dimanche 27 novembre 2011

De colère et d’espoir, de Françoise David L’anti-spin

Françoise David n’est pas une politicienne comme les autres. En fait, c’est l’incarnation même de cette « politique autrement » dont on parle beaucoup ces temps-ci. Cette autre politique, elle la pratique au quotidien depuis la parution de son ouvrage précédent (Bien commun recherché, 2004).
Dans De colère et d’espoir (Écosociété, 2011), elle nous présente un condensé de ses réflexions, de ses rencontres, de ses moments d’indignation et de ses raisons d’espérer en un autre Québec possible. On peut y observer ce qu’il convient d’appeler « la méthode Françoise », pour une action politique profondément démocratique et humaine.

Premier principe : éviter les lieux communs

Loin de la pensée unique néolibérale, Françoise se lance, dès le premier chapitre, dans une charge solide, raisonnée et bien documentée contre la croissance des inégalités et en défense des services publics, essentiels à la justice sociale. Face aux idées simplistes et réductrices des chantres de la droite qui nous disent depuis des décennies qu’il faut « créer la richesse avant de la distribuer », elle nous démontre comment les services publics et les programmes sociaux sont eux-mêmes une richesse et comment la privatisation entraine forcément l’injustice.
Ce chapitre est plein de son indignation face aux misères que notre société fait endurer inutilement à tant de monde et de sa compassion pour ceux et celles qui en arrachent. On y retrouve les sources de son engagement social, celui de toute une vie.
Pendant que l’idée de l’indépendance du Québec semble au plus bas dans les sondages et que les partis qui l’ont incarnée sont en crise profonde, elle ne se gène pas pour développer son propre argumentaire en faveur du pays. Il faut le faire, ce pays, pour des raisons d’identité, de langue, d’histoire et de culture, sans doute, mais aussi, et peut-être surtout, pour renouveler notre démocratie, créer un modèle économique fondé sur les besoins sociaux et respectueux des écosystèmes, un pays de paix et de solidarité, bref, pour changer le monde.

Deuxième principe : être à l’écoute des gens

Dans le chapitre Parler avec elles, Françoise nous fait part de ses rencontres avec des femmes musulmanes, certaines portant le foulard, d’autre non, et des discussions éclairantes qui lui ont permis de développer une vision nuancée de la fameuse question du « voile » et des signes religieux. Ces femmes qui portent le hijab veulent participer pleinement à la société, être respectées avec leur différence. Est-ce trop demander? Le Québec est-il capable de vivre avec ça? Comme Françoise, j’ose l’espérer.
Ce geste, pourtant si simple, consistant à aller à la rencontre des personnes les plus directement intéressées par une question, avant de faire de grandes déclarations péremptoires sur le sujet, est typique de sa méthode. Avant de se faire « porte-parole », il faut d’abord savoir écouter.
La même démarche est bien présente dans son chapitre sur les questions d’économie et d’environnement. Quoi de plus convaincant en effet, en appui à cette idée d’une autre économie possible, que de relater les expériences concrètes de toutes ces coopératives, petites entreprises d’économie sociale, comités citoyens, et autres initiatives locales? L’économie écologique, socialement responsable, démocratique et enracinée dans les communautés, elle existe déjà et ne demande qu’à être encouragée pour pouvoir se répandre.

Troisième principe : travailler en équipe

Je dois admettre avoir commencé la lecture du livre par le dernier chapitre, celui portant sur son expérience de membre de la direction de Québec solidaire. Ayant moi-même participé au comité de coordination national depuis le printemps 2008, j’ai eu le plaisir de travailler régulièrement avec Françoise, Amir et les autres, dans toutes sortes de situations. J’étais curieux de voir comment elle relaterait la complexité, l’intensité et le plaisir de cette expérience. Je n’ai pas été déçu.
Françoise y présente très clairement les défis en même temps que la nécessité de ce travail qui ne peut pas se faire autrement que collectivement. Et on ne parle pas que de la complémentarité entre son style et celui de l’autre porte-parole.
On ne peut pas changer la politique, changer le Québec et changer le monde avec une politique fondée sur les égos, les concours de popularité et la manipulation des médias. À 13 on a plus de chance d’arriver à une interprétation juste de la situation politique et de prendre les bonnes décisions qu’en solitaire ou à deux ou trois. Pour bâtir un programme et un parti qui vaille la peine, il faut impliquer des centaines, des milliers de personnes, dans un processus complexe et parfois frustrant.
Il y a aussi des partis inventés de toute pièce pour satisfaire des ambitions ou servir des intérêts puissants. Il y a aussi des programmes concoctés par une poignée d’experts autoproclamés. De ça, on n’en veut pas. On veut faire de la politique autrement… avec Françoise!

dimanche 13 novembre 2011

L'histoire ne se répète pas

L'ampleur de la manifestation du 10 novembre, les discours des porte-parole de divers regroupements étudiants et l'intransigeance du gouvernement Charest indiquent que nous pourrions très bien assister, durant la session d'hiver 2012, à la 9e grève générale illimitée de l'histoire du mouvement étudiant québécois.

Je suis souvent intervenu au sujet de l'histoire de ce mouvement - qui a été mon école de militantisme entre 1984 et 1996 - verbalement ou par écrit. Il n'est pas question ici de revenir sur l'ensemble de la question ou de raconter des anecdotes savoureuses. Je veux seulement revenir sur une des observations qui ressortent de mon travail antérieur sur le sujet. Chaque grève générale étudiante a eu un impact majeur sur le mouvement étudiant lui-même et à causé des changements dans les orientations ou la structure des grandes organisations étudiantes.

La grève de 1968 a mené à la mort de l'Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), parce que ses principales associations affiliées, les associations générales des campus universitaires francophones, ont été dissoutes parce qu'on avait jugé qu'elles n'avaient pas été utiles durant la mobilisation.

Celle de 1974 (portant sur le régime d'aide financière) a mené tout droit à la fondation de l'Association nationale des étudiants du Québec (ANEQ, plus tard ANEEQ avec la féminisation du nom) le 22 mars 1975. La coordination du mouvement de grève au niveau national avait été nécessaire ainsi que la constitution d'un comité national de négociation.

Puis, en 1978, une grève portant également sur les prêts et bourses mais contre un gouvernement péquiste, allait mener à la première division du mouvement au niveau national, avec la séparation graduelle du Regroupement des associations étudiantes universitaires (RAEU), à l'origine un caucus dans l'ANEQ, puis à la fondation de la Fédération des associations étudiantes collégiales du Québec (FAECQ). Le fondement de cette division était carrément politique, avec les groupes de gauche et d'extrême-gauche d'un côté (celui de l'ANEQ) et les jeunes péquistes de l'autre (RAEU, FAECQ).

La 4e grève générale, en 1986, a été un triomphe pour l'ANEEQ, qui a fait reculer le gouvernement Bourassa dans son intention d'augmenter les droits de scolarité. Ceux-ci étaient gelés à 500$ par année depuis la grève de 1968. Cette victoire combinée au renvoi du PQ dans l'opposition en 1985 a achevé de désorienter le RAEU et la FAECQ qui n'avaient jamais mobilisé leurs membres et servaient essentiellement de tremplin pour la carrière de jeunes péquistes (dont André Boisclair). L'ANEEQ est alors redevenue le seul regroupement national étudiant pour quelques temps.

Celle de 1988 a été le début de la fin pour l'ANEEQ. Une tentative de grève offensive sur l'aide financière s'est terminée par une sorte de match nul avec le gouvernement et la démobilisation graduelle du mouvement, sans victoire claire. La porte était ouverte pour que des négociations entre quelques associations universitaires, qui étaient restées indépendantes depuis la mort du RAEU, jetent les bases d'une nouvelle fédération.

La défaite de 1990 a été marquée par plusieurs revirements. D'une part, la direction de l'ANEEQ, discréditée par son positionnement contre loi 101 en 1989 et son bilan jovialiste de la grève de 1988, n'arrivait pas à embarquer ses propres associations dans son plan d'action. Finalement, il y a eu une grève générale limitée à la grande région de Montréal et à Rimouski. La Fédération étudiante universitaire (FEUQ), toute nouvelle, s'était opposée au dégel, mais aussi à la grève et proposait comme solution l'Impôt post-universitaire (IPU). Quelques associations collégiales qui avaient refusées de même poser la question de la grève à leurs membres ont par la suite fondé la Fédération étudiante collégiale (FECQ).

On croyait alors revenir à la situation antérieure, avec le RAEU et la FAECQ. Mais l'avenir allait s'avérer plus compliqué. Contrairement à leurs prédécesseurs des années 1980, les dirigeants des Fédérations (FEUQ et FECQ) ont organisé des mobilisations de masse ponctuelles (des journées d'action, manifestations, etc.). On passait du syndicat de boutique (RAEU et FAECQ) au syndicalisme de concertation conflictuelle, à la mode dans le mouvement ouvrier dans la même période.

Pendant ce temps, l'ANEEQ est morte lentement et péniblement de ses dissensions internes et de son incapacité à donner au mouvement une nouvelle perspective stratégique claire suite à la défaite historique de 1990.

C'est la campagne contre la réforme Axworthy, une refonte des interventions du gouvernement fédéral dans les questions sociales, dont l'éducation post-secondaire, qui sera l'occasion de la prochaine mobilisation étudiante de masse (sans aller jusqu'à la grève illimitée). Cette lutte donnera l'élan pour la fondation du Mouvement pour le droit à l'éducation (MDE) en mai 1995. Mais entre temps, la FEUQ et la FECQ se sont consolidées et, désormais, c'est la gauche étudiante qui est minoritaire, contrairement à la situation du temps de l'ANEEQ.

C'est donc le MDE, en toute logique, qui sera à l'origine de la 7e grève générale étudiante, à l'automne de 1996, contre la politique de déficit zéro du gouvernement Bouchard qui menaçait d'inclure une nouvelle hausse des frais de scolarité et possiblement l'introduction de frais au collégial. Mais si le MDE était assez fort pour lancer le mouvement, il était trop petit pour le diriger et le représenter au complet. Il était aussi trop peu présent dans les universités pour que le mouvement de grève affecte plus qu'une poignée de départements. Durant cette grève, la FEUQ a freiné le mouvement jusqu'au bout, tandis que la FECQ s'est ralliée en chemin et à reculons quand quelques associations affiliées étaient déjà en grève.

Le portrait fut très différent lors de la grève suivante, la plus récente, à la session d'hiver 2005. Si l'Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ- successeur du MDE) a pris l'initiative du mouvement de grève, la FEUQ et la FECQ étaient aussi en mode mobilisation contre la coupe de 103 millions$ dans l'aide financière. La FECQ s'est ralliée au mouvement de grève générale assez rapidement et même la FEUQ a fini par lancer, pour la première fois de son histoire, un mot d'ordre de grève générale illimitée.

L'exclusion de l'ASSÉ des négocations avec le gouvernement a laissé un goût amer pour bien du monde, avec raison. Certains s'en sont pris agressivement aux dirigeants de la FEUQ en particulier (un comportement sectaire à l'extrême). Plusieurs ont parlé alors de trahison et défaite. Mais le fait est que les bourses ont été rétablies à leur niveau antérieur, quoi que graduellement. C'était, comme en 1968, en 1974, en 1986 ou en 1996, une victoire partielle et temporaire. Il ne peut pas y en avoir d'un autre type, à moins de faire la révolution mondiale...

Ce qui me ramène à la situation actuelle. Les principaux regroupements étudiants se sont réunis l'an dernier et se sont entendus pour ne pas mener de négociation séparée avec le gouvernement. La manifestation du 10 novembre était organisée conjointement par tous les regroupements, incluant l'ASSÉ et la FEUQ. On y a parlé abondamment, de la tribune, de la perspective d'une grève générale à la prochaine session. Tous ces faits sont sans précédent. Pouvons-nous quand même envisager que la direction de la FEUQ pourrait revenir à ses mauvaises habitudes et contribuer à la division du mouvement? C'est possible. Mais est-ce que c'est une fatalité? Je crois que non.

2012 ne sera pas 2005 ou 1996 ou 1986. C'est une nouvelle génération qui se mobilise. Une génération qui a connu la crise financière de 2008, la putréfaction du régime Charest, la crise du Bloc et du PQ, l'unification et le développement de la gauche avec Québec solidaire. Cette génération a aussi observé le printemps arabe, le mouvement des indignés en Europe, Occupy Wall Street. Toutes ces influences étaient visibles à la manifestation de jeudi dernier.

On ne sait pas comment cette grève générale probable va affecter le mouvement étudiant ou la société québécoise dans son ensemble. On peut peut pas prédire l'issue de la lutte. Tout ce qu'on sait est que les associations étudiante vont être profondément affectées par cette mobilisation et que la société québécoise va s'en porter mieux, en général. On peut souhaiter que le mouvement reste uni dans l'action et dans ses rapports avec le gouvernement, au-delà des différences politiques et organisationnelles. C'est la mobilisation démocratique des étudiantes et des étudiants à la base qui sera le principal facteur encourageant cette unité. La discussion honnête entre les directions des différentes tendances du mouvement est également souhaitable. Si trahison il y a, on la dénoncera. Mais ne présumons pas que celle-ci soit inévitable. Une telle attitude mènerait probablement à une prédiction auto-réalisée.