jeudi 8 septembre 2011

Réflexions sur le 11 septembre

(Première partie : avant 2001)

Les attentats du 11 septembre 2001 constituent une réponse désespérée, inadéquate et inhumaine à un problème bien réel, celui de la domination impérialiste occidentale sur les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, une région du monde où l’Islam est la religion de la majorité depuis plus de mille ans. La réponse à cette attaque fut tout aussi inadéquate et inhumaine. Elle a consisté, depuis maintenant dix ans, à intensifier cette même domination impérialiste par une série de guerres et d’occupations militaires, en plus d’ajouter l’insulte à l’injure en faisant subir toutes sortes d’injustices aux populations originaires de ces pays établies dans les pays occidentaux. Nous allons d’abord traiter des origines historiques de ce moment charnière dans l’histoire de l’humanité. Dans un second article, on discutera de ses conséquences et de la suite des choses.

Impérialisme

Jusqu’au 18e siècle, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord faisaient partie de l’Empire Ottoman, une puissance qui avait imposé le respect aux royaumes chrétiens alors qu’ils déployaient leur domination sur les Amériques, et une bonne partie de l’Afrique et de l’Asie. Mais à partir de la révolution industrielle et du développement du capitalisme - rendus possibles par le colonialisme lui-même et une série de révolutions sociales et politiques dans certains pays occidentaux – le vieil empire d’Orient a commencé à se désagréger et des puissances chrétiennes, au premier chef la Grande-Bretagne et la France, ont commencé à s’en tailler des morceaux. L’expédition de Bonaparte en Égypte constitue le coup d’envoi d’une entreprise de dépeçage en règle qui se conclura avec les traités consécutif à la Première guerre mondiale.

Souvenons-nous que les empires coloniaux étaient explicitement racistes, qu’ils tentaient de répandre le christianisme en même temps que le capitalisme, et justifiaient leur domination par une vision caricaturale de l’Autre, que des intellectuels contemporains ont appelés l’orientalisme. Pas étonnant que ces populations se replient sur des éléments de leur identité, dont la religion, pour résister à l’arrogance étrangère et conserver une certaine fierté.

Les Québécoises et les Québécois devraient comprendre ce phénomène, puisqu’il a marqué notre propre histoire. À la suite de la conquête anglaise, l’identification à la religion catholique a été un élément essentiel de notre stratégie de « survivance » et de résistance collective à l’assimilation. Mais ce repli identitaire ne s’est consolidé qu’à la suite de l’échec de notre tentative de révolution bourgeoise, les rébellions de 1837 et 1838. Des débuts du parlementarisme au Bas-Canada jusqu’à l’imposition de l’Acte d’Union, nos leaders politiques étaient animés par des idées libérales (au sens politique et philosophique), un nationalisme inspiré des mouvements républicains d’Europe et d’Amérique Latine et une ambition démocratique. C’est à la suite de leur défaite aux mains des troupes anglaises et face à une politique explicite d’assimilation (rapport Durham) que l’Église a pris le dessus et imposé sa vision passéiste et anti-démocratique. Il nous a fallu plus d’un siècle pour en sortir.

Il en fut de même dans la majeure partie du monde musulman. En effet, les mouvements de décolonisation des années 1940, 1950 et 1960, de l’Algérie à l’Inde en passant par l’Égypte et l’Irak, étaient inspirés par un nationalisme laïc, parfois teinté de socialisme tel qu’on le comprenait à l’époque de Staline, c'est-à-dire la prise en charge de l’économie par l’État. C’est seulement à la suite de l’échec de ces mouvements nationalistes face à l’impérialisme et aux défis de l’indépendance que le repli vers le religieux a commencé à prendre une réelle importance. Un point tournant à cet égard a sans doute été la signature d’un traité de paix séparé entre l’Égype et Israël, qui devait mener à plus de trente ans de dictature militaire d’une part, et un régime d’apartheid hautement militarisé de l’autre, les deux subventionnée à coup de milliards de dollars par les États-Unis.

Islamisme

La fin des années 1970 et le début des années 1980 sont aussi marqués par la fin d’une longue période de croissance économique et un tournant vers ce qu’on appellera le néolibéralisme. L’explosion de la dette des pays du Sud sert alors de prétexte à une nouvelle offensive néocoloniale menée par le FMI avec ses Programmes d’ajustement structurels. L’ère du nationalisme économique cède alors la place à la mondialisation.

C’est en Iran, en 1979, que la lutte entre des mouvements politiques laïques et le fondamentalisme religieux a connu un point tournant. Rien n’était joué à l’avance au moment de la chute du Shah. Mais, pour faire une histoire très courte, l’héritage empoisonné du stalinisme combiné avec les phénomènes internationaux décrits plus haut ont désarmé les forces démocratiques et permis à la théocratie de triompher.

La même année, l’URSS a eu la brillante idée d’envahir l’Afghanistan pour préserver un régime ami qui avait peine à s’imposer. Il s’en est suivi une longue guerre de guérilla d’inspiration religieuse et ultraconservatrice, financée par les États-Unis et encadrée par le Pakistan. Pour mener une partie de ces opérations, on fit appel à un aristocrate saoudien charismatique et fanatique du nom d’Oussama Ben Laden.

Lorsque l’URSS se fut finalement retirée, les combattants étrangers basés en Afghanistan, dirigés par Ben Laden, ont décidés de tourner leur attention vers l’établissement de dictatures fondamentalistes dans leurs pays d’origine, ce qui nous donna entre autre le GIA algérien, une des composantes de ce qu’on appelle Al Qaeda.
L’effondrement de l’empire russe et la fin de la guerre froide ont signifié la fin de l’utilité des combattants islamistes pour les puissances occidentales. Mais le monstre était encore en vie et a décidé de se tourner vers son créateur, comme celui de Frankenstein.

Pendant toute cette période, la situation du peuple Palestinien n’a cessé de se détériorer, avec les massacres de réfugiés en Jordanie, puis au Liban, l’expansion des colonies dans les territoires occupés, la signature de la capitulation d’Oslo par l’OLP et l’établissement de micro-bantoustans entourés de « check points » israéliens. Là aussi, le mouvement de résistance nationaliste laïc, avec ses composantes s’inspiration socialiste, a été complètement discrédité et a progressivement cédé la place à des mouvements également nationalistes mais d’inspiration religieuse, dont le Hamas.

Mais pour l’histoire qui nous intéresse, ce qu’il faut retenir est que la situation désespérée du peuple Palestinien a continué d’être l’illustration la plus claire de la domination impérialiste pour tous les peuples de cette grande région. L’appui inconditionnel des États-Unis pour Israël, et la complicité des monarchies et des dictatures arabes face à cette situation, n’ont jamais cessé de générer de la colère.
Il n’est donc pas étonnant que pour se gagner des appuis dans son propre pays, Ben Laden ait décidé de porter un grand coup contre le « grand Satan » étasunien. Son but étant de renverser la monarchie corrompu des Saoud pour établir un nouveau Califat inspiré d’un mythique âge d’or de l’Islam.

Une dernière observation essentielle pour comprendre ce qui s’est passé avant le 11 septembre et ce qui viendra par la suite, est la grande diversité idéologique et politique dans les pays de culture musulmane. Si on observe une tendance générale à un retour vers le religieux depuis les années 1980, celui-ci prend des formes variées et souvent opposées. Certains mouvement sont strictement religieux et se concentrent sur la propagation de la foi, sans se mêler de politique, tandis que d’autres visent à prendre le pouvoir d’état. Parmi les mouvements politiques, certains sont réformistes et visent à influencer le pouvoir en place et à atteindre leurs buts en passant pas les institutions existantes, tandis que d’autres veulent renverser les régimes établis. Même parmi ces derniers, on retrouve des divergences de stratégie, allant de l’agitation de masse pour renverser la dictature au terrorisme de petits groupes cherchant à en établir une nouvelle. Certains sont passéistes, fondamentalistes au sens strict, attachés à une interprétation littérale du Coran et nostalgiques pour les premiers siècles de l’hégire. Mais d’autres sont résolument modernes, désireux d’adapter l’Islam aux évolutions récentes et de le concilier avec les valeurs libérales. La division théologique entre sunnites et chiites traverse également tous ces autres courants.

En examinant cette diversité et l’histoire des derniers 50 ans, on devrait conclure que les pays musulmans n’ont pas besoin d’une Renaissance, d’une transformation idéologique profonde leur permettant d’entrer dans la modernité. Ils sont plutôt à la recherche d’une Révolution tranquille, d’un retour à une vision progressiste et démocratique de leur combat séculaire contre l’impérialisme. Une situation, encore une fois, à laquelle peuple québécois devrait pouvoir s’identifier.

Les attentats perpétrés par des cellules du réseau Al Qaeda en septembre 2001 ne sont donc pas l’expression d’un conflit de civilisations opposant, d’une part, un « monde musulman » massivement hostile depuis toujours à la modernité et anti-démocratique et, d’autre part, un « monde occidental » laïc, libéral et assiégé par des barbares opposées à « notre mode de vie ». Il s’agit plutôt de l’action la plus extrême posée par un mouvement marginal (dans ce cas, un groupe profondément politique, de culture sunnite, passéiste, anti-démocratique et violent) qui lui-même est issu d’une tendance idéologique récente.

Pas besoin de théories de la conspiration pour comprendre que l’Occident est en cause dans ces attentats. Ce sont les grandes puissances de culture chrétienne qui ont dominé par la force et par la corruption le monde arabo-musulman, soutenu la colonie de peuplement sioniste depuis 1948, puis financé et armé la frange la plus radicale du fondamentalisme pour s’en servir contre les dictatures « communistes ». À chaque pas, l’occident a soutenu les forces les plus réactionnaires dans cette région du monde, comme ailleurs, du Shah d’Iran aux monarchies du Golfe en passant par Moubarak, Saddam Hussein et Ben Ali.

(À venir, la 2e partie : depuis 2001)