jeudi 30 mars 2017

Oser la proposition d’un gouvernement solidaire

Une élection générale, dans notre système politique actuelle, sert principalement à déterminer une chose : qui formera le prochain gouvernement. C’est sur cette base que la majorité de la population détermine son vote, peu importe les dynamiques locales. Des objectifs comme « avoir plus de votes » ou « faire élire plus de députés » peuvent avoir du sens pour un parti, mais pas pour l’électorat. Le Bloc québécois l’a appris à ses dépens en 2011, quand une bonne parte de sa base traditionnelle a décidé de voter NPD en vue de remplacer le gouvernement Harper par la meilleure des deux alternatives crédibles du moment.

Aussi, conclure un pacte tactique avec un autre parti dans le but de faire élire quelques députés de plus pour les deux organisations impliquées peut avoir l’air d’une modeste manœuvre visant à modifier quelque peu la composition de l’Assemblée nationale. On pourrait croire que c’est une proposition gagant-gagnant et la seule manière de faire progresser Québec solidaire à court terme. Mais dans les faits, un tel pacte peut faire la différence entre l’élection d’un gouvernement du parti A ou du parti B, ou entre un gouvernement minoritaire ou majoritaire. Il faut être disposés à assumer toutes les conséquences politiques et morales d’un tel geste avant de le poser.

Afin de déterminer quelle décision pendre entre les trois options présentées au prochain congrès de Québec solidaire, on doit donc poser la question du pouvoir et y donner une réponse claire, tant pour nous que pour l’ensemble de la population. Notre argument ici est que la seule proposition gouvernementale qui aura du sens en 2018 est celle d’un gouvernement solidaire et que le parti devrait concevoir sa plateforme et sa stratégie en conséquence. Plus nous nous seront préparés concrètement à l’éventualité d’une victoire, plus nous aurons de crédibilité en faisant cette proposition à la population, et plus nous aurons de chance de dépasser le seuil des 12 à 15 % de vote d’estime et de protestation. Autrement dit, il faut d’abord nous convaincre nous même que nous sommes prêtes et prêts à cette éventualité avant de convaincre les autres que c’est une possibilité bien réelle.

Trois options

Les documents préparatoires au congrès des 19 au 22 mai présentent, en plus d’une proposition consensuelle de la direction du parti pour une démarche visant la fusion avec Option nationale, trois options pour le débat à propos de notre relation possible avec le PQ lors des prochaines élections générales.

L’option A, que nous appuyons, tout comme la résolution adoptée au conseil national de novembre, consiste en une très longue périphrase pour dire, au fond, que nous voulons un gouvernement solidaire. Les alliances qui sont envisagées le sont uniquement avec des organisations qui partageraient nos grands principes (solidarité avec les Premières nations, indépendance, écologie, féminisme, développement des programmes sociaux et des services publics, vision inclusive de la nation, etc.). Aucun parti politique, sauf peut-être Option nationale, ne correspond à l’ensemble de ces critères. Pour plusieurs des délégué-e-s qui avaient voté pour la résolution du CN, il s’agissait d’exclure une alliance ou un pacte avec le PQ sans le dire. En mai, il faut finir par dire ce qu’on pense vraiment de ce parti et continuer à expliquer pourquoi QS existe.

L’option B de son côté défend l’idée d’un pacte tactique à portée limitée avec le PQ en cherchant à donner l’impression que celui-ci n’aurait pas ou presque pas de contenu politique. Pourtant, le seul intérêt pour le PQ de négocier une telle entente avec QS serait de faciliter son retour au pouvoir. Le fait que le contenu politique d’un tel pacte ne serait pas explicite ou limité à deux ou trois sujets (comme la réforme du mode de scrutin) ne change rien à son contenu réel, qui sera celui de l’ensemble des politiques du gouvernement issu de cette élection. Ou bien nous sommes disposés à aider le PQ à prendre le pouvoir, avec tout ce que ça peut comporter de mal comme de bien, ou bien nous ne le sommes pas et alors tout pacte devrait être impensable.

De plus, comme nous l’avons mentionné dans un texte précédent, la députation de la CAQ, quatrième joueur incontournable dans cette équation, pourrait rendre pratiquement impossible un résultat donnant une véritable balance du pouvoir à QS, ce qui aurait permis en théorie de limiter les dégâts causés par un gouvernement Lisée.[i]

L’option C, de son côté, vise à reporter d’un autre six mois la conclusion d’un débat qui monopolise déjà les activités du parti depuis trop longtemps. On tente de donner à cette tergiversation une allure de noblesse en invoquant la démocratie interne au PQ à laquelle on devrait donner le temps de s’affirmer d’ici leur congrès d’octobre prochain. Mais ce faisant, on laisserait encore l’initiative à un autre parti et on laisserait planer jusqu’à moins d’un an des élections une ambivalence stratégique qui nous empêche de nous préparer convenablement pour la bataille la plus difficile et complexe de l’histoire du parti.

Ne pas sous-estimer le peuple

S’il y a une chose que la vague d’adhésions consécutive à l’entrée en scène de Gabriel Nadeau-Dubois devrait nous faire comprendre, c’est que le paysage politique québécois n’est pas immuable. Les gens savent penser par eux-mêmes et sont moins solidement attachés à des habitudes politiques que jamais. Certains hésitent entre nous et la CAQ, parce que nous avons en commun de rejeter les « vieux partis ». L’appui de 50% des répondants à un sondage pour la phrase de GND sur la « trahison de la classe politique depuis 30 ans » devrait nous remplir d’optimisme.

D’autres hésitent entre nous et les Libéraux parce qu’ils sont contre le nationalisme identitaire et ont voté « stratégiquement » pour le PLQ en 2014 afin de battre le PQ de la Charte des valeurs. Ils et elles pourraient être avec nous cette fois-ci pour rejeter à la fois le copinage libéral avec les plus riches et le conservatisme identitaire du PQ et de la CAQ.

Enfin, une bonne partie de la base électorale péquiste pourrait se rallier à nous parce que l’argument de « l’unité des souverainiste » ne tient plus quand le PQ s’engage à gouverner dans le cadre provincial pour tout un mandat. Le succès de la proposition de fusion avec Option nationale pourrait être le catalyseur d’un ralliement significatif chez les indépendantistes. Aussi, « l’unité des progressiste » que Lisée tente de mettre de l’avant comme nouveau mot d’ordre est peu convaincante après le déficit zéro de Bouchard et les deux budgets Marceau de 2013 et 2014.

Bref, en 2018, nous ne serons pas du tout dans la même situation politique qu’en 2012 ou en 2014. La pire erreur stratégique à faire serait de tenter de gagner la mauvaise élection en basant toute notre réflexion sur le bilan des efforts précédents. La pression pour un vote stratégique en faveur du PQ sera présente, comme toujours, mais pas avec la même intensité qu’en pleine mobilisation populaire massive contre la loi répressive qui visait à casser le mouvement étudiant.

Bref, il appartient à Québec solidaire d’adapter sa stratégie à cette situation politique en pleine transition et de chercher à en tirer le maximum. Pour ce faire, il faut oser dire à la population que nous abordons la prochaine élection générale avec comme objectif de la gagner. C’est sur cette base que nous pourrons mobiliser au maximum les milliers de personnes qui viennent de nous rejoindre et que nous pourrons continuer à construire sur cette lancée. Nous ne voulons pas être la « conscience sociale du parlement » ou un rassemblement de gens bien intentionnés mais condamnés à un rôle d’éternelle opposition. Nous voulons battre les Libéraux, par nous-mêmes, sur la base de nos idées, de nos propositions, de nos candidatures. Un point c’est tout!

vendredi 17 mars 2017

Convergence, alliance, pacte… pour faire quoi avec qui ?

Les rapports entre partis politiques peuvent prendre toutes sortes de configurations et on remarque parfois de la confusion, ces temps-ci, lorsqu’on discute des relations possibles entre Québec solidaire et le Parti québécois. Voici quelques définitions et certaines hypothèses sur les résultats des propositions en discussion.

fusion

Tout le monde semble s’entendre sur le fait qu’on n’envisage pas unir le PQ et QS pour n’en faire qu’un seul parti. Tant les porte-parole du PQ que de QS sont clairs sur cette question. Par contre, pour ce qui est d’Option nationale, plusieurs à QS (dont la recrue dont on parle beaucoup ces temps-ci) sont intervenus en faveur d’une fusion, et la direction d’ON est ouverte à en discuter, tout en posant ses conditions pour une réussite. Ces discussions pourraient être complexes et difficiles pour les deux partis. Mais la possibilité est bien réelle. C’est une orientation que l’auteur de ces lignes a défendue l’automne dernier.[i]

coalition gouvernementale
Peu de gens envisagent une coalition entre QS et le PQ en vue de l’exercice du pouvoir, avec des ministres solidaires dans un gouvernement Lisée, par exemple. Un certain courant politique indépendantiste que j’ai qualifié de métapéquiste envisageait ce type de scénario.  À notre connaissance, il n’y a pas de courant significatif dans QS pour une telle éventualité. Il faudrait développer un programme commun substantiel, ce qui est loin d’être évident quand on compare la Proposition principale soumise par la direction du PQ en vue de leur congrès de l’automne et le programme de QS. Sur la plupart des sujets, Québec solidaire propose un virage significatif, voir une rupture avec les politiques des 30 dernières années, tandis que le PQ se propose d’étudier diverses questions et d’infléchir légèrement les orientations gouvernementales vers le centre.[ii]

Si un gouvernement péquiste minoritaire avait besoin du contingent de député-e-s QS pour se maintenir au pouvoir, nous croyons qu’il est préférable d’être en position de négocier notre appui un vote de confiance à la fois et de décider comment traiter les projets de lois gouvernementaux au cas par cas, même article par article. Participer au gouvernement nous mettrait dans une position trop fertile en compromissions.

Mais la possibilité d’un gouvernement péquiste minoritaire avec une balance du pouvoir entre les mains de QS est pour le moins distante. En effet, il ne faut pas oublier le quatrième joueur dans l’équation : la CAQ. Celle-ci dispose d’une dizaine de bastions à peu près imprenables, ce qui permettrait à Jean-François Lisée, devenu premier ministre, de faire tantôt alliance avec QS et tantôt avec la CAQ, selon la nature des projets de loi ou les aléas de la conjoncture. Ce qui serait une très mauvaise nouvelle pour les Québécoises et Québécois de confession musulmane et les membres d’autres minorités racisées qui seraient ciblées, directement ou indirectement, par une Charte 2.0.

La seule question sur laquelle le PQ, QS et la CAQ s’entendent est la réforme du mode de scrutin. Pour certains, il semble que ce point de convergence soit suffisant pour justifier une alliance électorale.[iii] Mais est-ce que le fait de gagner un avantage tactique pour QS face aux autres partis est une justification suffisante pour que nous soyons complices d’une régression sur le plan des droits humains pour des dizaines de milliers de nos concitoyennes et concitoyens ?

coalition électorale globale

Des militants indépendantistes, notamment Denis Monière (membre de la direction de ON) avaient suggéré que le PQ, QS et ON se partagent l’ensemble des 125 circonscriptions. La mécanique pour ce faire aurait pu passer par une série de primaires pour les investitures, ce qui aurait avantagé le PQ avec son nombre de membres sensiblement plus élevé (pour combien de temps?) et sa présence organisationnelle plus systématique à travers le territoire. Une autre formule aurait pu être de répartir le territoire en fonction des résultats aux élections précédentes ou de la moyenne des sondages sur une certaine période de temps.

Mais la victoire de Lisée et le report de toute consultation sur l’indépendance à après l’élection de 2022 est venue mettre une douche froide sur cette notion. Sans compter le fait qu’elle n’est pas en phase avec le mode actuel de financement des partis politiques, basé en grande partie sur le pourcentage de votes obtenus à l’échelle nationale. Renoncer à 80 candidatures pour QS ou même à 20 pour le PQ signifierait une perte financière significative.

On rappellera que l’UFP avait conclu une entente de ce type avec le Parti vert en 2003, mais que son application n’avait pas été une réussite complète, notamment en raison de l’autonomie des associations locales dans les deux partis.

Des désistements ciblés

Ce qui reste devant nous est la possibilité que QS et le PQ (peut-être aussi ON) se désistent de certaines circonscriptions en vue de favoriser la défaite de Libéraux et/ou de Caquistes. Ici aussi, un des enjeux complexes à résoudre serait la proportion des désistements selon les partis. On ne peut pas s’attendre à ce que le PQ abandonne autant de circonscriptions que QS. Mais est-ce que la proportion devrait être en fonction des sondages depuis 2014? (3 pou 1) Ou encore en fonction des résultats des élections de 2012? (plutôt 4 pou 1).

Puis, bien entendu, le choix des circonscriptions spécifiques pourrait être un casse-tête majeur. Combien de circonscriptions gagnables pour QS est-ce que le PQ serait disposé à laisser tomber? On ne devrait pas compter celles que nous allons remporter de toute façon, comme dans le cas loufoque du désistement dans Gouin pour la partielle! Et dans combien de comptés pensons-nous que le retrait de QS pourrait contribuer à une victoire péquiste contre le PLQ ou la CAQ? Il n’y en pas des tonnes. Surtout si on considère que les votes n’appartiennent pas aux partis et que les gens ne suivraient pas forcément le mot d’ordre venu d’en haut.

Si on se fie aux résultats des élections de 2014, on observe que dans 53 circonscriptions, les Libéraux ont obtenu des majorités considérables. On peut présumer que le PQ, après quatre ans de gouvernement libéral, devrait conserver les 30 comtés gagnés il y a trois ans, à l’exception de Hochelaga-Maisonneuve qui est à portée de main pour Québec solidaire. La CAQ, de son côté, semble solidement installée sur une dizaine de sièges, et les trois victoires de QS sont probablement irréversibles. Il ne reste donc que 29 circonscriptions où l’élection de 2018 devrait se jouer.

Des celles-ci, une quinzaine ont été remportées par les Libéraux et une douzaine par la CAQ. Dans plusieurs cas, les marges de victoire de la CAQ ont été très minces face au PQ ou dans une course à trois avec les Libéraux. Il se pourrait que le désistement de QS dans ces circonscriptions provoque des défaites pour la CAQ au dépend du PQ. Mais les marges de la CAQ sont si minces que le PQ pense probablement pouvoir l'emporter sans notre aide. Dans la plupart des circonscriptions libérales, même une alliance PQ-QS ferait face à un défi de taille.

Si, comme le mentionne Stéphane Lessard, en faisant référence à un sondage « 75% des électeurs-trices solidaires étaient prêt-e-s à voter pour un-e candidat-e unique issu-e des rangs de QS ou du PQ. Du côté péquiste, ce sont 80% des électeurs-trices qui feraient de même », alors il serait possible pour l’alliance PQ-QS de battre une douzaine de caquistes et quelques libéraux. Mais est-ce que nous sommes disposés à assumer les conséquences de ces victoires, surtout quand on examine le portrait d’ensemble qui en résulterait ?

Des pactes avec qui et pour faire quoi ? 

Comment décider s’il vaut la peine de discuter avec le PQ pour arriver à nous entendre sur ce type d’échange de bons procédés ? Que dirons-nous aux électeurs et aux électrices privé-e-s de la possibilité de voter QS par une telle entente ? Comment convaincre les associations locales concernées de respecter l’entente négociée au niveau national ? Si la perspective indépendantiste est vraiment une condition de toute alliance de la part de QS, comme l’affirme la résolution adoptée au dernier conseil national, alors pourquoi discutons-nous encore de la possibilité d’une entente quelconque avec le PQ de Lisée ?

D’abord, il faut être disposé à assumer les conséquences politiques et les implications morales d’un succès. Québec solidaire pourrait contribuer à l’élection d’un gouvernement péquiste. Est-ce qu’un tel gouvernement serait suffisamment « moins pire » que celui des Libéraux de Couillard pour justifier un tel pacte? Si on se fie uniquement à ce que la direction du parti propose de mettre dans son programme (le congrès en décidera en octobre), peut-être. On y exprime une volonté d’améliorer certaines politiques en comparaison avec le gouvernement actuel. Mais est-ce qu’on peut juger un parti qui a gagné cinq élections générales depuis 1976 sur la base de son seul programme ? Il faudrait aussi considérer sa pratique gouvernementale, notamment celle qui a prévalu à l’époque de Bouchard, Landry et Marois, et se demander si on peut se fier à ses engagements vaguement progressistes.

Pire encore, comme nous le mentionnions plus haut, nous pourrions contribuer à faire élire un gouvernement péquiste minoritaire qui ferait ensuite une alliance avec la CAQ. Ce parti pousserait le PQ vers la droite tant sur les enjeux socio-économiques que sur les questions de droit de la personne et d’identité.

Il reste peut-être une seule formule qui serait avantageuse pour QS, intéressante pour le PQ, et ne nous placerait pas dans le rôle de la sage-femme pour l’accouchement d’un tandem Lisée-Legault. Il s’agirait d’offrir au PQ de nous désister uniquement dans des circonscriptions où la bataille s’annonce serrée entre lui et la CAQ. Ainsi, pour chaque député péquiste supplémentaire que nous aurions contribué à faire élire, la CAQ en aurait un de moins. En échange, QS obtiendrait des coudées franches pour mener une lutte féroce contre certains libéraux et peut-être l’abandon d’une ou deux circonscriptions présentement péquistes, mais que QS aurait de bonnes chances d’arracher au PQ de toute façon (comme nous l’avons fait pour nos trois premières victoires). Si le PQ l’emportait quand-même au total, contre les Libéraux, ce serait par ses propres forces. Mais un scénario aussi subtil stratégiquement est peut-être trop difficile à justifier auprès de la base de chacun des deux partis. Il pourrait aussi donner des munitions à la CAQ indirectement en lui permettant de se positionner contre les Libéraux alors que le PQ et QS s’acharneraient bizarrement contre le 3e parti.

En fin de compte, le plus simple reste toujours de présenter des candidatures partout et de laisser l’électorat déterminer l’issue du scrutin et la composition de la prochaine assemblée nationale. Ayons confiance au peuple. Il nous le rendra bien!

mercredi 15 février 2017

Québec solidaire doit prendre position contre la liste de prohibitions de Bouchard-Taylor


La volonté exprimée par le gouvernement libéral de faire adopter son projet de loi 62 sur la neutralité de l’État remet à l’ordre du jour politique la question épineuse des « signes religieux ». Comment Québec solidaire devrait-il se positionner dans cette nouvelle phase du débat ? Voici un argumentaire contre la prohibition des signes religieux pour les professions « coercitives » issue du rapport Bouchard-Taylor. Gérard Bouchard la défend toujours, mais Charles Taylor vient de s’exprimer en faveur de son abandon. Les membres de Québec solidaire sont divisés sur la question. Jusqu’à maintenant, l’aile parlementaire s’est exprimée en faveur de cette recommandation du fameux rapport, mais nous croyons qu’il est possible et souhaitable de changer cette position.

Parce que ce n’est pas notre programme

La section du programme portant sur les signes religieux a été adoptée en 2009, bien après la sortie du rapport de la commission. Si nous avions voulu reprendre cette notion d’une liste de professions « incarnant l’autorité de l’État », nous aurions certainement pu le faire. D’autant plus que cette idée était dans notre propre mémoire à la commission !

En fait, cette option n’était même pas dans le cahier synthèse du congrès. Les trois options débattues ont été : 1) aucune restriction particulière pour les signes religieux, 2) l’interdiction mur à mur, et 3) celle qui a été adoptée et que le CN de novembre 2015 a décidé de ne pas remettre sur le métier.
Rappelons le texte exact de cet élément du programme :

« Port de signes religieux par les agent-e-s de l’État
C’est l’État qui est laïque, pas les individus. Le port de signes religieux est accepté pour les usagers et les usagères des services offerts par l’État. En ce qui concerne les agents et les agentes de l’État, ces derniers peuvent en porter pourvu qu’ils ne servent pas d’instrument de prosélytisme et que le fait de les porter ne constitue pas en soi une rupture avec leur devoir de réserve. Le port de signes religieux peut également être restreint s’ils entravent l’exercice de la fonction ou contreviennent à des normes de sécurité. »

Nous avons donc rejeté l’option d’une interdiction totale pour certaines professions et celle de l’interdiction de certains accessoires ou vêtements pour tout le secteur public. À la place, nous avons décidé de permettre le port de ces « signes » d’appartenance religieuse comme règle générale, et avons dressé une liste de quatre critères pouvant justifier des exceptions.

Une manière de résumer l’approche retenue est que le simple fait qu’un vêtement ou accessoire permette d’identifier la religion de la personne ne devrait pas être un motif suffisant pour l’interdire. L’État, ou les institutions publiques qui en dépendent, doivent justifier une restriction par un autre motif. Autrement dit, nous avons rejeté la notion, fondamentale pour la laïcité pratiquée en France depuis quelques années, du « droit de ne pas connaître la religion » d’une autre personne.

Il y a bien entendu une marge d’interprétation de ces divers critères qui peut aller du très restrictif au très permissif. C’est le but ! Une loi fondée sur de tels critères permettrait à la société québécoise et à ses institutions d’évoluer avec les mentalités et la culture commune de la société civile. On peut même interpréter le critère mentionnant le devoir de réserve comme justifiant l’appui à la liste de Bouchard-Taylor. C’était en quelque sorte le cas avec le projet de loi d’octobre 2013, dont les orientations n’ont jamais été ratifiées par le congrès ou le CN. Mais c’est une interprétation contestable (et contestée !) et qui peut changer avec l’évolution du paysage politique et idéologique et les débats au sein du parti.  Et il s’en est passé des choses depuis septembre 2013…

Parce que c’est un mauvais positionnement présentement

Reprendre la liste de Bouchard-Taylor, peu importe comment on interprète le programme, pouvait avoir du sens d’un point de vue strictement tactique à l’automne 2013, quand Bernard Drainville préparait son projet de loi 60 et que le gouvernement Marois jouait cyniquement la carte de l’intransigeance et de la polarisation. Il s’agissait de démasquer cette partisannerie, cet électoralisme éhonté et dangereux, en mettant de l’avant une position qui aurait pu, en théorie, rallier trois des quatre partis à l’AN (probablement pas le PLQ), dans un contexte de gouvernement minoritaire.

La situation actuelle est radicalement différente. Les Libéraux sont majoritaires et ont catégoriquement et souvent répété leur objection au principe de la liste de professions interdites de visibilité religieuse. Nous estimons qu’ils ont raison sur le fond à ce sujet. Rien ne justifierait, par exemple, qu’on interdise à une femme policière de porter un hijab ou à un juge Sikh de porter un turban, etc. Une telle loi serait contestée avec succès devant les tribunaux. Le droit québécois et le droit canadien ne reconnaissent pas ce « droit de ne pas connaître la religion des autres » et lui préfère la liberté d’afficher son identité religieuse. Présumer qu’une personne qui porte un symbole permettant d’identifier son appartenance religieuse ne peut pas exercer sa profession de manière impartiale n’est rien d’autre qu’un préjugé, un « malaise » qu’il faut surmonter pour vivre dans une société pluraliste. Le devoir de réserve concerne l’expression d’idées politiques, ainsi que l’impartialité dans les décisions et les actions. Simplement dire (par un signe ou en parole) : « Je suis Juif. » ou « Je suis chrétien. » n’est pas en soi une atteinte à ce devoir.

De l’autre côté, le PQ et la CAQ ont exprimé à plusieurs reprises que la liste de Bouchard-Taylor n’est pas suffisamment restrictive à leurs yeux. Ils ont aussi eu recours, plus ou moins délibérément ou consciemment, à des arguments xénophobes ou islamophobes pour justifier leurs positionnements sur ces questions. L’épisode récent du « burkini » avec les sorties de la CAQ et de Lisée ne sont que les derniers épisode d’un film qui joue en boucle depuis la « crise des accommodements » de 2007.

Bref, personne ne veut de ce compromis hypothétique sur le long terme. Alors pourquoi s’acharner à le défendre, alors que ce n’est même pas notre position programmatique ? Le seul résultat prévisible d’un tel positionnement serait de faire paraître Québec solidaire comme le parti qui veut négocier un compromis parmi les député-e-s, dont la très grande majorité est issue de la majorité, en vue de restreindre les droits de certaines minorités. Est-ce que c’est le message qu’on veut lancer aux communautés minoritaires ciblées par ce débat ? Ne serait-il pas préférable de présenter Québec solidaire comme un parti qui est à la fois pour la laïcité des institutions et pour la défense des droits de la personne ?

Parce que la stratégie de l’apaisement ne fonctionnera pas

Le dernier argument en faveur de cette approche de recherche du compromis autour des recommandations de Bouchard-Taylor est de croire qu’elle pourrait mettre fin à ce type de débat et écarter du paysage politique toute demande subséquente pour d’autres interdictions.

On n’a qu’à examiner ce qui s’est passé en France depuis l’adoption de la loi interdisant le hijab dans les écoles publiques en 2005 pour conclure qu’une telle stratégie est illusoire. « Après cette première interdiction, visant les adolescentes dans les lycées, on a voulu interdire le port du foulard dans les entreprises privées, pour les mères participant aux sorties scolaires, etc. On s’est mis à mesurer la longueur des jupes des lycéennes, car les trop longues sont considérées « ostentatoires » ! On a ajouté l’interdiction des vêtements couvrant le visage dans les transports publics. Et au bout du compte, le Front national est le premier parti au pays et les attentats commis par des jeunes musulmans nés en France ont horrifié le monde entier. »[i]

Au contraire, interdire aux femmes musulmanes portant le hijab d’exercer les professions en question donnerait raison aux vrais islamophobes et xénophobes qui ne font tout simplement pas confiance aux Musulmans en général ou aux immigré-e-s en général et pratiquent la discrimination au quotidien. Il faut plutôt créer des contre-exemples en intégrant ces femmes dans toutes les sphères de la société québécoise … incluant des candidatures aux élections !

Après avoir fait adopter une motion unanime à l’Assemblée nationale contre l’islamophobie, la question stratégique qui se pose – si on veut aller plus loin que les vœux pieux – est comment combattre cette islamophobie.

Cette stratégie devrait reposer sur certains axes fondamentaux :
1. Ne pas sous-entendre qu’il y a un problème réel quand il s’agit uniquement de perceptions et de préjugés. Si on le fait, on renforce ces perceptions et ces préjugée au lieu d’en appeler à la raison et de favoriser le vivre-ensemble.
2. Toujours se mettre à la place des personnes qui ont le moins de pouvoir dans la société et se demander ce qui pourrait les aider à prendre leur place, à accéder à une égale citoyenneté dans une société démocratique. Autrement dit, il faut éviter les débats au sein de la majorité ou parmi les personnes en position de pouvoir sur quels droits on peut se permettre de brimer ou jusqu’où on peut pratiquer de la discrimination. 
3. Donner de la place et de la visibilité aux personnes directement concernées. Ça permet d’éviter les généralisations, la déshumanisation des « autres », ou de parler au nom de personnes et de groupes qui ont le droit et devraient avoir le pouvoir de défendre leur propre cause. 

Bref, il faut sortir de l’approche libérale consistant à chercher une sorte de juste milieu entre les opinions réactionnaires et les préjugés d’un côté et la défense des droits et la lutte contre l’oppression de l’autre. Il ne peut pas y avoir d’équilibre entre ces deux pôles, seulement un combat.
Espérons Québec solidaire sera un allié fiable dans ce combat comme dans bien d’autres qui ne sont pas toujours immédiatement populaires dans notre société.  

lundi 28 novembre 2016

Politique du caucus du PQ sur l’identité: Un compromis entre la lutte contre la discrimination… et la discrimination!

Le 24 novembre, le caucus du Parti québécois rendait publique un document d’orientation qui annonce ses intentions advenant l’élection d’un gouvernement péquiste en 2018 sur diverses questions concernant l’immigration, l’éducation, les signes religieux et autres sujets regroupés sous le chapeau de l’identité. Cette collection de mesures poursuit sur la lancée de la Charte des valeurs de 2013, tout en faisant des concessions significatives aux critiques qui avaient été émises à l’époque. Cependant, l’idée de fond demeure : l’État devrait pouvoir exercer diverses formes de discrimination tout en faisant la morale aux citoyennes et aux citoyens qui font de même dans la société. Cette politique incohérente n’augure rien de bon et devrait constituer un argument significatif à Québec solidaire contre toute alliance électorale ou gouvernementale avec ce parti.

Discriminer un peu moins et plus tard

D’abord, il faut reconnaître que le caucus péquiste met de côté ou remet à plus tard plusieurs propositions qui pourraient envenimer les débats dits identitaires. La question du nombre d’immigrantes et d’immigrants que le Québec devrait accueillir annuellement est renvoyée au Vérificateur général et à des experts pour des recommandations à remettre en 2019. L’interdiction du voile intégral dans l’espace public (un non-sens, vu que ceux-ci ne servent pas à la maison…) subit le même traitement dilatoire. Il s’agit ici de ne pas faire de ces questions des enjeux électoraux en 2018, ce qui est bienvenu.

Sur la question centrale dans les débats du port de signes religieux dans le secteur public, la position retenue part de la liste d’interdictions du rapport Bouchard-Taylor (juges, procureurs, gardiens de prison, policiers) et ajoute les secteurs de l’éducation et des services de garde, mais avec la clause grand-père. Donc, Lisée peut affirmer que personne ne perdra son emploi en raison de la Charte 2.0, mais on établit une forme de discrimination légale à l’embauche pour les futurs enseignantes et éducatrices. Lucien Bouchard, un avocat patronal réputé, avait taillé en pièce cette notion durant les débats de 2013. Si un employeur ne peut pas interdire le hijab, par exemple, parmi ses employées actuelles, il ne peut pas défendre légalement son droit de l’interdire pour les nouvelles employées.

Bien entendu, les députés péquistes promettent d’interdire le tchador, ce vêtement que personne ne porte parmi les 350 000 femmes qui travaillent dans nos services publics. La publicité disgracieuse de la CAQ à ce sujet est donc malhonnête en plus d’être bêtement islamophobe. Et comme Lisée l’avait annoncé durant la course à la chefferie, le PQ va appuyer le projet de loi 62 interdisant de donner ou de recevoir des services publics à visage couvert, comme premier pas dans la direction souhaitée.[i]

Un cours à tout faire

Suivant en cela les préjugés et les spéculations véhiculées par les nationalistes conservateurs et les anticléricaux militants, le document promet d’abolir le programme Éthique et culture religieuse (ECR), et ce sans offrir de raisons. Pourtant, s’il y a une chose que les débats sur les accommodements et sur la Charte des valeurs ont bien démontré, c’est que l’ignorance des religions minoritaires n’est pas un atout pour un vivre-ensemble réussi !

À sa place, les péquistes proposent un salmigondis de contenus pour un cours de « citoyenneté québécois », incluant la sexualité, la démocratie, les libertés fondamentales, la lutte contre la discrimination et la prévention de la radicalisation (cette dernière étant regroupée avec les gangs de rue et le proxénétisme !). Et on prévoit donner au Ministère, aux écoles et aux enseignantes et enseignants, moins de trois ans pour concevoir et implanter ce nouveau programme. Il s’agit, ni plus ni moins, d’une volonté d’instrumentalisation de notre système scolaire à des fins politiques, sans considération pour l’expertise sur les programmes et leurs contenus, les conditions de travail ou le réalisme élémentaire.

De bonnes intentions

Pour le reste, cette politique est remplie de bonnes intentions en ce qui concerne « les communautés de la diversité ». On affirme une volonté d’accélérer la reconnaissance des diplômes, de financer des stages pour l’intégration dans certaines professions, d’assurer « une présence plus juste » des personnes de diverses origines dans la fonction publique, de reconnaître le droit à la francisation avec les ressources financières nécessaires à son application, etc. Le document insiste sur le fait que ces mesures positives devraient précéder l’introduction de la nouvelle version de la Charte. C’est bien.

Le PQ souhaite réactiver son comité national pour les personnes issues de l’immigration et les minorités culturelles. Pas l’ombre d’un bilan n’est présenté pour expliquer pourquoi ce comité a cessé d’exister. Pas non plus de critique de l’épisode de la Charte qui permettrait d’identifier un des obstacles principaux dans les rapports entre le PQ et certaines communautés.

En somme, cette nouvelle orientation proposée au PQ par le caucus de ses députés constitue une défaite de taille pour les partisans de l’interdiction totale et immédiate des signes religieux ou pour les nationalistes conservateurs qui voudraient nier le problème de la discrimination. Mais en même temps, il contient juste assez de mesures discriminatoires et d’atteintes aux droits et libertés pour empêcher une entente avec Québec solidaire ou obtenir l’approbation des organismes de défense des droits des personnes racisées ou issues de l’immigration.

Comme beaucoup de propositions issues de la méthode Lisée, il s’agit d’un positionnement en apparence habile et nuancée, mais qui finira par mécontenter tout le monde.  

lundi 14 novembre 2016

L’assemblée constituante : pour une révolution démocratique

Les signes récents de recomposition du paysage politique[i] donnent une nouvelle urgence à la clarification de ce qu’on entend par assemblée constituante (AC) et du lien entre cette proposition politique et les efforts de renouvellement du mouvement indépendantiste.

L’élection de Jean-François Lisée comme chef du PQ signale une autre mise en veilleuse de « l’option ». Mais les 10 000 voix pour Martine Ouellet et la persistance d’Option nationale indiquent que le camp des indépendantistes qui assument leur choix est encore bien en vie. L’arrivée dans le paysage du collectif Faut qu’on se parle, dont un des dix sujets de discussion est le renouvellement du mouvement indépendantiste est aussi un élément encourageant. Les États-généraux sur la souveraineté, à l’origine des OUI-Québec, avaient fait une place significative à l’AC dans leurs délibérations. On peut donc envisager une convergence indépendantiste progressiste autour d’une plateforme commune incluant l’assemblée constituante.

Le dernier congrès de QS a décidé de maintenir pour l’essentiel notre approche sur la Constituante dans le programme du parti. On peut se désoler du rejet de la précision du mandat indépendantiste l’AC, l’adoption de cet amendement (ou de l’option E qui était une tentative de compromis[ii]) aurait simplifié notre travail en direction des autres courants indépendantistes. Mais la décision du congrès ne signifie pas que QS soit moins indépendantiste pour autant, il s’agit plutôt d’une approche différente quant au lien entre la lutte pour l’indépendance et l’assemblée constituante. Pour comprendre cette approche, il faut la situer dans le contexte du programme dans son ensemble et de la stratégie politique qui le sous-tend.

L’assemblée constituante : un geste de rupture

Le paragraphe sur l’AC est dans la section du programme qui commence par dénoncer le fédéralisme canadien, constatant l’impossibilité d’une réforme significative de cette structure et concluant à la nécessité de l’indépendance pour réaliser l’ensemble du programme solidaire. Elle constitue l’étape intermédiaire dans un processus qui commence par l’élection d’un gouvernement solidaire et se conclue par un référendum portant sur la constitution proposée et le statut politique du Québec.

Plutôt que de concentrer nos interventions sur la question de la mécanique et des moyens (un débat pour militantes et militants déjà convertis), il faudrait revenir au point de départ, soit notre critique de l’État canadien actuel et de sa constitution. (Pourquoi le Québec a refusé et refuse toujours d’y consentir ?) Ce qui permettrait d’aborder l’AC par le bon bout, c’est-à-dire à quoi elle sert : élaborer une constitution pour le Québec.

Aussi, rappeler les origines de la constitution canadienne permet de faire ressortir à quel point celle-ci n’est pas le résultat d’un processus démocratique mais la continuation de la monarchie constitutionnelle et du colonialisme britanniques. Par contraste, l’AC remet la rédaction de la loi suprême entre les mains de la population, via une élection spécifique, un processus de démocratie participative et la ratification de son résultat par référendum.

Ce faisant, nous pouvons faire ressortir le fait que la convocation de l’AC est en soi un geste de rupture avec l’ordre constitutionnel actuel et en même temps un instrument radicalement démocratique. Il ne devrait pas y avoir de contradiction entre ces deux aspects de l’AC, même s’ils ont mené à une certaine polarisation dans les débats à QS. Elle est à la fois une démarche faite sur mesure pour construire une majorité populaire en faveur de l’indépendance et un exemple de démocratie participative ouverte à toutes les sensibilités politiques présentes dans la population. En fait, elle est utile dans notre stratégie indépendantiste parce qu’elle est radicalement démocratique.

L’idée qu’un tel processus de rupture avec 225 ans de monarchie constitutionnelle pourrait mener à une simple constitution provinciale acceptant les contraintes du fédéralisme actuel est une abstraction et une interprétation erronée du programme de Québec solidaire. L’assemblée constituante n’est pas qu’une autre commission d’enquête menant une consultation pour le compte de l’Assemblée nationale. Ce n’est pas un comité d’experts en droit constitutionnel faisant des recommandations à un premier ministre. C’est une autorité politique supérieure à celle de l’Assemblée nationale ou de la Chambre des communes. C’est, par définition, un geste fondateur pour un nouvel État. Affirmer qu’elle pourrait servir à autre chose est en contradiction avec sa nature même.

Il est vrai que si une AC était élue ou tirée au sort maintenant, la majorité de ses membres seraient fédéralistes. Mais avec des « si » on va à Paris, on soulève le peuple et on fait la révolution… Ce n’est pas l’idée abstraite de l’AC (le mot, plutôt que la chose) que nous voulons mettre de l’avant, mais une démarche politique concrète d’auto-détermination collective qu’on pourrait qualifier de révolution démocratique. Une telle démarche n’est concevable que sur la base d’un haut niveau de mobilisation sociale menant à une confrontation avec les institutions en place. C’est pour cette raison, entre autres, que la lutte pour la justice sociale et celle pour l’indépendance sont inséparables. Les partis et courants politiques conservateurs le savent bien, et c’est pour cette raison qu’ils ne convoqueront jamais une telle assemblée à moins d’en être contraints par une mobilisation populaire telle que le Québec n’en a encore jamais vu.

D’ailleurs, les pays qui ont vécu des processus constituants au cours des dernières années l’ont tous fait à la suite d’une crise politique majeure (Venezuela, Bolivie, Tunisie, Équateur, Islande). Il faudrait étudier plus en détail ces cas concrets pour en tirer des enseignements sur la manière de former l’AC, les mandats qu’on devrait lui confier, la manière de procéder pour encourager la participation populaire, les pièges à éviter, etc. Tout récemment, le Chili est embarqué dans un processus constituant sous un gouvernement de centre-gauche. Il semble que la démarche soit très positive malgré les limites de la situation sociale et politique dans ce pays. Par contre, dans le cas de l’Islande, le fait que l’AC a été élue et a effectué ses travaux une fois que la crise sociale et politique causée par la crise financière de 2008 se soit résorbée, et que la droite ait repris le pouvoir, en fait un exemple à ne pas suivre.

Mais il faudra toujours garder en tête que le cas du Québec est différent, justement en raison de son statut actuel de province canadienne. Les parallèles avec des projets d’assemblée constituante s’appliquant à l’Écosse ou à la Catalogne seraient très instructifs à ce sujet. La dynamique de rupture est encore plus radicale dans une telle situation, l’AC n’étant pas seulement en opposition à l’ordre politique établi sur le territoire où elle est convoquée mais aussi en opposition avec le pouvoir d’un État plurinational plus vaste.

L’AC comme solution à l’opposition entre « identitaires » et « inclusifs »

Un aspect de l’assemblée constituante qui n’a pas été largement discuté est la question des rapports entre projet collectif et droits de la personne dans le processus. Il y a un fort courant d’opinion au Québec qui associe l’idée même des droits de la personne au fédéralisme canadien et au multiculturalisme à la Trudeau. Pourtant, la Ligue des droits et libertés est bien présente au Québec depuis plus de 50 ans et le Québec a adopté sa Charte des droits et libertés de la personne plusieurs années avant la constitution de 1982. Ce sont en bonne partie les indépendantistes qui se sont battus pour le respect des droits de la personne contre la répression arbitraire de l’État fédéral dans les années 1960 et 1970. Pour la gauche indépendantiste, le projet d’une constitution québécoise devrait être l’occasion d’affirmer plus de droits (les droits économiques et sociaux, le droit de grève, le droit à un environnement sain…), pas une occasion d’enlever des droits à une partie de la population, comme le proposait la Charte des valeurs.

Le philosophe allemand Habermas a fait œuvre de pionnier dans un effort visant à surmonter l’opposition entre une démocratie de communauté, permettant à la majorité d’imposer ses conceptions de la vie bonne aux diverses minorités, et la démocratie libérale fondée sur le respect du pluralisme des valeurs et des modes de vie et la protection des minorités contre la dictature de la majorité. Il nous propose deux constats qui brisent avec cette dichotomie.[iii]

D’une part, la meilleure protection possible pour les droits de la personne et des minorités est l’accord explicite de la majorité de la population pour une telle protection à la suite d’une démarche démocratique. Le contre-exemple québécois et canadien fait bien ressortir cette idée. C’est précisément parce que la Charte canadienne a été imposée par une dizaine de dirigeants politiques sans le consentement de la population que bien des gens, surtout au Québec mais aussi ailleurs au Canada, voient cette Charte comme un obstacle à l’expression de la volonté démocratique majoritaire. L’adoption d’une constitution élaborée par le processus démocratique de l’AC et qui inclurait un texte comme celui de la Charte québécoise actuelle aurait la même portée juridique, mais une tout autre signification politique et sociale.

L’autre idée qu’on devrait emprunter à Habermas est que le processus de décision démocratique, pour avoir le maximum de légitimité, doit être le plus égalitaire possible et ne tolérer aucune forme de marginalisation ou d’exclusion. Comment en effet espérer que toute la population respecte les institutions communes si une partie de cette population n’a pas pu participer pleinement et équitablement à leur mise sur pied ? On comprend que pour les Afro-américains, par exemple, l’adhésion à la Déclaration d’indépendance et à la Constitution soit remise en cause par le fait que ces textes fondateurs ont été rédigés par des propriétaires d’esclave et ne remettaient pas en question leur domination.

On nous dira que la majorité de la population était pour la Charte des valeurs avec ses restrictions aux libertés de religion et d’expression ainsi qu’au droit au travail. Mais cette statistique est basée sur des sondages aux questions très vagues. Quand on demandait aux gens s’ils croyaient qu’une personne devrait être congédiée si elle refuse de retirer son signe religieux, la majorité était contre une telle mesure, pourtant au cœur des débats sur le projet. Ce qui explique d’ailleurs que le camp « pro-charte » s’est rapidement divisé sur cette question, certains (comme Guy Rocher) proposant une « clause grand-père » pour éviter ce genre de situation. Aussi, les appuis à la répression de la visibilité des religions minoritaires tendent à augmenter à mesure qu’on s’éloigne des lieux où vivent les membres des minorités en question. On hésite davantage à enlever des droits à des gens qu’on connait.

De plus, encore une fois, il ne s’agit pas d’imaginer une assemblée constituante élue maintenant, mais à la suite des luttes sociales et de la transformation du paysage politique qui la rendront pertinente et possible. On peut parier que dans ces luttes, comme durant la grève étudiante de 2012, des Québécoises et des Québécois de toutes origines, avec toutes sortes de croyances et d’habitudes, auront appris à se connaître et à se respecter. Je suis convaincu que le projet collectif démocratique et égalitaire proposé par l’assemblée constituante serait rigoureusement inclusif. Le Québec indépendant sera pluriel ou ne sera pas.



[iii] Jürgen HABERMAS, Droit et démocratie. Entre faits et normes, traduit de l’allemand par Rainer Rochlitz et Christian Bouchindhomme, Paris, Gallimard, nrf essais, 1997, 554 pp.

vendredi 11 novembre 2016

Faisons l’indépendance maintenant !

En réponse à Trump et à tout le reste, la révolution Québécoise est devenue une nécessité

L’humanité semble se diriger dans une très mauvaise direction. Les États-Unis viennent de choisir le président le plus réactionnaire depuis longtemps à la suite d’une campagne qui a nourri le racisme et toléré la pire misogynie. À travers l’Europe, des partis xénophobes mobilisent le mécontentement de millions de personnes en blâmant l’immigration pour les problèmes causés par le capitalisme. Le traité de Paris sur le climat a été ratifié mais les engagements concrets des pays signataires ne suffiraient pas à atteindre la cible prévue. Tout indique que nous nous dirigeons vers une polarisation politique et sociale accrue avec un centre de plus en plus incapable de bloquer la montée de la droite radicale et des mouvements de résistance constamment sur la défensive.

Le Québec n’est pas à l’abri de ces tendances lourdes. Les Libéraux appliquent une doctrine économique qui désagrège le tissu social, accentue les inégalités et génère du désespoir. La CAQ voudrait aller plus vite et plus loin dans la même direction. Le PQ incarne cet extrême-centre politique qui accepte la domination des élites financières tout en tentant de se donner une image progressiste. Aucun revirement de la situation ne sera possible de ce côté-là. La caricature des minorités culturelles et religieuses et la crainte de l’immigration sont entrées dans notre paysage politique avec l’ADQ en 2006 et la prétendue crise des accommodements raisonnables. Depuis, tant le PQ que la CAQ en ont fait une partie de leur stratégie. La résistance des Libéraux face à cette tendance a été timide et inadéquate. Présenter l’immigration comme utile économiquement et affirmer son opposition de principe au racisme ne font pas une politique effective de lutte contre l’intolérance ou un projet collectif rassembleur.

Le gouvernement Trudeau, après avoir promis une nouvelle orientation contrastant avec le conservatisme pétrolier de Harper, gouverne de plus en plus ouvertement comme son prédécesseur. L’approbation de grands projets liés aux combustibles fossiles contredit ses engagements sur le climat. Le programme d’investissement en infrastructures est taillé sur mesure pour favoriser le secteur privé. Même politique étrangère et même politique sécuritaire, même complicité avec le complexe militaro-industriel. En bref, Trudeau s’avère de plus en plus être un Harper avec un sourire. Et bien entendu, il n’y a à l’horizon aucune réforme du fédéralisme pouvant répondre aux aspirations du Québec à plus d’autonomie et de respect de son caractère national. Le projet national canadien, fondé dans les faits sur la langue anglaise et les institutions britannique, continue d’être incompatible avec le projet national Québécois, avec le français comme langue commune.

Devant tout ça, bien des gens sont tentés de se replier sur leur vie privée et leur entourage immédiat. On décroche de la vie politique et on espère échapper aux pires conséquences des décisions prises par d’autres. La démocratie apparait comme une mauvaise blague, quand elle de rime pas avec corruption et cynisme. Tant pis si le Québec meurt à petit feu et finit par se dissoudre dans la grande masse anglo-américaine.

Le Québec peut faire mieux !

L’indépendance du Québec permettrait de porter un grand coup en faveur d’une humanité plus démocratique, plus égalitaire, plus écologique et plus pacifique. Elle redonnerait son sens à la politique et renouerait avec l’essence de la démocratie : le gouvernement du peuple par le peuple. Nous ferions la démonstration qu’une autre Amérique du Nord est possible à côté du conservatisme destructeur de Trump et du libéralisme sans conséquences de Trudeau. La révolution québécoise constitue la seule réponse adéquate, pour ceux et celles qui vivent ici, face aux horreurs qu’on nous prépare.

En même temps, la rupture avec l’ordre constitutionnel canadien est une nécessité pour réaliser les objectifs de plusieurs mobilisations populaires en cours. Le Québec a besoin de tous les pouvoirs pour dire Non aux projets comme l’oléoduc Énergie Est et investir massivement dans un programme d’infrastructures vertes. Il faut affirmer notre souveraineté nationale pour dire Non aux traités de protection des intérêts des multinationales qualifiés de libre-échange. Il faut prendre en main tous les leviers de la politique économique pour contrer le chômage et la précarité et mettre en place un modèle de développement centré sur les besoins des personnes et des communautés et non sur les impératifs du marché. Il faut en finir avec les institutions politiques issues du colonialisme britannique en convoquant une assemblée constituante qui aura pour mandat de donner à la population le pouvoir de déterminer comment les décisions collectives se prendront à l’avenir. C’est sur la base d’un tel projet collectif, enraciné ici et ouvert sur le monde, que nous pourrons briser les barrières entre les personnes aux cultures, aux croyances et aux origines diverses et créer une communauté nationale inclusive.

Le temps est venu pour Québec solidaire de proposer un tel projet d’avenir à toute la population du Québec en collaboration avec toutes les organisations qui voudront s’y rallier. L’effet paralysant des tergiversations sans fin du Parti québécois autour de la mécanique référendaire a été rompu comme un mauvais sort par la victoire de son nouveau chef. Comme le PQ ne prétend plus être autre chose qu’une option pour l’alternance dans la continuité à la tête d’un état provincial, les indépendantistes sont libres de se rassembler autour d’une nouvelle vision du pays. Fini les phrases creuses sur l’indépendance « ni à gauche, ni à droite, mais en avant »! Donnons un sens universel à notre indépendance en faisant de la révolution démocratique québécoise un moyen de changer le monde en mettant un nouveau pays au monde.

C’est en 2017, années des 150 ans de l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique, qu’il faut lancer une campagne sans précédent pour l’indépendance du Québec. Regroupons largement autour d’un projet qui place la rupture avec l’ordre constitutionnel au cœur d’une stratégie de rupture avec le statu quo économique, social et écologique. Puis, en 2018, la coalition formée autour de cette campagne pourra présenter ce projet à la population lors des élections générales. 

Invitons d’abord Option nationale à se joindre à Québec solidaire dans cet effort avec toute la détermination indépendantiste qu’on leur connait. Puis ouvrons grande la porte au collectif Faut qu’on se parle pour qu’il y apporte du nouveau monde, de nouvelles idées et de nouvelles façons de faire. Que toutes les organisations indépendantistes et progressistes soient les bienvenues à partir du moment où on s’entend pour en finir avec les hésitations et les demi-mesures.


Passons à l’action maintenant ! L’humanité a besoin d’un Québec qui ose ! Le Québec a besoin de notre audace ! 

mercredi 9 novembre 2016

Comparaison 2000-2016: Sous le soleil des États-Unis, rien de nouveau

Pour éclairer une analyse du phénomène Trump, il serait utile de comparer l’élection d’hier avec celle de Al Gore contre GW Bush, la dernière fois qu’un républicain apparemment sans beaucoup d’aptitudes sur les questions de fond a remporté la présidentielle grâce au collège électoral alors que son adversaire démocrate manifestement compétent était identifié à une administration de son parti installée depuis huit ans.

Les données qui suivent sont issues du site du New York Times, à la rubrique des sondages de sortie des urnes (exit polls).

Est-ce qu’on assiste à une profonde division selon les sexes ? Les accusation d’agression sexuelle et les propos sexistes du milliardaire, de même que la candidature sans précédent de HR Clinton pourraient le laisser croire. En fait, Trump a obtenu 53% du suffrage masculin et Bush avait obtenu précisément 53% de ce bloc de votes en 2000. S’il y a une division politique selon le sexe aux États-Unis, ça ne date pas d’hier.

Une division des races? Trump a obtenu 58% du vote des Blancs. Bush en avait obtenu 54%. Significatif, mais pas renversant comme différence. Chez les Latinos, Trump a obtenu 29%, Bush avait eu 35%. Avantage Clinton. Mais pas par une marge si importante, compte tenu des propos et des propositions de Trump sur l’immigration.

Pour l’âge, les moins de 30 ans ont voté pour Trump à 37%, ils avaient voté pour Bush à 46%. Dans les autres groupes d’âge, la différence est de quelques points seulement avec des personnes de 45 ans et plus votant pour Trump davantage que pour Bush, mais pas par une grande marge.

L’éducation alors ? Les détenteurs d’un diplôme d’études secondaire (pas plus) ont voté pour Trump à 49% et pour Bush à 51%. Pas une grande différence. Si on combine l’éducation et la « race », on arrive à cette catégorie particulière, les Blancs avec une éducation de niveau secondaire ou sans diplôme. Ces personnes ont voté pour Trump à 67%. Impressionnant. Il s’agit d’un bloc comprenant 34% de la population totale des États-Unis. Mais elles avaient quand même voté pour Bush à 57%. Un changement significatif mais pas du tout au tout.

Les personnes qui considéraient que la situation économique était mauvaise ont voté à 79% pour Trump, mais avaient appuyé Bush à seulement 58% en 2000. Une différence de plus de 20 points de pourcentage affectant 21% de la population. Se pourrait-il que ce soient ces personnes, affectées par la précarité du travail et la stagnation des salaires, ou les effets de la privatisation et des coupures de services dans des États du Mid-West ou dans les vieux centres industriels de l’Ohio et de la Pensylvanie, qui ont fait la différence ?

Mais il y a aussi deux questions qui ont été posées cette année et qui ne figurait pas dans les « exit polls » des élections précédentes et dont les résultats sont frappants. 25% des électeurs interrogés pensent que la plupart des immigrants illégaux devraient être déportés. Ces personnes ont voté pour Trump à 84%. Aussi, 41% des répondants se sont déclarés favorable à la construction d’une muraille de long de la frontière avec le Mexique. Ces électeurs et électrices ont bien entendu appuyé Trump à 86%, ce qui constitue une base électorale énorme.


Qu’est-ce qui ressort donc de notre petite étude ? La base électorale de Trump n’est pas sensiblement plus blanche, plus masculine ou plus religieuse que celle de Bush en 2000 ou en 2004. Par contre, elle a une vision très négative de la situation économique et est hostile à l’immigration. Trump a capitalisé sur ce sentiment durant toute sa campagne, du début des primaires jusqu’à la veille du scrutin. Son mouvement politique est donc fondé sur la recherche de boucs émissaires issus de l’immigration dans un contexte de détresse économique, tout comme l’électorat ayant appuyé le Brexit en Grande-Bretagne ou la base du Front national en France ou d’autres partis de droite dure ailleurs en Europe. C’est le fond de l’affaire. Pour combattre ce phénomène, il faut construire un mouvement social et politique rassemblant toutes les personnes qui ont souffert des conséquences de la mondialisation et de la désindustrialisation, de la précarité du travail et de l’accroissement des inégalités, au-delà des divisions identitaires entretenues pas les démagogues de droite comme Trump, Farage ou Le Pen.