambodge de Pol Pot.

Au bout du compte, on ne peut pas juger des mouvements politiques à leur discours mais seulement aux résultats concrets de leurs actions. Il faut lutter contre les dictateurs, les occupants et les assassins peu importe leurs idéologies. L’erreur tragique de la gauche stalinienne, dominante dans tout le tiers-monde durant trois générations, a été d’alimenter la croyance dans les vertus des dictatures au discours « progressiste », y compris les prétendues « bourgeoisies progressistes » comme le régime baathiste en Irak ou le gouvernement de Bani Sadr en Iran, qui avait préparé le terrain pour la théocratie de Khomeini.

Il faut appuyer les mouvements de résistance à l’oppression, également peu importe leur idéologie. Ce qui ne veut pas dire qu’on s’abstienne de critiquer tant les méthodes d’action que le discours de ces mouvements. Ce qui compte c’est de ne pas utiliser les contradictions ou les erreurs de ces mouvements comme prétexte pour se mettre du côté de l’impérialisme ou adopter une position de neutralité moralisatrice [4].

Au Canada et au Québec, il faut partir du constat que l’islam est la principale religion de communautés d’immigration récente et non-blanches. Les musulmans et musulmanes d’ici sont victimes de racisme à cause de leur origine Arabe, Africaine ou Asiatique. En plus, on les stigmatise à cause de leur religion qui est présentée dans les médias comme la cause du terrorisme et une idéologie intrinsèquement et inévitablement anti-démocratique, conservatrice et oppressive pour les femmes. Est-ce qu’on oublie si facilement les dégâts causés par le catholicisme dans notre propre histoire ?

Le crime de faciès pour les personnes ayant l’air d’être musulmanes est devenu un fondement de l’activité policière et des crimes racistes. On rapporte d’ailleurs des cas de plus en plus nombreux de racisme dans les écoles envers des élèves provenant de pays musulmans ou perçus comme tels.

Le rôle de la gauche en Occident dans cette atmosphère empoisonnée devrait être de démystifier l’islam, de se solidariser des communautés musulmanes, arabes et asiatiques contre la montée du racisme privé et institutionnel dont elles sont victimes, et enfin de réclamer la fin de toute ingérence des grandes puissances dans les affaires des pays musulmans. Dans cette lutte, nous devons travailler avec les organisations musulmanes qui sont ouvertes à un travail conjoint sur la base du respect mutuel.

À cet égard, le travail du mouvement anti-guerre britannique avec l’Association des musulmans de Grande-Bretagne (MAB) est exemplaire. C’est notamment à travers cette alliance que la gauche britannique a réussi à mobiliser des millions de personnes contre la guerre d’Irak et à se prémunir contre la démagogie sécuritaire lors des attentats de juillet 2005 dans le métro de Londres. C’est aussi en partie grâce à ce travail systématique avec les musulmanes que le nouveau parti de gauche Respect a pu émerger si rapidement et même remporter un siège lors des élections générales de mai. Dans cette situation, contrairement à ce qui a été affirmé, notamment par Gilbert Achcar [5], ce sont les travailleureuses musulmanes qui se sont rapprochés de la gauche, au grand dam des intégristes. Mais pour faire ce travail crucial de solidarité contre le racisme et l’impérialisme, il faut être absolument clair sur le contenu politique de la situation actuelle et affirmer bien haut que l’islam n’est pas l’ennemi et que la guerre n’est pas la solution.

Benoit Renaud

NOTES

[1] Voir Chris Harman, A people’s history of the worldhttp://www.istendency.net.
[2] Mahmood Mamdani, Good Muslim, bad Muslim : America, the Cold War and the roots of Terror, Three Leaves Press, New York, 2005.
[3] Sur cette question, lire les articles de Richard Fidler dans Socialist Worker, notamment dans le numéro du 24 septembre 2005, et dans le numéro de la fin décembre où il traite de projet de loi déposé récemment par le gouvernement McGinty en Ontario : www.socialist.ca.
[4] Comme disait Trotsky dans Leur morale et la nôtre, la petite bourgeoisie intellectuelle sécrète de la moralité comme une sueur froide symptomatique de sa peur panique de la lutte de classe avec toute sa laideur violente.
[5] Gilbart Achcar, Marxisme et religion : d’hier à aujourd’hui, sur le site de La Gauche :www.lagauche.com.

samedi 24 août 2013

Choisir entre deux Québec


« La liberté que je réclame pour moi, pour tous mes compatriotes, pour tous ceux qui pensent comme eux, je la laisse à tous ceux qui pensent autrement. »
Louis-Joseph Papineau, discours électoral, 13 septembre 1827.

Plusieurs ministres du gouvernement Marois ont évoqué la bataille pour l’adoption de la Charte de la langue française (loi 101) comme inspiration pour leur nouvelle bataille, cette fois en faveur de la prohibition des signes d’appartenance religieuse dans le secteur public. Si une bataille ressemble toujours à une autre bataille, le contenu de ces deux confrontations est bien différent. Dans le cas de la loi 101, il s’agissait de lutter pour une vision inclusive de la nation québécoise, pour l’intégration de jeunes de toutes origines dans nos écoles publiques, avec comme facteurs d’unité la langue commune et un même programme scolaire. Maintenant, au contraire, le PQ au pouvoir s’apprête à fermer la porte au nez de femmes musulmanes, d’hommes sikhs, et d’autres membres de minorités religieuses pour en faire des citoyennes et des citoyens de seconde zone, forcés de se trouver du travail dans le secteur privé en raison de leurs convictions religieuses.

Dans le premier cas, en 1977, le peuple québécois était en marche vers le premier référendum sur la souveraineté, l’espoir était grand et inspirant. Maintenant, en 2013, le PQ a abandonné ce que Mme Marois qualifie de « référendisme » et mis de côté toute perspective de lutte pour l’indépendance. Le lien entre ces deux aspects: la définition qu’on se fait de l’identité nationale (ouverte ou fermée) et la perspective de lutte pour l’émancipation (optimiste ou pessimiste), n’est pas une nouveauté dans notre histoire. L’émergence d’un modèle de laïcité interculturelle depuis une trentaine d’années correspond à une de nos deux grandes traditions, celle qui remonte au nationalisme démocratique des Patriotes et passe par le PQ de Lévesque et Godin. Le virage du PQ vers une laïcité identitaire les situe dans l’autre tradition, celle de la survivance, du défaitisme, du clérico-conservatisme et de Duplessis.

Aux sources de la laïcité québécoise
Le fond catholique du Québec a d’abord été imposé par la politique du Cardinal Richelieu, interdisant aux Français protestants d’immigrer en Nouvelle-France. Dans la même période, l’appellation « Habitant », pour désigner les personnes établies en permanence, par opposition aux officiels français de passage, présentait au contraire une identification on ne peut plus ouverte. Sont des Habitants, ceux et celles qui vivent ici, peut importe qu’ils et elles viennent du pays Basque, de Normandie, du Poitou, d’Ile-de-France ou de Bretagne…

Au début du régime anglais, la Proclamation royale annonce que toutes les lois du Parlement de Londres s’appliquent désormais dans la nouvelle Province de Québec. Ceci signifie que le serment du Test, une loi visant expressément à exclure les catholiques du gouvernement britannique, s’y applique également. Mais les gouverneurs Murray et Carleton constatent qu’une telle mesure est inapplicable dans la nouvelle colonie. L’Acte de Québec de 1774, qui remplace le serment du Test par un serment d’allégeance à la couronne, fait du Québec un des pays les plus tolérants à l’époque sur le plan de la religion.

L’introduction du système parlementaire, avec l’Acte constitutionnel de 1791, posera de nouveau la question religieuse avec l’élection d’un député juif à Trois-Rivières 1807. Le parti Canadien (appellation désignant les descendants de la Nouvelle-France à l’époque) évoque les lois britanniques discriminatoires pour tenter de l’exclure, sans succès. Il s’agissait alors de causer des ennuis à un député du parti adverse plus que d’un antisémitisme profond. À terme, l’égalité des droits pour les sujets de religion juive sera acceptée par tous, une première dans l’empire. La question de la lutte pour le gouvernement responsable et l’autonomie du Bas-Canada ne s’était pas encore posée avec acuité. Le nouveau nationalisme « canadien » était encore en gestation.

Lorsque le parti Canadien change son nom pour devenir « Patriote », c’est notamment dans un effort conscient visant à rallier diverses minorités (les Irlandais catholiques et les Écossais presbytériens, en particulier) autour d’un projet démocratique commun, celui d’un gouvernement autonome pour le Bas-Canada. Cette politique de l’inclusion trouve son ultime expression au moment de la radicalisation du mouvement avec la Déclaration d’indépendance du Bas-Canada de 1838, qui incluait notamment l’égalité des droits pour les « Indiens », et était signée par le fils d’un Loyaliste d’origine anglaise, Robert Nelson.

C’est la défaite des Patriotes qui a mené à la domination d’une identité étroite, celle du Canadien-français catholique, avec le conservatisme clérical qui s’est perpétué jusqu’à Duplessis. D’ailleurs, l’acharnement de certains nationalistes d’aujourd’hui contre les Musulmans (ou les Sikh ou les Juifs orthodoxes) n’est pas sans rappeler la répression du régime Duplessis contre les Témoins de Jéhovah. Il leur reprochait de faire du prosélytisme parmi les bons catholiques Canadiens-français et les réprimait (tout comme les méchants communistes) pour le bien de l’identité nationale. Aujourd’hui on craint l’influence pernicieuse que les femmes musulmanes pourraient avoir sur les jeunes dans les écoles. Comme si le corps enseignant québécois était soudainement envahi par une horde musulmane intégriste et prosélyte!

Le virage interculturel des années 1960 et 1970
Lorsque l’évolution démographique et le contexte international forcent le nationalisme à se redéfinir, avec la Révolution tranquille, on développe à nouveau une identité ouverte, celle du Québécois (et de la Québécoise!). Il s’agissait alors de s’identifier à un territoire, à une langue, et à une série d’institutions spécifiques à la province de Québec. « On est Québécois ou ben on l’est pas. », chantait Diane Dufresne. Ce nouveau concept flexible permettait de rompre avec l’héritage clérico-conservateur et de ramener l’identité à l’essentiel : la défense du français et l’autonomie institutionnelle, pouvant aller jusqu’à l’indépendance.

C’est sur cette base que la nouvelle politique interculturelle pouvait et devait se développer. D’abord, la Charte de la langue française, en obligeant les enfants de parents nés ailleurs à fréquenter l’école française, a donné naissance à une génération francophone et multiculturelle. Mais à l’opposé du multiculturalisme officiel développé au même moment par Ottawa, ce pluralisme était centré sur un foyer d’intégration : la majorité historique canadienne-française avec son histoire, sa langue et ses institutions.

De la loi 101 devaient nécessairement découler la politique interculturelle d’intégration des immigrantes et des immigrants (appliquant la même logique aux parents qu’aux enfants) ainsi que la laïcisation progressive de l’école publique, parachevée avec l’introduction du cours d’Éthique et culture religieuse, en 2008.  Le but de ce grand tournant était de reprendre l’offensive démographique et politique, en intégrant au peuple Québécois en pleine redéfinition des centaines de milliers de personnes venues d’ailleurs. L’alternative aurait été l’acceptation d’une mise en minorité rapide des francophones dans la Métropole et la folklorisation progressive de l’ethnie canadienne-française.

La défaite de 1995 et le nouveau conservatisme identitaire
Le fameux « nous » de Parizeau, le soir du référendum, a signalé l’abandon par une partie du mouvement souverainiste de cette belle ambition, à la fois démocratique et nationale, d’un ralliement de la population du Québec pour la souveraineté au-delà des différences quand aux origines. En disant que « les deux tiers de ce que nous sommes a voté OUI », le chef du camp souverainiste et Premier Ministre du Québec faisait un grand bond en arrière et plongeait son mouvement dans une impasse stratégique dont il peine toujours à se sortir. Depuis, la rengaine du référendum volé et les divers scénarios irréalistes tournant autour de l’élection référendaire ont nourri de petits courants radicaux comme le Parti indépendantiste ou Option nationale. C’est dans ce milieu revanchard et profondément défaitiste qu’a émergé le nouveau nationalisme conservateur à la Bock-Côté.

Reconnaissons que le Parti québécois lui-même a mis du temps à se rallier à cette tentation identitaire. Il a fallu le choc de la 3e place à l’élection de 2007 pour que le virage s’amorce réellement. C’est Mario Dumont, dont le parti a évolué graduellement d’une frange nationaliste du PLQ à une nouvelle édition de l’Union nationale, qui a frappé le coup de grâce en lançant la « crise des accommodements raisonnables ». Il n’y avait pas de crise, autre que médiatique et politique. Les accommodements en question étaient soit contestables (et ont été renversés) soit vraiment raisonnables (et ont été maintenus) soit pas du tout des accommodements au sens de la loi mais des arrangements informels de nature privée (et on s’en fout).

Tant pis pour l’appréhension sereine de la réalité sociale. Il fallait faire feu de tout bois et lancer le Québec dans un délire aux accents souvent xénophobes et remplis de préjugés et d’ignorance. Au lieu de combattre ce courant d’opinion pernicieux, susceptible de faire perdre au Parti québécois ce qu’il lui restait de crédibilité dans bien des communautés, Pauline Marois et son équipe ont décidé de combattre Dumont et l’ADQ sur le terrain de l’identité menacée. D’où le grand projet de loi sur l’identité québécoise, déposé par Marois alors qu’elle était cheffe du deuxième groupe d’opposition et dont la « Charte des valeurs » est le prolongement logique. Dans cette opération, les chantres de la laïcité autoritaire à la française ont joué le rôle de feuille de vigne progressiste. On va jusqu’à nous dire que l’invisibilité religieuse est un outil de cohésion sociale et un moyen d’éviter les tensions entre les communautés! Comme si la France, avec son Front national et ses émeutes était un modèle d’intégration et d’harmonie.

Et maintenant?
La proposition d’interdire les signes religieux dans les services publics est en droite ligne avec le reste de la réorientation du PQ opérée depuis 2007. Il s’agit de repousser aux calendes grecques toute mobilisation populaire en faveur de l’indépendance et, en attendant, de se replier sur un « nous » à définition restreinte en vue de dominer le segment le plus nationaliste de l’électorat francophone, un bloc suffisant pour rester au pouvoir, mais jamais pour remporter un référendum. C’est pourquoi les indépendantistes doivent se mobiliser contre ce projet et promouvoir une vision inclusive de l’identité québécoise, fondée à la fois sur la défense de l’héritage des luttes passées (la langue, les institutions démocratiques, l’égalité des droits, les programmes sociaux…) et une perspective d’avenir crédible, rassembleuse et mobilisante, un pays de projets écologique et solidaire.



jeudi 13 juin 2013

Le gouvernement Marois, la laïcité identitaire et les « valeurs québécoises »

Le Ministre Bernard Drainville a annoncé le 22 mai que le projet de Charte de la laïcité, une promesse électorale de son parti, allait se transformer en Charte des valeurs québécoises et faire l’objet d’un projet de loi cet automne. Quel est le sens de ce tournant dans la rhétorique gouvernementale? Comment la gauche devrait-elle y réagir?

Cette nouvelle manœuvre, visant à élargir le front (identitaire) dans l’espoir de gagner du terrain (électoral) est complexe et risquée. À nous d’en tirer avantage pour faire une percée en faveur du pluralisme et des droits de la personne, et en finir une fois pour toutes avec le projet au mieux inutile et potentiellement liberticide de Charte de la laïcité en réaffirmant des « valeurs québécoises » comme le respect de la différence, la convergence interculturelle et la solidarité contre la discrimination et l’oppression.

Comme l’a bien démontré le rapport de la Commission Bouchard-Taylor, il n’y a pas de crise au Québec dans les rapports entre différentes communautés de croyance, sauf dans la tête des xénophobes, dans les discours des démagogues de droite qui nourrissent cette xénophobie pour se faire du capital politique et dans la couverture malhonnête de certains médias sensationnalistes. Lorsque des crises médiatiques éclatent, c’est parce que certaines personnes prennent de mauvaises décisions fondées sur l’ignorance, les préjugés, la xénophobie ou la négligence de certains droits. On l’a vu récemment avec la décision de la Fédération québécoise de soccer excluant les garçons Sikh portant des turbans. Il n’y avait pas de problème avant que ces quelques personnes décident d’en créer un de toutes pièces.

La solution à ces petits problèmes divers n’est pas de créer une nouvelle loi plaçant une définition assimilatrice et antireligieuse de la laïcité (contraire à l’esprit et à l’histoire de cette idée de gauche) au-dessus des droits des personnes et des minorités. Il convient plutôt de s’engager fermement dans la défense des droits des minorités religieuses face aux discriminations et à l’exclusion, dans un esprit d’intégration. Il est également pertinent d’améliorer la formation des administratrices et administrateurs de services publics afin de prévenir les incidents dont nos médias sensationnalistes et nos démagogues nationalistes de droite raffolent.

La laïcité : valeur suprême?

On peut se demander ce que le PQ entend par « valeurs québécoises ». Des valeurs ayant été inventées au Québec avant de se diffuser ailleurs dans le monde? Des valeurs qu’on ne retrouve qu’au Québec? Des valeurs qui ont toujours été partagées par la population du Québec de la Nouvelle-France à nos jours ? … Il faudrait être clairs et faire porter le débat sur les valeurs que la société québécoise décide d’adopter collectivement et démocratiquement, maintenant et pour la suite des choses.

Quelles sont ces valeurs? Peut-on en identifier qui soient plus fondamentales et plus essentielles que d’autres? Dans quelle mesure pouvons-nous accepter que tout le monde au Québec ne partage pas les mêmes valeurs?

Un tel débat pourrait être intéressant, quoi que difficilement porteur de lois et de règlements. Mais en fait, le but du gouvernement n’est pas vraiment d’approfondir le débat mais plutôt de développer une nouvelle stratégie pour en tirer le maximum d’avantage dans le contexte de leur perte de popularité, conséquence logique de leur gouvernance néolibérale. Comme d’autres gouvernements occidentaux aux abois avant lui (on pense à Sarkosy en France), le régime Marois se prépare à rallier une partie de la population autour de la panique xénophobe, déguisée en combat pour la laïcité et/ou pour l’identité nationale.

Il y a à la fois des éléments de recul et d’offensive dans ce nouveau positionnement. Un recul d’une part parce qu’on dilue l’enjeu de la laïcité tel que le comprennent les nationalistes ethniques et les anticléricaux (deux groupes différents mais qui se rejoignent parfois…). Leur revendication d’une Charte de la laïcité vise à écarter la politique d’intégration interculturelle adoptée par le Québec depuis les années au gouvernement de Gérald Godin[i] pour la remplacer par une nouvelle politique d’assimilation demandant aux minorités de se rendre invisibles. Cette politique assimilatrice a logiquement comme conséquence de justifier la discrimination et la marginalisation pour les personnes qui refuseraient de se fondre dans le modèle déterminé par la majorité.

Le repli stratégique vers les « valeurs » en général est à la fois une concession à ceux et celles qui rejettent la laïcité par attachement pour l’héritage catholique du Québec (comme le maire de Saguenay) et une conséquence logique de la dérive identitaire de l’idée laïque elle-même, de plus en plus instrumentalisée en vue de marginaliser les minorités, ce qui est contraire à son sens historique.[ii]

Mais soulever la question des « valeurs québécoises » en général ouvre la porte à la reconnaissance de valeurs plus importantes que celle de la laïcité. Celle-ci ne devrait en fait être qu’un moyen d’atteindre l’égalité, la liberté et la solidarité : l’égalité parmi les membres de la société indépendamment de leurs convictions spirituelles et philosophiques, la liberté pour chaque personne de croire ou de ne pas croire et de se construire une vision du monde, la solidarité avec les minorités philosophiques (athées) ou religieuses (Juifs, Musulmans…) face à la persécution ou au simple mépris de la majorité. Réexaminer ainsi le projet laïc à la lumière de valeurs plus fondamentales permettrait de combattre sa dérive identitaire et de consolider une vision interculturelle de la nation québécoise en construction.   

Mais pour les dirigeants du Parti québécois, toujours incapables de relancer la lutte pour la souveraineté du Québec, ayant prouvé une fois de plus leur servilité face aux multinationales pétrolières et minières et plus généralement face aux intérêts du capital transnational (notamment par leur appui au libre-échange avec l’Europe), il s’agit de se bâtir une nouvelle source de crédibilité nationaliste. Comme la lutte contre les puissants n’est plus à leur ordre du jour, pourquoi ne pas se lancer dans une opération visant à écraser davantage des personnes déjà marginalisées? On ne s’est pas gêné pour le faire dans le cas des bénéficiaires de l’aide sociale, alors pourquoi ne pas s’attaquer aussi aux « ethnies »?

Un des problèmes avec cette vision des choses est que la prémisse affirmant que les immigrantes et immigrants, notamment ceux et celles qui adhèrent à la religion musulmane, auraient des valeurs sensiblement différentes de celles de la majorité canadienne-française est un mythe pur et simple. [iii] En fait, les valeurs des adhérents à diverses religions minoritaires sont étrangement similaires à celles de la moyenne des catholiques. Sans parler des personnes qui viennent au Québec précisément pour échapper à des régimes politiques conservateurs et autoritaires ou des membres de groupes minoritaires déjà bien enracinés. Mêler la question de l’appartenance religieuse et de la laïcité avec celle des valeurs est donc au mieux un enfonçage de portes ouvertes et au pire une opération visant à nourrir les préjugés face aux minorités.

L’interdiction des signes religieux contre la laïcité

On sait pour l’avoir vécu à Québec solidaire et ailleurs que le nœud du débat, sa dimension pratique la plus importante, sera encore une fois la question du port de signes d’appartenance religieuse (ou culturelle) par les travailleuses et travailleurs des services publics (pour commencer).

Affirmons d’abord qu’il n'existe nulle part dans les traditions de droit celui de ne pas connaître la religion des autres. C'est une invention de philosophes français anticléricaux et/ou islamophobes.[iv] Être simplement informé de la religion d'une autre personne n'est aucunement une atteinte à ma propre liberté de croire ou de ne pas croire ou une attaque contre la laïcité des institutions. Et l’idée que seul le port de signes visibles permet de connaitre la religion des autres n’a aucun sens.

Si on reconnaissait un tel droit, jusqu’où devrions-nous aller pour le faire respecter? Nous n’avons qu’à penser aux dérives françaises récentes (interdiction du foulard pour les mères d’élèves dans les sorties scolaires, ou pour des travailleuses dans le secteur privé, etc.) pour en avoir une idée.

Imaginez qu’un homme d’origine jamaïcaine porte des cheveux en « dreds » comme Bob Marley. Je pourrais en conclure qu’il adhère à la religion rasta. Par conséquent, s’il appliquait pour un emploi d’enseignant, je pourrais exiger qu’il se coupe les cheveux. Ce faisant, je lui interdirais d’afficher son identification avec ses ancêtres esclaves et africains et leurs luttes. Est-ce que cette décision serait progressiste?
Aussi, notre réflexion devrait être fondée sur une analyse du contexte. Il n'y a pas de discrimination systémique contre les Athées ou les Chrétiens dans notre société. Mais il y en a contre les Arabes, les Musulmans, les Africains, etc.[v] Interdire les signes religieux en général a l'air équitable à première vue, mais dans les faits, on cible les religions minoritaires, ce qui a pour effet de nourrir les préjugés.

Par ailleurs, une loi interdisant le port de signes religieux serait probablement renversée par les tribunaux sur la base de la Charte québécoise des droits et libertés (ou de la Charte canadienne). D'ailleurs, certains auteurs qui sont pour la prohibition de ces signes reconnaissent le problème. C'est en fait de là que vient la mauvaise idée d’une Charte de la laïcité. Il s'agit de mettre des principes dits laïques (en fait antireligieux, ce qui est très différent) au-dessus des droits de la personne pour se soustraire aux jugements éventuels. La dernière chose à faire dans cette situation serait de faire pression sur le PQ pour qu’ils ramènent la discussion vers une Charte de la laïcité. Il faut au contraire profiter du flou sémantique introduit par l’invocation des « valeurs » pour renverser cette tendance.

Si le PQ veut ramener cette question cet automne, c'est dans le contexte de son incapacité à renouveler la stratégie du mouvement indépendantiste et de la perte de popularité du gouvernement à cause de ses politiques néolibérales. Quel est alors le contenu politique de leur projet sur "les valeurs québécoises"? C'est un repli identitaire sur le NOUS à la Parizeau, NOUS les sécularisés[vi], NOUS qui ne portons pas de vêtements bizarres, sexistes, etc. contre EUX et leurs coutumes, leurs habitudes, leurs croyances. Si QS (et la gauche en général) ne se place pas en opposition drastique contre cette dérive populiste de droite digne de Mario Dumont, nous serons collectivement complices d’une tendance à la caricature des minorités, laquelle justifie toutes les discriminations. Ce serait indigne d’une gauche internationaliste et opposée à toutes les formes d’oppression.




[i] Ministre des communautés culturelles et de l'immigration au début des années 1980
[ii] En France, à l’époque des révolutions démocratiques, il s’agissait de défendre l’égalité des droits pour les citoyens (pas encore les citoyennes…) protestants, juifs ou agnostiques face à la domination de l’Église catholique, largement majoritaire.
[iii] Paul Eid, La ferveur religieuse et les demandes d’accommodement religieux, une comparaison intergroupe, dans Appartenances religieuses, Appartenances citoyenne, un équilibre en tension, Eid, Bosset, Milot & Legros Dir. , Presses de l’Université Laval, 2009.
[iv] On pense à Catherine Kintzler et à Henri Pena-Ruiz, en particulier.
[v] http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Economie/2012/05/29/008-etude-discrimination-embauche-montreal.shtml
[vi] Une personne ne peut pas personnifier la laïcité, une distinction à faire, la laïcité est un terrain neutre, pas une vision du monde spécifique. La laïcisation est une évolution des institutions, la sécularisation affecte la société civile. 

samedi 23 février 2013

Mettre un pays au monde - Arguments internationalistes pour l’indépendance



Après l'effondrement du Bloc québécois et le retour au pouvoir du Parti québécois, après la campagne insistante  des péquistes et de leurs alliés en faveur du vote dit stratégique, avec le développement de Québec solidaire et la création d'Option nationale, et maintenant l’appel à une grande convergence souverainiste par le Nouveau Mouvement pour le Québec, une réévaluation des questions stratégiques autour de l'indépendance est certainement à l'ordre du jour.

Dans un premier texte[i], nous avons abordé la question de la mutation de la souveraineté pour le Parti québécois et le Bloc québécois, devenue un simple marqueur identitaire, un crie de ralliement sans stratégie et sans contenu. Dans les lignes qui suivent, nous tenterons de renouveler les arguments en faveur de l’indépendance, notamment en revenant aux sources anticoloniales du mouvement indépendantiste moderne, celui qui s’était développé dans les années 1960 et que le PQ a dévoyé vers un projet de réaménagement administratif.

Si on veut convaincre une majorité de la population de se rallier à une perspective risquée de rupture institutionnelle et de confrontation avec les pouvoirs établis, il faut donner aux gens des raisons fortes, faisant appel à la fois à leurs intérêts immédiats et à des valeurs universelles, et non seulement à des considérations symboliques et particulières à la majorité issue de la Nouvelle-France ou à des économies résultant de l’élimination d’un niveau de gouvernement.

Vers une stratégie internationaliste

Pourquoi le mouvement souverainiste a-t-il échoué en 1980 et 1995? D’abord, le combat pour l'indépendance ne se fait pas à forces égales. L'état canadien dispose de la force armée (qu'elle soit active comme en 1970 ou seulement dissuasive...). Il détient la légitimité internationale, contrôle la plus haute cour de justice, gère les grands leviers économiques comme la monnaie. Il a aussi de son côté l'essentiel des milieux d'affaires, avec leurs ressources financières, leur influence sociale et leurs moyens médiatiques.

De l'autre côté de la bataille, on retrouve l'essentiel des organisations syndicales (dont la popularité est au plus bas, notamment à cause de l’acharnement des médias patronaux), un certain nombre de groupes communautaires et d'associations diverses, des groupes de femmes, beaucoup d'artistes, et parfois (quand les souverainistes sont au pouvoir) un état provincial québécois aux pouvoirs limités, incapable de contraindre son vis-à-vis fédéral à respecter ses lois sur les consultations populaires, par exemple.

Il faut donc, pour des raisons stratégiques, générer une solidarité internationale considérable avec notre lutte. L’État canadien ne nous fera pas de cadeaux. Seule la sympathie d’une bonne partie de la population du reste du Canada et d’un courant d’opinion international significatif, combinée avec la mobilisation populaire québécoise, pourront le faire céder. Cette solidarité internationaliste est essentielle aussi pour gagner une majorité au sein du Québec même, avec des appuis significatifs parmi les communautés allophones, les nations autochtones, et même une proportion notable d’anglophones.

Les efforts du Parti québécois et du Bloc québécois pour mettre de l'avant un nationalisme civique plutôt qu'ethnique ont peut-être atténué les aspects négatifs de certains arguments identitaires, mais ils ne les ont pas remplacés par d'autres, fondés sur l'aspiration commune, indépendamment des origines et des perceptions identitaires de chacun, à une société meilleure.

Mais dire que la lutte est inégale ne suffit pas à faire une nouvelle stratégie. On peut se lamenter ad vitam aeternam sur le « référendum volé ». Ça ne nous fera pas gagner le prochain. Certains en arrivent alors à écarter le référendum lui-même pour centrer leur stratégie sur une simple élection. Quand on sait qu’il est possible de former un gouvernement majoritaire au Québec avec un peu plus du tiers des suffrages exprimés et un taux de participation de 60% (comme pour les Libéraux en 2008), il s’agit d’une régression démocratique à la fois condamnable sur le plan éthique et critiquable sur le plan stratégique. En effet, on ne brisera pas la résistance de l’État canadien en invoquant une simple victoire électorale. Au contraire, il faut compter sur plus de démocratie, d’où la nécessité de l’élection d’une assemblée constituante et un vaste processus participatif d’élaboration de la constitution. 

La direction du mouvement est en bonne partie à blâmer pour sa stratégie fondée sur la peur de faire peur et le déni de la difficulté de la lutte. L'indépendance est une rupture, il faut l'assumer comme tel et y donner un sens. Il faut que ça vaille la peine. La stratégie péquiste conduit, au mieux, à un jovialisme qui ne convainc personne, au pire, à un pessimisme inavoué qui est l’envers de la même médaille.

Inclure et dépasser les arguments identitaires

D'abord, rappelons que ce ne sont pas les arguments en faveur de l'indépendance qui manquent. Il y a bien entendu les arguments historiques. Le Québec a été conquis. Son premier mouvement d'émancipation national a été réprimé dans le sang. La Confédération a été imposée d'en haut par la cooptation d'une partie de nos élites et des négociations dont les résultats n'ont jamais été soumis au jugement du peuple. La coopération entre l'Église catholique et les pouvoirs économiques et politiques impériaux a mis en veilleuse l'aspiration à l'émancipation collective pour un siècle.

Puis, l'état canadien a répondu à l'émergence d'un nouveau mouvement indépendantiste dans les années 1960 par la surveillance policière intensive et une nouvelle vague de répression. Les référendums de 1980 et 1995 ont été perdus, en bonne partie, parce que le gouvernement fédéral et les élites économiques ont mené des campagnes de peur, de chantage et d'intimidation, y dépensant plusieurs fois la limite permise par la loi québécoise.

Tout ça est vrai. Mais jusqu'à maintenant, ces arguments relatifs à l'honneur national et à la rectification des torts historiques ne suffisent pas à générer une majorité en faveur de l’indépendance. L'élan donné par l'échec de l'accord du Lac Meech nous a menés à un cheveu d'un succès pour le mouvement souverainiste, mais on ne saura jamais ce qu'une victoire référendaire aurait pu donner comme résultat concret. Qu’est-ce qu’un Lucien Bouchard aurait négocié en notre nom avec un mandat à 51 ou 52%? Considérant l’ensemble de sa carrière d’avocat patronal, avant et après cet épisode, on peut imaginer qu’il aurait tout fait pour éviter une rupture institutionnelle ou une radicalisation populaire, ce qui aurait entrainé le mouvement dans une série de reculs.

Il faut dire qu'un des legs du Parti québécois a été la mise au rancart des notions d'oppression et de libération nationales. Ces concepts forts, inspirés des luttes anticoloniales, très présents dans le paysage politique des années 1960 (même chez les indépendantistes de droite!), ont cédé la place à de vagues notions de fierté et à l'ambition de transférer des pouvoirs d'une démocratie représentative à une autre. (Voir la nouvelle campagne du PQ pour la souveraineté.) Agiter le drapeau fleurdelisé et demander un mandat de négocier un nouveau partage des pouvoirs avec Ottawa ne font pas une lutte de libération. Ça peut être relativement excitant pour les personnes qui exercent présentement le pouvoir à Québec.  Mais le reste de la population peut légitimement se demander ce que ça changerait à leurs vies étant donné le peu de contrôle démocratique effectif sur ce que fait « notre » gouvernement. À regarder aller le gouvernement actuel, est-ce qu’on se prend d’une envie irrésistible de briser la constitution canadienne et de risquer une transition difficile simplement pour lui donner plus de responsabilités?

Ceci étant dit, l’argument historique aurait bien plus de capacité d’attraction pour les minorités au sein du Québec comme pour nos alliés potentiels ailleurs au Canada et dans le monde, s’il s’articulait à une vision globale de remise en cause de l’héritage du colonialisme et des rapports de force internationaux actuels. La solidarité avec le mouvement autochtone serait d’autant facilitée. On pourrait mettre l’accent sur ce que le mouvement national québécois a en commun avec d’autres luttes et évoquer ce que pourrait être la politique étrangère d’un Québec indépendant.

L’indépendance se justifie également à partir des arguments de nature culturelle et linguistique. À Montréal, un quart de la population travaille en anglais. À Gatineau, où la communauté anglophone est beaucoup plus petite que dans la métropole, c’est le tiers des travailleuses et des travailleurs qui passent leurs journées dans un environnement anglophone. La moitié des nouveaux arrivants qui n’ont ni l’anglais ni le français comme langue d’usage s’intègrent éventuellement à la minorité anglophone. Ce qui correspond précisément à la proportion d’allophones qui travaillent en anglais. En moyenne, les anglophones gagnent 12% de plus que les francophones, essentiellement à cause de leur niveau plus élevé d’éducation. Ce qui va de pair avec le fait que le quart de nos universitaires fréquentent des institutions anglophones.

Ici, l'héritage du PQ est à double tranchant. D'une part, la loi 101 a contribué à améliorer la place du français et à éloigner la menace de l'assimilation. Notamment, la politique québécoise d’immigration fait en sorte qu’environ la moitié des nouveaux arrivants connaissent déjà le français à leur arrivée. Mais d'autre part, ces progrès ont créé un sentiment de sécurité linguistique qui n'est pas entièrement justifié. Comme Montréal et Gatineau sont les principales régions où l'anglais prend une place grandissante, le reste du Québec a tendance à prendre la survie à long terme du Québec français pour acquis.

L'indépendance, en absorbant la section québécoise de la fonction publique fédérale, donnerait à des milliers de personnes un lieu de travail francophone plutôt que vaguement bilingue. L'ensemble des entreprises de juridiction fédérale (ports, aéroports, gares) seraient désormais soumis à la Charte de la langue française. Elle ferait en sorte que les nouveaux arrivants arriveraient au Québec, pays de langue française, et non au Canada, où l’anglais est la langue commune de fait, malgré quarante ans de bilinguisme officiel.

Mais il semble que ces arguments linguistiques soient également insuffisants, même pour bien des francophones. Et on ne peut pas s'attendre à ce que beaucoup d'anglophones et d'allophones fassent de la défense du français une priorité, au point de les rallier à une perspective indépendantiste sur cette seule base. Cela pourrait changer si on voyait le français non seulement comme un héritage de l’histoire, mais comme un outil pour les luttes d’aujourd’hui. En affirmant notamment le droit pour les nouveaux arrivants à des services adéquats d’apprentissage de la langue et en améliorant l’accès à la syndicalisation, on pourrait créer une dynamique de solidarité parmi les travailleuses et travailleurs de diverses origines. Il s’agirait de faire de la francisation non pas une contrainte administrative imposée d’en haut, mais un aspect du combat pour de meilleures conditions de vie et de travail pour toutes et tous.

Bref, l'ensemble des arguments de nature identitaire n'ont pas suffi, jusqu'à maintenant, à créer une majorité populaire en faveur de l'indépendance, que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons. En leur donnant un contenu internationaliste et en leur insufflant une dynamique de classe, on pourrait leur donner une nouvelle vie.

Contrairement à ce qu'en disent les « nouveaux nationalistes », il n'y avait rien d'autre que des arguments identitaires traditionnels dans les projets présentés à la population en 1980 et 1995. Toute la campagne du OUI pour le second référendum pouvait se résumer par l'expression : « Votez OUI et rien de changera! ». Même les affiches étaient axées sur le maintien de la monnaie canadienne, du libre-échange nord-américain, etc. Le document de l’entente entre Parizeau, Bouchard et Dumont mentionnait même le maintien du Québec dans le Commonwealth! Somme toute, il n’y avait dans leurs propositions rien d’autre qu’une version québécoise du consensus néolibéral.

Et quand on base nos politiques économiques et sociales sur l’acceptation des dogmes néolibéraux : la privatisation, l’individualisme, la compétition à outrance, etc. bref, sur une idéologie profondément pessimiste et dépolitisante, comment s’étonner que la désillusion tranquille finisse pas miner ce qui restait d’ambition et d’audace? Un peuple ne peut pas à la fois s’incliner devant les puissances d’argent et se tenir debout face à l’État fédéral. L’indépendance doit être populaire et démocratique, fondée sur la justice sociale et la solidarité, ou elle perd son sens.

Faire l’indépendance pour changer le monde

Ce qu'on n'a pas encore essayé, c'est de faire de l'indépendance un projet internationaliste, humaniste, écologiste, féministe, démocratique, etc. Bref, un projet universel, la contribution du Québec à l'avancement de l'humanité. C'est ce que propose, en fait, Québec solidaire, mais encore avec une certaine hésitation. Face à un parti souverainiste gagné au statu quo économique, écologique et social, nous avons développé un parti de gauche optimiste, ambitieux même, mais encore trop modeste, souvent en position de revendication  - à l’image des mouvements sociaux dont il est issu - plutôt qu’un parti de propositions à la recherche du pouvoir nécessaire à leur concrétisation.

Pour réaliser ce projet d’un autre Québec possible, d’une société meilleure au cœur de l’Amérique du Nord, il faudra passer par une révolution démocratique, par une mobilisation sans précédent de la population en vue de changer le pouvoir lui-même, pas seulement le personnel qui se retrouve à la tête des institutions.

À quoi pourrait ressembler une telle révolution? Disons le printemps érable, plus une grève générale politique, plus l'assemblée constituante. La rupture sur le plan des institutions, l’essence même de l’indépendance, ne prendra tout son sens, pour une majorité de la population, que si elle sert à opérer une rupture sur le plan des politiques, pour le bien commun. Une alliance à la fois solide et respectueuse des rôles de chacun, entre un parti indépendantiste de gauche et des mouvements sociaux combatifs, sera indispensable à une telle révolution démocratique. Sans les mouvements, pas de mobilisation de masse du peuple dans sa diversité, sans le parti, pas de prise sur les institutions actuelles en vue de les changer et pas de clarté du projet.

On nous répondra que pour rallier le plus largement possible, le projet indépendantiste devrait être neutre sur l’axe gauche-droite. C’est l’erreur fondamentale qu’on faite les indépendantistes de gauche de la fin des années 1960 en se ralliant au PQ. C’est précisément cette souveraineté statu quo, vide de contenu social et d’ambition politique, qui a désarmé le mouvement national et conduit à la défaite.

Aussi, la simple logique nous montre que de mettre un pays au monde ne peut pas être un acte neutre. Ce nouveau pays va avoir des institutions. Il faudra qu’elles soient plus ou moins démocratiques, plus ou moins respectueuses des droits de la personne et de l’environnement, etc. Il n’y a pas de modèle « neutre » d’état qu’on puisse mettre en place avant d’avoir des débats politiques sur la nature des institutions. Simplement conserver les institutions issues du colonialisme britannique est un choix politique bien marqué, un choix de droite, conservateur au sens le plus strict du terme. C’est aussi un choix peu emballant et qui ne permet pas de mobiliser la population pour la réalisation de son autodétermination. 

L’humanité a besoin de la révolution québécoise pour ébranler le statu quo capitaliste écocidaire et impérialiste au cœur de l’Amérique du Nord. C’est à cette cause que nous pouvons rallier des secteurs de la population québécoise qui demeurent sceptiques face au projet souverainiste. C’est aussi au nom de cette ambition de portée universelle que nous pouvons rallier des mouvements sociaux et des forces politiques du reste du Canada et de partout dans le monde. Se contenter de moins, c’est à la fois se condamner à répéter les erreurs de notre histoire nationale et admettre la défaite de l’humanité face à un système autodestructeur qui échappe à tout contrôle démocratique.

Mais qu’est-ce qui peut porter à croire qu’un Québec indépendant serait susceptible d’apporter une telle contribution à la politique internationale? En bref, c’est l’héritage du colonialisme dont nous parlions plus haut. Ce n’est pas un hasard si le Québec a connu la mobilisation la plus importante au Canada contre la mondialisation néolibérale à Québec en avril 2001. Ce n’est pas un hasard non plus si le mouvement féministe québécois a été à l’origine du mouvement de la Marche mondiale des femmes ou si nos manifestations contre la guerre en Irak étaient de loin les plus grandes au Canada. Ce n’est pas une coïncidence si nous avons le mouvement étudiant le plus combatif, le taux le plus élevé de syndicalisation, les mobilisations les plus fortes en solidarité avec la Palestine ou avec les Premières Nations, etc.

C’est toute notre histoire qui nous pousse à remettre en cause l’impérialisme et à questionner la légitimité de l’État néolibéral. Les mobilisations récentes que je viens d’énumérer sont en continuité directe avec les Rébellions des années 1830,  le mouvement de solidarité avec les Métis des années 1880, la résistance à la conscription en 1917, etc. Il n’y a donc pas de contradiction entre un argumentaire internationaliste pour l’indépendance et l’affirmation sans gêne de l’héritage historique québécois. Il suffit de choisir, parmi les différents aspects de notre histoire, ceux qui portent une aspiration à la libération nationale et à une révolution démocratique. 

Comme le chante Gilles Vigneault :

« Tous les pays rassemblés
Feront l’Homme champ de blé
Chacun sème sa seconde
Sous l’amour qu’il faut peler
Voilà le pays du Monde!
 Il nous reste un pays à comprendre
 Il nous reste un pays à changer! »